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Cahier de Douai, Rimbaud

Arthur Rimbaud, 1870 — parcours « émancipations créatrices »

À propos de cette page
Les citations à retenir de « Cahier de Douai, Rimbaud » en première, chacune située dans l'œuvre, expliquée, et suivie d'un paragraphe rédigé prêt à être replacé dans une copie. Au programme : Rimbaud en 1870 : un lycéen de Charleville dans l’année de tous les départs, La genèse : deux fugues, Izambard, Demeny et les deux liasses de Douai, La structure : vingt-deux poèmes, deux cahiers, un ordre qui raconte, Les grands motifs : la route, le corps, la faim, la guerre, le bourgeois. Pour chaque citation : ce qu'elle dit, le procédé qui la porte, l'axe du parcours qu'elle sert et le contresens à éviter. C'est la méthode des classes préparatoires : on révise des analyses, pas des résumés. Ressource gratuite proposée par un professeur particulier à Marseille pour préparer l'épreuve anticipée de français.

32 citations, répartis sur 6 axes du parcours. Chacun est situé dans l’œuvre, expliqué, et suivi d’un paragraphe rédigé : il n’y a plus qu’à le replacer au bon endroit de la copie.

« Sensation », v. 1-4

La fugue et le corps

Deuxième poème du recueil, daté de mars 1870 : huit vers écrits avant toute fugue, qui annoncent le départ au futur.

« Par les soirs bleus d’été, j’irai dans les sentiers, / Picoté par les blés, fouler l’herbe menue : / Rêveur, j’en sentirai la fraîcheur à mes pieds. / Je laisserai le vent baigner ma tête nue. »

Le poème le plus court du recueil en est le programme. Rimbaud n’y décrit pas une promenade : il la promet. Le futur simple, répété trois fois en quatre vers, fait de la marche un projet et non un souvenir, ce qui est capital pour le parcours — l’émancipation est ici annoncée avant d’être vécue, elle appartient d’abord au langage. Le corps y est traité comme un organe de connaissance : le locuteur est « picoté » par les blés, il sent la fraîcheur « à [ses] pieds », il offre sa « tête nue » au vent. Le sujet ne regarde pas le paysage, il le subit avec plaisir, et cette passivité choisie est une manière de se soustraire à toute autorité, y compris à la sienne. Enfin l’adjectif « nue », placé à la rime, dit tout : sortir sans chapeau, c’est déjà sortir de la civilité bourgeoise de Charleville.

Le procédé — L’émancipation sensible : rendre au corps le droit de penser. Le futur simple répété (« j’irai », « je sentirai », « je laisserai ») transforme la description en programme, et les notations tactiles remplacent la vue par le toucher.

Contresens à éviter — Y voir un poème purement champêtre : la promesse est datée de mars 1870, cinq mois avant la première fugue, et vaut engagement, pas description.

« Sensation », v. 5-8

La fugue et le corps

Second quatrain et fin du poème : la marche se change en état.

« Je ne parlerai pas, je ne penserai rien : / Mais l’amour infini me montera dans l’âme, / Et j’irai loin, bien loin, comme un bohémien, / Par la Nature, — heureux comme avec une femme. »

Le quatrain énonce un paradoxe fondateur : le poète promet de ne pas parler. Cette négation double, placée en tête, congédie d’un coup l’éloquence romantique et l’exercice scolaire de vers latins auquel Rimbaud excellait ; l’émancipation commence par un silence. Ce qui prend la place de la parole n’est pas le vide mais une montée, « l’amour infini me montera dans l’âme » : le mouvement est ascendant, involontaire, presque physiologique. Le vers 7 ajoute la mesure de la distance par la simple répétition — « loin, bien loin » — et la comparaison « comme un bohémien » désigne moins une identité qu’un modèle social, celui de l’errant sans état civil. La chute, détachée par un tiret, ramène cet infini à un plaisir concret : « heureux comme avec une femme ». La nature n’est pas un sanctuaire, c’est une partenaire ; le sacré romantique devient sensualité.

Le procédé — L’émancipation comme renoncement au discours : se taire pour sentir. La double négation initiale (« ne parlerai pas », « ne penserai rien ») précède une comparaison finale qui érotise le paysage ; le tiret suspend le vers avant la chute.

Contresens à éviter — Croire que Rimbaud renonce à écrire : il renonce au discours, pas au poème — c’est bien en vers qu’il annonce son silence.

« Ma Bohème (Fantaisie) », v. 1-4

La figure du poète

Dernier poème du recueil, sonnet sans date, qui referme la seconde liasse sur l’autoportrait du poète errant.

« Je m’en allais, les poings dans mes poches crevées ; / Mon paletot aussi devenait idéal ; / J’allais sous le ciel, Muse ! et j’étais ton féal ; / Oh ! là là ! que d’amours splendides j’ai rêvées ! »

Le premier vers donne au recueil son image la plus célèbre, et elle est d’abord une posture : poings fermés, poches crevées, le corps dit à la fois le défi et le dénuement. Le second vers opère la conversion qui fait tout le poème : un « paletot » troué « devenait idéal », c’est-à-dire à la fois transparent à force d’usure et digne du vocabulaire platonicien. L’émancipation est ici créatrice au sens exact du parcours : rien n’a changé dans les faits, tout a changé dans la langue qui les nomme. L’apostrophe « Muse ! », avec sa majuscule et son archaïsme féodal « ton féal », convoque la tradition la plus haute pour un vagabond sans souliers ; l’exclamation familière « Oh ! là là ! » du vers 4 la fait aussitôt dérailler. Ce heurt de registres, en quatre vers, est la définition pratique de la fantaisie annoncée par le sous-titre.

Le procédé — L’émancipation créatrice : la misère matérielle convertie en capital poétique. L’imparfait itératif installe une habitude, et l’adjectif « idéal » appliqué à un manteau troué produit un jeu de mots (usé jusqu’à l’immatériel / conforme à l’Idée).

Contresens à éviter — Prendre ce portrait pour un document biographique : le sous-titre « (Fantaisie) » avertit que le poète y compose une figure, non un témoignage.

« Ma Bohème (Fantaisie) », v. 5-8

La figure du poète

Deuxième quatrain : le vagabond se dote d’une cosmologie personnelle.

