La formule pose une causalité : la destruction n’est pas un but mais une condition. Il faut donc identifier ce qui est détruit (un ordre social, une idole poétique, un moi hérité) et ce qui se construit à la place (une sensibilité, une figure de poète, une langue).
En quoi la démolition des modèles reçus est-elle, dans le Cahier de Douai, le chantier même d’une poésie nouvelle ?
Le plan en trois parties
Ce qui se détruit : les idoles sociales, religieuses et poétiques
- L’idole de la beauté féminine idéale est démolie par le blason inversé.« Vénus Anadyomène », v. 14
- L’idole du Dieu consolateur est renvoyée à sa complaisance.« Le Mal », v. 9 : « Il est un Dieu, qui rit aux nappes damassées »
- L’idole du roi et du monarque est mise à nu par la parole ouvrière.« Le Forgeron » : « Nous sommes / Des Ouvriers, Sire ! Des Ouvriers ! »
Ce qui se construit : un sujet sensible, mobile, sans domicile
- Le moi se définit par la marche plutôt que par l’appartenance.« Ma Bohème », v. 1 et 7-8
- La sensation remplace le sentiment romantique : on ne dit plus son âme, on dit sa peau.« Sensation », v. 3 : « j’en sentirai la fraîcheur à mes pieds »
- Le désir devient une manière de connaître, et non une faute.« À la Musique », strophe finale : « je reconstruis les corps, brûlé de belles fièvres »
La destruction et la construction sont simultanées : c’est la forme qui les tient ensemble
- Le sonnet est conservé comme moule et fracturé de l’intérieur : le chantier est visible dans le vers.« Le Dormeur du val », le basculement du dernier tercet
- Le trivial entre en poésie sans détruire le lyrisme : il le déplace.« Au Cabaret-Vert », v. 1-4
- Le recueil lui-même est un chantier : un manuscrit confié, jamais publié par son auteur.« Ma Bohème », v. 12-14, l’image du poète bricoleur de lyres
Si toute création suppose une destruction, comment expliquer que les poèmes les plus tendres du Cahier, comme « Rêvé pour l’hiver », ne détruisent rien ?