« Mon unique culotte avait un large trou. / — Petit-Poucet rêveur, j’égrenais dans ma course / Des rimes. Mon auberge était à la Grande-Ourse. / — Mes étoiles au ciel avaient un doux frou-frou »

Le quatrain est construit sur un échange constant entre le plus trivial et le plus vaste. Il s’ouvre sur « un large trou » dans l’« unique culotte », notation de misère qui interdit toute lecture idéalisante, et s’achève sur la Grande Ourse transformée en enseigne d’auberge. Entre les deux, la référence au Petit Poucet fait du marcheur un enfant de conte, mais le rejet du vers 7 déplace l’essentiel : ce que sème ce Poucet-là, ce ne sont pas des cailloux, ce sont « Des rimes ». Le mot, isolé en tête de vers et suivi d’un point, désigne la matière même du poème : marcher, c’est fabriquer du vers. Le dernier vers achève la conversion en prêtant aux étoiles un « doux frou-frou », bruit d’étoffe féminine et domestique appliqué au ciel. Le sans-abri n’est pas exclu du monde : il l’a entièrement réquisitionné.

Le procédé — Faire du monde entier le logis du poète sans domicile. La métaphore filée du conte (Petit-Poucet semant ses cailloux) est convertie en geste d’écriture, et le rejet « Des rimes » isole en tête de vers l’objet du semis.

Contresens à éviter — Lire le « frou-frou » comme une faiblesse de style : le mot est choisi pour son insolence, il rabat le sublime astral sur une jupe.

« Ma Bohème (Fantaisie) », v. 12-14

La figure du poète

Tercet final, qui referme à la fois le poème et le recueil.

« Où, rimant au milieu des ombres fantastiques, / Comme des lyres, je tirais les élastiques / De mes souliers blessés, un pied près de mon cœur ! »

Le dernier tercet est le condensé du parcours. Le participe « rimant » rappelle que toute la scène est un travail d’écriture, et non une rêverie ; le décor d’« ombres fantastiques » fournit le théâtre nocturne du poème romantique. C’est alors que Rimbaud opère la substitution décisive : la lyre, emblème antique de la poésie, n’est plus un instrument reçu de la tradition, elle est bricolée sur place avec les élastiques d’une chaussure éventrée. L’émancipation n’a donc pas consisté à jeter l’héritage mais à le refaire avec les moyens du bord — c’est très exactement ce que le mot « créatrices » demande de montrer. L’hypallage « souliers blessés » transfère la blessure du corps à l’objet, de sorte que la souffrance est dite et déniée dans le même mot. Le dernier hémistiche, « un pied près de mon cœur », joue sur le double sens métrique de « pied » : le corps et le vers sont devenus la même chose.

Le procédé — L’émancipation aboutie : l’instrument du poète est fabriqué avec ce qui le blesse. La comparaison « Comme des lyres », placée en rejet avant le verbe, superpose l’attribut mythologique d’Orphée et l’élastique d’une chaussure ; l’adjectif « blessés » déplace la douleur du pied vers l’objet.

Contresens à éviter — Ne voir là qu’une image pittoresque : le double sens de « pied » (partie du corps / unité du vers) est le point d’arrivée de tout le recueil.

« Le Dormeur du val », v. 1-4

La forme héritée retournée

Premier poème de la seconde liasse, daté d’octobre 1870, écrit pendant la guerre franco-prussienne.

« C’est un trou de verdure où chante une rivière / Accrochant follement aux herbes des haillons / D’argent ; où le soleil, de la montagne fière, / Luit : c’est un petit val qui mousse de rayons. »

Le sonnet s’ouvre sur un présentatif qui semble désigner une carte postale : un « trou de verdure », une rivière qui « chante », un val qui « mousse de rayons ». Tout y est doux, lumineux, sonore. Deux détails pourtant travaillent contre cette douceur. Le premier est le mot « trou », qui reviendra au dernier vers avec un sens tout autre : le poème est bâti sur cette rime interne différée. Le second est le lexique des « haillons », guenilles prêtées à l’eau, qui introduit la misère dans le paysage. Les rejets, très marqués, ajoutent une instabilité rythmique : la phrase n’arrive jamais où le vers l’attend, et le lecteur avance sans pouvoir se reposer. Cette syntaxe mobile est la première preuve que le tableau est piégé ; le sonnet régulier, forme la plus close qui soit, sert ici à préparer une révélation qu’il diffère jusqu’au dernier hémistiche.

Le procédé — La nature comme décor complice — avant retournement. Le présentatif « c’est » installe un tableau impersonnel ; les rejets (« des haillons / D’argent », « le soleil […] / Luit ») retardent l’information et défont la coïncidence du vers et de la phrase.

Contresens à éviter — Traiter ce quatrain comme un pur paysage : chaque terme y est choisi pour pouvoir être relu, à la fin, comme funèbre.

« Le Dormeur du val », v. 9-11

La forme héritée retournée

Premier tercet : le tableau se resserre sur le corps du soldat.

« Les pieds dans les glaïeuls, il dort. Souriant comme / Sourirait un enfant malade, il fait un somme : / Nature, berce-le chaudement : il a froid. »

Le tercet accumule les signes que le lecteur refuse encore de lire. La comparaison avec « un enfant malade » introduit la maladie dans un poème qui parlait de sommeil ; le rejet, en coupant la comparaison entre deux vers, fait littéralement bégayer le verbe sourire, comme si le texte hésitait à achever son image. Puis vient l’apostrophe : « Nature, berce-le chaudement : il a froid. » L’impératif suppose une nature maternelle, héritée du romantisme, capable de consoler ; mais l’explication qui suit les deux points est une information clinique. Un corps qui a froid dans un val ensoleillé d’octobre est un corps mort. Rimbaud n’énonce pas encore la mort : il la fait deviner, en laissant au lecteur la responsabilité du savoir. Ce dispositif est ce qui distingue ce sonnet de la poésie patriotique contemporaine : il ne dénonce pas la guerre, il la fait découvrir.

Le procédé — L’ironie tragique : le lecteur comprend avant que le texte ne dise. Le rejet spectaculaire « Souriant comme / Sourirait » sépare le comparé du comparant, et l’apostrophe impérative à la Nature installe une prière qu’on sait déjà vaine.

Contresens à éviter — Lire l’apostrophe à la Nature au premier degré : elle est ironique, la Nature ici ne berce personne.

« Le Dormeur du val », v. 12-14

La forme héritée retournée

Tercet final : la chute la plus célèbre du recueil.

« Les parfums ne font pas frissonner sa narine ; / Il dort dans le soleil, la main sur sa poitrine / Tranquille. Il a deux trous rouges au côté droit. »

Les treize premiers vers ont construit un sommeil ; le dernier hémistiche le détruit. Rimbaud prépare pourtant ce renversement depuis le début du tercet : la négation « ne font pas frissonner sa narine » dit déjà l’absence de réaction vitale, dans un poème saturé de parfums. Le rejet du mot « Tranquille », isolé en tête du dernier vers et suivi d’un point, produit une suspension de la voix qui vaut mise en scène. Puis la phrase tombe, plate, factuelle, sans adjectif de pathétique : « Il a deux trous rouges au côté droit. » Le « trou de verdure » du premier vers devient trou dans un corps, et le vert cède au rouge. Aucune indignation n’est formulée ; c’est précisément ce silence qui accuse. En refusant l’éloquence patriotique comme l’éloquence humanitaire, Rimbaud s’émancipe de la poésie de guerre de son temps et invente un pathétique de la litote.

Le procédé — La forme close du sonnet utilisée comme machine à retarder la vérité. Le rejet de l’adjectif « Tranquille » au début du vers 14 crée un silence, aussitôt rempli par une phrase nominale d’une sécheresse de constat.

Contresens à éviter — Écrire que le poète « dénonce la guerre avec émotion » : il la dénonce en supprimant toute émotion du dernier vers.

« Au Cabaret-Vert, cinq heures du soir », v. 1-4

La fugue et le corps

Sonnet daté d’octobre 1870, écrit pendant la fugue belge : l’entrée dans Charleroi.

« Depuis huit jours, j’avais déchiré mes bottines / Aux cailloux des chemins. J’entrais à Charleroi. / — Au Cabaret-Vert : je demandai des tartines / De beurre et du jambon qui fût à moitié froid. »

Le titre donne déjà l’heure, comme une notation de carnet ; le premier vers donne la durée, « Depuis huit jours », et l’état des chaussures. Rien de plus étranger à la poésie parnassienne, qui interdisait l’anecdote et la datation. Rimbaud installe ainsi un je situé, fatigué, affamé, dont la liberté se mesure d’abord en kilomètres. Le second vers nomme une ville réelle, Charleroi, et le troisième un établissement réel : la poésie accepte l’adresse. Le rejet « des tartines / De beurre » est le geste décisif : il coupe le syntagme alimentaire en deux pour en faire deux vers, et force l’alexandrin à porter du pain beurré. Le subjonctif imparfait « qui fût à moitié froid », d’une correction scolaire parfaite, ajoute l’ironie : la langue la plus soignée sert à commander du jambon tiède. Toute l’émancipation créatrice tient dans cet écart entre la syntaxe et le menu.

Le procédé — L’émancipation prosaïque : faire entrer le repas dans le sonnet. La précision documentaire (durée, lieu, heure dans le titre) et le rejet « des tartines / De beurre » introduisent dans l’alexandrin un vocabulaire de comptoir.

Contresens à éviter — Prendre ces vers pour de la simple gourmandise : le prosaïsme est ici une position esthétique contre le Parnasse, pas une confidence.

« Au Cabaret-Vert, cinq heures du soir », v. 5-9

La fugue et le corps

Deuxième quatrain et premier vers du tercet : la servante apporte le repas.

« Bienheureux, j’allongeai les jambes sous la table / Verte : je contemplai les sujets très naïfs / De la tapisserie. — Et ce fut adorable, / Quand la fille aux tétons énormes, aux yeux vifs, / — Celle-là, ce n’est pas un baiser qui l’épeure ! — »

Le passage est un exercice de bonheur physique. Le premier mot, « Bienheureux », emprunte au lexique religieux de la béatitude pour qualifier un homme qui allonge les jambes sous une table de café : l’émancipation passe par ce transfert de sacralité. Le rejet du mot « Verte » sur le vers suivant a une double fonction, rythmique et descriptive, puisqu’il fait surgir la couleur qui donne son nom à l’auberge. Le regard se pose ensuite sur des « sujets très naïfs / De la tapisserie » : l’art pauvre d’un cabaret remplace le musée. Puis entre la servante, décrite sans aucune médiation idéalisante, « aux tétons énormes, aux yeux vifs ». La crudité est délibérée : elle achève de congédier la dame pétrarquiste. L’incise entre tirets, familière et gouailleuse, introduit enfin une seconde voix, celle d’un habitué, qui fait du sonnet une scène presque théâtrale.

Le procédé — Le bonheur du corps comme forme de liberté. Le rejet « sous la table / Verte » détache l’adjectif qui donne son nom au lieu ; l’incise entre tirets introduit une voix parlée qui commente la scène.

Contresens à éviter — Confondre cette crudité avec du mépris : la servante est décrite comme « adorable », et la brutalité du vocabulaire vise les conventions poétiques, non la femme.

« Au Cabaret-Vert, cinq heures du soir », v. 12-14

Le trivial fait poème

Tercet final : le repas servi, la lumière déclinante d’octobre.

« Du jambon rose et blanc parfumé d’une gousse / D’ail, — et m’emplit la chope immense, avec sa mousse / Que dorait un rayon de soleil arriéré. »

Le tercet est la réussite la plus pure du recueil en matière de prosaïsme heureux. Rimbaud y détaille le jambon par ses couleurs, « rose et blanc », comme on décrirait un tableau, puis par son odeur d’ail, que le rejet met en relief en la faisant tomber au début du vers suivant. Aucune de ces notations n’est poétique par tradition ; toutes le deviennent par la seule attention qui leur est portée. Le dernier vers accomplit la transmutation : la mousse de la bière est « dorée » par un rayon, verbe qui appartient au registre du sacré et du précieux. L’adjectif « arriéré », appliqué au soleil, est une trouvaille : il signifie ici tardif, attardé, mais son étrangeté lexicale fait entendre aussi le retard, la pauvreté, l’arriération provinciale. Le sonnet s’achève donc sur une auréole faite avec une chope — l’émancipation créatrice consiste exactement à obtenir cet or-là sans rien emprunter au trésor poétique convenu.

Le procédé — La transfiguration du banal : l’or poétique déposé sur une bière. Le rejet « une gousse / D’ail » coupe encore un syntagme alimentaire ; le verbe « dorait », emprunté au lexique de l’orfèvrerie et de l’icône, s’applique à la mousse d’une chope.

Contresens à éviter — Croire que le poème « ne raconte rien » : il raconte qu’un repas suffit au bonheur, ce qui est une thèse, et une thèse contre le Parnasse.

« Le Mal », v. 1-4

La satire politique

Sonnet de la première liasse, écrit pendant la guerre de 1870 : la bataille vue d’en haut.

« Tandis que les crachats rouges de la mitraille / Sifflent tout le jour par l’infini du ciel bleu ; / Qu’écarlates ou verts, près du Roi qui les raille, / Croulent les bataillons en masse dans le feu ; »

Le sonnet commence par une hypotypose : on entend le sifflement, on voit les couleurs, on assiste à l’écroulement. La métaphore inaugurale est d’une violence calculée, puisqu’elle fait de la mitraille un crachat, c’est-à-dire une injure et une saleté, et non l’instrument d’une gloire militaire. Le contraste chromatique organise le quatrain : le rouge et l’« infini du ciel bleu », puis les uniformes « écarlates ou verts » engloutis dans le feu. Cette coloration vive évoque l’imagerie populaire, mais Rimbaud s’en sert pour montrer que la guerre est aussi un spectacle, organisé pour être regardé. C’est le rôle du Roi, présent dès le troisième vers, qui « les raille » : il est le spectateur amusé de sa propre armée. Enfin, le choix d’une longue subordonnée temporelle fait attendre la proposition principale ; syntaxiquement, le massacre n’est qu’une circonstance. Ce que le poème veut mettre en cause n’a pas encore été nommé.

Le procédé — La dénonciation politique de la guerre et de ceux qui l’ordonnent. La métaphore dégradante « crachats rouges de la mitraille » anime le métal d’une fonction corporelle répugnante ; la subordonnée temporelle « Tandis que », prolongée sur huit vers, suspend la phrase jusqu’aux tercets.

Contresens à éviter — Croire que le « Roi » désigne un souverain précis : c’est une figure générique du pouvoir, dont Napoléon III n’est qu’un exemplaire.

« Le Mal », v. 7-8

La satire politique

Fin du second quatrain : une incise arrache le poème au tableau de bataille.

« — Pauvres morts ! dans l’été, dans l’herbe, dans ta joie, / Nature ! ô toi qui fis ces hommes saintement !… »

Le distique est la seule effusion du poème, et elle est immédiatement compromise. La voix s’interrompt, marquée par un tiret, pour plaindre les « Pauvres morts » ; puis l’anaphore « dans l’été, dans l’herbe, dans ta joie » les replace dans un décor de vie, exactement comme le fera « Le Dormeur du val ». L’apostrophe « Nature ! » relève du lyrisme romantique le plus reconnaissable, mais l’adverbe « saintement » la retourne : si la Nature a fait ces hommes saintement, elle est complice de leur destruction, ou impuissante à l’empêcher. Rimbaud prépare ainsi le procès des tercets, où le Dieu des autels prendra le relais. Les points de suspension qui achèvent le vers 8 laissent la plainte inachevée, comme si le poème refusait d’aller jusqu’à l’oraison funèbre. L’émancipation est ici celle du ton : la compassion est dite, puis retirée avant de devenir consolation.

Le procédé — L’adresse à la Nature, entre lyrisme et reproche. Les tirets, l’exclamation et l’apostrophe interrompent la syntaxe ; l’anaphore de la préposition « dans » superpose trois cadres, deux naturels et un affectif.

Contresens à éviter — Prendre ce cri pour le sens du poème : il est encadré par deux tirets, c’est une parenthèse que la suite du sonnet va contredire.

« Le Mal », v. 9-11

La satire politique

Premier tercet : après le champ de bataille, l’intérieur de l’église.

« Il est un Dieu, qui rit aux nappes damassées / Des autels, à l’encens, aux grands calices d’or ; / Qui dans le bercement des hosannah s’endort, »

C’est ici que la phrase, retenue pendant huit vers, trouve enfin son sujet : le mal du titre n’est pas la guerre, c’est le Dieu qui la laisse faire. La construction du sonnet devient alors limpide : les quatrains montrent les corps, les tercets montrent les autels, et la frontière entre les deux parties du poème est aussi une frontière sociale. L’énumération est choisie pour son luxe tactile et visuel — le damassé, l’encens, l’or — et fait de la messe une jouissance de riche. Deux verbes suffisent à instruire le procès : ce Dieu « rit » et « s’endort ». Le premier le rend semblable au Roi qui « raille » au vers 3 : le pouvoir céleste et le pouvoir terrestre ont le même sourire. Le second le rend inutile. La rime « d’or » / « s’endort » scelle l’accusation en associant la richesse à l’assoupissement. Rimbaud ne nie pas Dieu ; il le décrit comme un notable.

Le procédé — L’anticléricalisme : l’institution religieuse comme luxe indifférent. Le présentatif « Il est un Dieu » ouvre la proposition principale, longtemps différée ; l’accumulation des objets liturgiques (nappes, encens, calices) énumère une richesse.

Contresens à éviter — Lire une profession d’athéisme : le poème ne conteste pas l’existence de Dieu, il conteste sa moralité et celle du culte.

« Le Mal », v. 12-14

La satire politique

Tercet final : les mères des soldats morts entrent dans l’église.

« Et se réveille, quand des mères, ramassées / Dans l’angoisse, et pleurant sous leur vieux bonnet noir, / Lui donnent un gros sou lié dans leur mouchoir ! »

La chute du sonnet ne montre ni bataille ni théologie : elle montre une transaction. Le Dieu qui dormait pendant le massacre « se réveille » pour encaisser ; le verbe, placé en tête de tercet, suffit à faire de lui un commerçant. Les mères sont décrites avec une précision sociale implacable — le « vieux bonnet noir » désigne le deuil et la pauvreté, le participe « ramassées » dit un corps plié. L’objet final concentre tout : « un gros sou lié dans leur mouchoir ». La pièce est de cuivre, donc misérable ; elle est nouée dans un linge, ce qui suppose une économie du centime ; et elle va rejoindre l’or des calices décrits trois vers plus haut. Le point d’exclamation qui referme le poème est le seul commentaire que Rimbaud s’autorise. L’émancipation est ici politique au sens le plus concret : le poème ne dit pas que la religion console mal, il montre qu’elle se fait payer par ceux qu’elle ne console pas.

Le procédé — Le scandale économique : la douleur des pauvres finance l’or des autels. L’antithèse entre « les grands calices d’or » et « un gros sou » ; le participe « ramassées », brutal, réduit les mères à une masse pliée par la douleur.

Contresens à éviter — Voir dans ces mères une image sentimentale : elles sont l’instrument d’une démonstration économique, pas un appel à la pitié.

« Roman », I, v. 1-4

La figure du poète

Poème de la première liasse, en quatre parties : le récit d’un amour d’adolescence.

« On n’est pas sérieux, quand on a dix-sept ans. / — Un beau soir, foin des bocks et de la limonade, / Des cafés tapageurs aux lustres éclatants ! / — On va sous les tilleuls verts de la promenade. »

Le vers d’ouverture est devenu proverbial, et c’est précisément ce que Rimbaud a construit : une sentence à l’allure de maxime, énoncée par un garçon qui a lui-même seize ans. Le « on » est décisif. Il permet au locuteur de raconter sa propre histoire comme celle de n’importe qui, et donc d’introduire dans le poème une distance souriante que le « je » lyrique interdirait. Le mouvement des trois vers suivants est un congé : on quitte les « bocks », la « limonade » et les « cafés tapageurs » pour les tilleuls. Mais l’interjection « foin de », empruntée à la langue classique, donne à ce départ une solennité comique, aussitôt démentie par la trivialité des objets refusés. L’émancipation est ici jouée : elle mime le grand geste romantique de la rupture avec le monde, pour un adolescent qui sort simplement d’un café. Cette ironie sur soi est l’arme la plus originale du Cahier.

Le procédé — L’ironie du poète sur sa propre jeunesse : s’émanciper aussi de soi. Le pronom indéfini « on » généralise l’expérience et la met à distance ; l’interjection archaïque « foin de » parodie le style noble du rejet du monde.

Contresens à éviter — Prendre le premier vers pour une célébration naïve de la jeunesse : il est ironique, et le poème s’achèvera en reprenant la formule pour se moquer de celui qui l’a dite.

« Roman », II, v. 1

La figure du poète

Début de la deuxième partie du poème : l’adolescent, grisé par la nuit de juin, voit passer une jeune fille.

« Le cœur fou Robinsonne à travers les romans, »

Le vers vaut par son verbe inventé. Rimbaud tire de Robinson Crusoé un verbe, « Robinsonner », qui signifie vagabonder en imagination, faire naufrage dans des îles de papier. L’invention est doublement significative pour le parcours. D’abord parce qu’elle montre que l’émancipation se joue au niveau du mot : quand la langue disponible ne dit pas l’état où l’on est, on fabrique le terme qui manque. Ensuite parce que le sens de ce néologisme est lui-même l’errance : la forme et le contenu coïncident. L’adjectif « fou » accolé au « cœur » rappelle que cette liberté est d’abord un désordre intérieur, et le complément « à travers les romans » désigne la source de l’illusion amoureuse — la littérature. Le titre du poème prend ici son second sens : « Roman » ne désigne pas seulement une historiette sentimentale, mais le genre qui a fabriqué les attentes du jeune homme. S’émanciper supposera aussi de s’émanciper de ses lectures.

Le procédé — L’émancipation lexicale : forger un mot pour dire un état. Néologisme verbal formé sur un nom propre — « Robinsonne » —, avec majuscule conservée, qui transforme un personnage en action.

Contresens à éviter — Traiter « Robinsonne » comme une fantaisie isolée : le néologisme est la preuve, en un mot, que le recueil travaille la langue et pas seulement les thèmes.

« À la musique », v. 1-4

La satire politique

Premier quatrain du poème sous-titré « Place de la Gare, à Charleville » : le concert public du jeudi soir.

« Sur la place taillée en mesquines pelouses, / Square où tout est correct, les arbres et les fleurs, / Tous les bourgeois poussifs qu’étranglent les chaleurs / Portent, les jeudis soirs, leurs bêtises jalouses. »

Le quatrain est une satire de province d’une efficacité immédiate. Tout y est contraint : la place est « taillée », les pelouses sont « mesquines », le square est « correct » — adjectif d’ordre moral appliqué à des arbres. Rimbaud décrit donc une nature domestiquée qui est l’exact contraire de celle où il promettait de marcher dans « Sensation ». Le troisième vers fait entrer la foule : ces bourgeois sont « poussifs », terme emprunté au vocabulaire vétérinaire des chevaux malades, et ils sont étranglés — par les chaleurs, dit le texte, par leur col dur, comprend le lecteur. Le dernier vers accomplit la charge grâce à un zeugme : on porte un vêtement, on ne porte pas des « bêtises jalouses ». En attelant les deux, Rimbaud fait de la sottise un habit du dimanche. La précision documentaire du sous-titre, qui nomme la place et la ville, transforme enfin la satire en accusation locale : c’est Charleville qu’il faut quitter.

Le procédé — La satire sociale : l’ordre bourgeois comme paysage étouffant. Les adjectifs dépréciatifs (« mesquines », « poussifs ») et le verbe « taillée » présentent la nature comme disciplinée ; le zeugme final fait « porter » aux bourgeois leurs bêtises comme un vêtement.

Contresens à éviter — Réduire le poème à une moquerie gratuite : la satire construit le monde dont le recueil entier cherche à sortir.

« À la musique », v. 25-28

La figure du poète

Le locuteur se met en scène, seul contre le décor bourgeois qu’il vient de décrire.

« — Moi, je suis, débraillé comme un étudiant, / Sous les marronniers verts, les alertes fillettes : / Elles le savent bien ; et tournent en riant, / Vers moi, leurs yeux tout pleins de choses indiscrètes. »

Après vingt-quatre vers consacrés aux bourgeois, le poème change de camp d’un seul coup, par un tiret et un pronom tonique. Le « Moi » détaché revendique une place à part, et l’adjectif « débraillé » la matérialise : là où les notables sont étranglés par leur col, le poète a le vêtement ouvert. La comparaison « comme un étudiant » est une pose sociale autant qu’une description, puisque Rimbaud n’est qu’un collégien. Le trait le plus habile est la syntaxe : « je suis » se lit d’abord comme le verbe être, et l’on croit à une définition de soi ; il faut attendre le complément « les alertes fillettes » pour comprendre qu’il s’agit du verbe suivre. Cette ambiguïté tenue sur un vers et demi fait exactement ce que le poème raconte : le sujet se définit en suivant. Le désir, enfin, n’est pas unilatéral — « Elles le savent bien » —, ce qui distingue cette satire des poèmes de voyeurisme mélancolique de l’époque.

Le procédé — Le poète comme corps étranger dans la société qu’il observe. Le tiret et le pronom tonique « Moi » isolent brutalement le sujet ; le verbe « suis » joue sur l’homonymie entre être et suivre, qui ne se résout qu’à la fin du vers 26.

Contresens à éviter — Lire une scène de séduction réussie : le poème s’achève sur un désir non consommé, et la distance sociale n’est jamais franchie.

« Vénus Anadyomène », v. 1-4

La forme héritée retournée

Sonnet de la première liasse : parodie de la naissance de Vénus sortant des eaux.

« Comme d’un cercueil vert en fer blanc, une tête / De femme à cheveux bruns fortement pommadés / D’une vieille baignoire émerge, lente et bête, / Avec des déficits assez mal ravaudés ; »

Le titre annonce Vénus Anadyomène, la déesse sortant des flots, sujet de peinture par excellence ; le premier vers lui substitue une baignoire de fer-blanc comparée à un cercueil. La parodie est donc frontale, et elle porte sur toute une tradition, de Botticelli aux Parnassiens. Le rejet du vers 1 au vers 2, en isolant « une tête », commence le travail de démembrement qui structurera le sonnet entier : le corps ne sera jamais donné comme un tout, mais par morceaux, selon le protocole du blason retourné en contre-blason. L’adverbe « fortement » appliqué à la pommade, l’adjectif « bête » accolé à « lente », le terme comptable et cruel de « déficits » pour désigner des manques de chair, tout concourt à une laideur méthodique. Elle n’est pas gratuite : en démolissant le corps idéal, Rimbaud démolit la langue qui le célébrait, et s’ouvre un espace où la poésie pourra dire autre chose que la beauté convenue.

Le procédé — L’émancipation esthétique : détruire le beau reçu pour en chercher un autre. La comparaison inaugurale substitue un « cercueil vert en fer blanc » à la conque mythologique ; le rejet « une tête / De femme » démembre le corps avant même de le décrire.

Contresens à éviter — Y voir de la misogynie pure : la cible est la convention poétique du beau corps féminin, et le poème s’attaque à un genre littéraire avant de s’attaquer à une femme.

« Vénus Anadyomène », v. 12-14

Le trivial fait poème

Tercet final : le corps achève de sortir de la baignoire, vu de dos.

« Les reins portent deux mots gravés : CLARA VENUS ; / — Et tout ce corps remue et tend sa large croupe / Belle hideusement d’un ulcère à l’anus. »

Le tercet fait tenir en trois vers tout le geste du poème. L’inscription « CLARA VENUS », gravée sur les reins, superpose deux mondes : le latin des humanistes et le tatouage des corps vendus. La déesse est nommée, mais par une marque de peau, ce qui inverse exactement le rapport entre l’idéal et le corps. Puis le poème donne sa chute : « Belle hideusement d’un ulcère à l’anus. » L’oxymore est construit avec une brutalité rare, puisque c’est un adverbe qui vient corrompre l’adjectif ; la beauté n’est pas niée, elle est qualifiée par son contraire. On tient là, dès 1870, un principe esthétique que Rimbaud n’abandonnera plus : le beau n’est pas un objet à contempler mais un effet à produire, et il peut naître du repoussant. Le sonnet, forme la plus noble, aura servi à conduire le lecteur d’une baignoire à un ulcère sans jamais quitter l’alexandrin régulier.

Le procédé — L’oxymore comme programme : chercher le beau dans le repoussant. L’oxymore « Belle hideusement », où l’adverbe contredit l’adjectif ; l’inscription latine gravée sur la peau, qui fait du corps un support d’écriture.

Contresens à éviter — Commenter la provocation sans nommer l’oxymore : c’est la figure, et non la crudité, qui fait la valeur du passage.

« Ophélie », I, v. 1-4

La forme héritée retournée

Premier poème long de la liasse de septembre, envoyé à Banville en mai 1870 : la noyée de Shakespeare dérive sur l’eau.

« Sur l’onde calme et noire où dorment les étoiles / La blanche Ophélia flotte comme un grand lys, / Flotte très lentement, couchée en ses longs voiles… / — On entend dans les bois lointains des hallalis. »

Ce quatrain est la démonstration de virtuosité du recueil, et il faut la reconnaître pour comprendre ce dont Rimbaud s’émancipe ensuite. Tout y est d’une facture parfaitement conforme au goût parnassien : le tableau statique, l’opposition du noir de l’eau et du blanc du corps, la comparaison florale, le rythme ralenti par la reprise du verbe en tête du vers 3, les points de suspension qui prolongent la dérive. L’enjambement du vers 1 au vers 2 suspend le sujet, et l’on voit la noyée avant de la nommer. Le dernier vers introduit pourtant une dissonance qui n’est pas parnassienne : les « hallalis » sont des cris de chasse, c’est-à-dire de mise à mort, et ils viennent rappeler, au bord de ce tableau apaisé, qu’une violence a eu lieu. Le tiret qui les introduit est déjà le tiret ironique du reste du recueil. L’élève applique la leçon, mais il y glisse un son qui ne devrait pas s’y trouver.

Le procédé — L’héritage assumé : Rimbaud sait faire, à seize ans, ce que le Parnasse attend. L’antithèse chromatique noir/blanc, la reprise du verbe « Flotte » en anaphore ralentie, la comparaison florale « comme un grand lys », emblème de pureté.

Contresens à éviter — Opposer « Ophélie » au reste du recueil comme un poème « sage » : la dissonance finale et le thème de la liberté payée de mort l’y rattachent.

« Ophélie », II

Le prix de la liberté

Deuxième partie du poème, qui donne l’explication de la folie et de la mort d’Ophélie.

« C’est que les vents tombant des grands monts de Norwège / T’avaient parlé tout bas de l’âpre liberté ; »

Ces deux vers font de « Ophélie » un poème du parcours et non un simple exercice d’école. Rimbaud y propose une cause à la folie de l’héroïne, et cette cause n’est pas l’amour déçu de Shakespeare : c’est la liberté. Les vents venus des « grands monts de Norwège » figurent un appel du dehors, le même qui traverse tout le recueil ; ils parlent « tout bas », comme une tentation ou une confidence. L’adjectif « âpre » est le mot décisif : il fait de la liberté quelque chose de rude, de râpeux, qui blesse celui qui la reçoit. Ophélie devient ainsi la première victime du Cahier, celle qui a entendu l’appel du départ sans pouvoir y survivre. Le parallèle avec les autres textes est immédiat : le soldat du val, la fille de Nina renvoyée à son bureau, le marcheur aux souliers blessés. À seize ans, Rimbaud sait déjà que son programme a un coût, et il le dit dans le poème le plus traditionnel du recueil.

Le procédé — Le prix de l’émancipation : la liberté comme cause de la perte. Le présentatif explicatif « C’est que » donne au poème l’allure d’un diagnostic ; l’oxymore atténué « âpre liberté » associe la conquête et la douleur.

Contresens à éviter — Lire une simple réécriture de Shakespeare : Rimbaud change la cause de la folie, et c’est ce déplacement qui doit être commenté.

« Le Forgeron », v. 1-5

La satire politique

Ouverture du long poème daté « Palais des Tuileries, vers le 10 août 92 » : un ouvrier interpelle Louis XVI.

« Le bras sur un marteau gigantesque, effrayant / D’ivresse et de grandeur, le front large, riant / Comme un clairon d’airain, avec toute sa bouche, / Prenant ce gros Pansu dans son regard farouche, / Le Forgeron parlait à Louis Seize, un jour »

Rimbaud reprend ici la manière de Hugo, et l’assume. La phrase retarde son sujet pendant cinq vers, ce qui produit un effet de monument : on voit d’abord le bras, le marteau, le front, le rire, et l’homme n’est nommé qu’au vers 5. Cette construction confère au Forgeron une stature épique qui appartenait, dans la tradition, aux rois et aux héros. Le transfert est explicite : la grandeur a changé de camp. Le roi, lui, est réduit à une injure physique, « ce gros Pansu », avec une majuscule qui en fait un type et non une personne. La comparaison du rire avec « un clairon d’airain » est le trait le plus efficace du passage, puisqu’elle rend le rire sonore, métallique et militaire — un rire qui est déjà une sommation. L’émancipation dont parle le parcours prend ici sa forme la plus littérale : un ouvrier s’empare de la parole devant celui qui la détenait, et le vers noble se met à son service.

Le procédé — L’émancipation politique : le peuple prend la parole devant le roi. L’attente du sujet, différé pendant cinq vers, fait précéder l’homme par ses attributs ; la comparaison « riant / Comme un clairon d’airain » convertit un rire en instrument militaire.

Contresens à éviter — Dater le poème de 1792 : la scène est située en 1792, le texte est écrit en 1870, dans les semaines où l’Empire s’effondre.

« Le Forgeron », discours du Forgeron

La satire politique

Au cœur de la harangue adressée au roi : l’ouvrier définit ce qu’est son peuple.

« Nous sommes / Ouvriers, Sire ! Ouvriers ! Nous sommes / Pour les grands temps nouveaux où l’on voudra savoir, »

Le passage est le centre idéologique du poème. Le rejet met le mot « Ouvriers » en position de premier mot du vers, là où l’alexandrin classique plaçait les noms des dieux et des rois ; la répétition immédiate, ponctuée de deux exclamations, en fait un cri de reconnaissance collective. Le maintien de l’adresse protocolaire, « Sire ! », est plus subtil qu’il n’y paraît : la forme de la déférence est conservée, mais elle encadre une revendication qui abolit le rapport qu’elle suppose. On n’insulte pas le roi, on lui parle d’égal à égal, ce qui est pire. Le vers suivant tourne le regard vers l’avenir, « les grands temps nouveaux où l’on voudra savoir » : l’émancipation est liée au savoir, non seulement au pain. C’est un point à souligner en dissertation, car il relie le poème politique au reste du recueil : chez Rimbaud, se libérer, c’est toujours aussi connaître et nommer autrement.

Le procédé — Le travail comme fondement d’une dignité nouvelle. Le rejet du mot « Ouvriers » en tête de vers, puis sa répétition exclamative ; l’apostrophe déférente « Sire ! » maintenue, mais retournée en défi.

Contresens à éviter — Faire de Rimbaud un militant organisé : en 1870, il a seize ans et écrit sous l’influence de Hugo ; son engagement communard viendra en 1871.

« Morts de Quatre-vingt-douze et de Quatre-vingt-treize… », v. 1-4

La satire politique

Sonnet daté « Fait à Mazas, 3 septembre 1870 », écrit en prison après la première fugue, au lendemain de Sedan.

« Morts de Quatre-vingt-douze et de Quatre-vingt-treize, / Qui, pâles du baiser fort de la liberté, / Calmes, brisiez, sous vos sabots, le joug qui pèse / Sur l’âme et sur le front de toute humanité ; »

Le poème est écrit en prison, et cette circonstance éclaire chaque mot. Rimbaud, enfermé à Mazas pour avoir voyagé sans billet, s’adresse aux morts des années révolutionnaires comme à des garants. L’apostrophe, tenue d’un bout à l’autre du sonnet, donne au texte la solennité d’un serment. La métaphore du « baiser fort de la liberté » est saisissante : elle fait de la liberté une amante dont l’étreinte laisse « pâles » ceux qui l’ont reçue, associant ainsi l’émancipation politique et l’expérience physique — les deux versants du recueil sont noués en un vers. Le mot « sabots » joue ensuite son rôle social : ce ne sont pas des généraux qui brisent le joug, ce sont des paysans chaussés de bois. Enfin l’adjectif « Calmes », placé en tête de vers et isolé par des virgules, retire à la Révolution toute fureur : la violence est du côté du joug, la tranquillité du côté de ceux qui le brisent.

Le procédé — Le précédent révolutionnaire opposé au présent impérial. L’apostrophe aux morts, maintenue sur tout le sonnet ; la métaphore érotique du « baiser fort de la liberté » et la métonymie des « sabots », qui désigne la condition paysanne.

Contresens à éviter — Oublier la date : le sonnet est postérieur d’un jour à la capitulation de Sedan, et son adresse aux morts de 1792 vise directement le régime qui vient de tomber.

« Morts de Quatre-vingt-douze et de Quatre-vingt-treize… », v. 14

La satire politique

Dernier vers du sonnet, après l’évocation de Valmy, de Fleurus et des « millions de Christs ».

« — Messieurs de Cassagnac nous reparlent de vous ! »

Treize vers d’oraison funèbre, puis ce quatorzième, qui casse tout. Rimbaud a construit un tombeau des révolutionnaires, avec ses apostrophes, ses lieux de bataille et sa comparaison christique ; la chute ramène brutalement au présent journalistique de 1870. Les Cassagnac étaient des publicistes bonapartistes, et le pluriel de mépris les transforme en espèce. Le verbe « reparlent » dit l’essentiel : le régime qui a confisqué la République invoque désormais les morts de la Révolution pour justifier sa guerre. Le sonnet démonte donc un mécanisme toujours actuel, celui de la récupération des héros par ceux qu’ils auraient combattus. La rupture de ton, du sublime au sarcasme, est la signature du recueil : ici encore, l’élan lyrique est suivi d’un commentaire qui l’empêche de servir de consolation. L’émancipation consiste à se réapproprier un héritage que d’autres exploitent, et cela commence par nommer les exploitants.

Le procédé — La satire de la récupération politique du passé révolutionnaire. Le pluriel de dérision appliqué à un nom propre (« Messieurs de Cassagnac ») et la chute en style parlé, qui rompt le ton élégiaque des treize vers précédents.

Contresens à éviter — Ignorer la référence historique : sans Cassagnac, la chute paraît obscure ; avec elle, le sonnet devient un poème d’actualité.

« Rages de Césars », v. 1-4

La satire politique

Sonnet de 1870 : Napoléon III prisonnier des Prussiens après Sedan, promené dans un parc.

« L’Homme pâle, le long des pelouses fleuries, / Chemine, en habit noir, et le cigare aux dents : / L’Homme pâle repense aux fleurs des Tuileries / — Et parfois son œil terne a des regards ardents… »

Le quatrain est un exercice de refus de nomination. Napoléon III n’est jamais nommé : il est « L’Homme pâle », périphrase répétée qui le réduit à une couleur de peau et le prive de son titre. Le décor est celui d’une villégiature — « pelouses fleuries » —, ce qui suffit à dire que la captivité est confortable et à la rendre méprisable. Le détail du cigare achève la dégradation : l’empereur des Français mâche un cigare comme un désœuvré de province, et Rimbaud sait qu’il s’agit d’un attribut connu de la caricature politique. Le troisième vers ajoute la nostalgie, « les fleurs des Tuileries », qui ramène le pouvoir perdu à un souvenir de jardin. Enfin le tiret du vers 4 introduit ce qui empêche le poème d’être une simple charge : dans cet « œil terne » passent encore des « regards ardents », c’est-à-dire une capacité de nuire. Le poème ne rit pas d’un vaincu ; il surveille un homme dangereux.

Le procédé — La déchéance du pouvoir impérial, observée sans pitié. L’antonomase « L’Homme pâle », répétée en anaphore, refuse de nommer l’empereur ; le détail trivial du « cigare aux dents » dégrade la figure officielle.

Contresens à éviter — Lire une compassion pour le vaincu : le poème garde une distance froide, et la suite du sonnet rappelle les morts dont cet homme est comptable.

« L’Éclatante Victoire de Sarrebrück », v. 1-4

La satire politique

Sonnet dont le sous-titre précise qu’il décrit une gravure de propagande belge vendue à Charleroi trente-cinq centimes.

« Au milieu, l’Empereur, dans une apothéose / Bleue et jaune, s’en va, raide, sur son dada / Flambant ; très heureux, — car il voit tout en rose, / Féroce comme Zeus et doux comme un papa ; »

Le sonnet ne raconte pas une bataille : il décrit une image, et c’est là sa ruse. En prenant au sérieux la composition de la gravure — « Au milieu », comme un commentaire de tableau —, Rimbaud adopte le point de vue du marchand d’images, et laisse la propagande se détruire elle-même. Le mot « apothéose », emprunté au vocabulaire de la divinisation impériale romaine, est immédiatement compromis par les couleurs criardes, « Bleue et jaune », qui rappellent qu’il s’agit d’un objet colorié à la main. Le mot « dada », langage de nourrice, dégrade le cheval de l’empereur, et l’adjectif « raide » suggère la posture du pantin. La comparaison double du vers 4 est le sommet du passage : « Féroce comme Zeus et doux comme un papa » réunit en un alexandrin le mythologique le plus haut et le familier le plus bas, exactement ce que l’imagerie officielle cherche à faire croire. Décrire suffit à dénoncer.

Le procédé — La satire par description : démonter une image officielle en la décrivant exactement. L’ekphrasis d’une gravure ; l’antithèse comique « Féroce comme Zeus et doux comme un papa » ; le mot enfantin « dada » substitué au destrier impérial.

Contresens à éviter — Croire que Rimbaud décrit la bataille de Sarrebrück : il décrit une gravure, et la victoire en question fut un épisode militaire insignifiant, monté en épingle par la propagande.

« Les Reparties de Nina », dernier vers

Le prix de la liberté

Après un très long discours de « LUI », qui a déroulé sur des dizaines de vers une utopie champêtre et amoureuse, « ELLE » prend la parole pour la première et la dernière fois.

« ELLE. — Et mon bureau ? »

La chute la plus économique du recueil tient en quatre mots. Pendant tout le poème, l’homme a déroulé un programme d’émancipation complet : partir dans la campagne, sentir, aimer, échapper au village. Ce discours est mené au conditionnel, temps du rêve, et il emprunte au recueil entier ses motifs — l’air, les rayons, la marche, le corps. Puis la femme parle, et sa réplique ne conteste rien : elle rappelle simplement qu’elle a un emploi. Le mot « bureau », le plus prosaïque possible, renvoie à une condition sociale que le poète n’a pas prise en compte, parce qu’il ne l’a pas. La conjonction « Et » est le détail décisif : elle enchaîne la réponse au discours, comme si tout ce qui précédait n’avait pas mérité d’objection de principe. L’émancipation rimbaldienne apparaît ici pour ce qu’elle est aussi : un privilège d’adolescent libre de ses journées. Le poème s’achève sur cette lucidité, et c’est ce qui le sauve de la naïveté.

Le procédé — La limite de l’émancipation : le travail rattrape le rêve. Le contraste de longueur (un hémistiche contre tout un poème) et la reprise par « Et », qui fait de la réplique une objection pratique, non un refus sentimental.

Contresens à éviter — Lire un refus amoureux : la réplique ne dit pas non, elle rappelle une contrainte matérielle, et c’est bien plus cruel.

« Les Effarés », v. 1-6

Le trivial fait poème

Poème en strophes brèves : cinq enfants pauvres regardent, la nuit, un boulanger travailler à travers un soupirail.

« Noirs dans la neige et dans la brume, / Au grand soupirail qui s’allume, / Leurs culs en rond, / À genoux, cinq petits, — misère ! — / Regardent le boulanger faire / Le lourd pain blond. »

Rimbaud abandonne ici l’alexandrin pour une strophe courte et heurtée, dont le troisième vers, réduit à quatre syllabes, tombe comme un coup. Cette forme de comptine est choisie pour son décalage : le rythme est celui de l’enfance, le sujet celui de la faim. Le premier vers installe l’antithèse fondamentale du poème, la nuit et la neige contre la lumière du soupirail, autrement dit le froid du dehors contre la chaleur de la nourriture. Le détail des « culs en rond », d’une trivialité assumée, fait plus pour dire la misère que n’importe quelle déclaration : il montre des corps vus de derrière, accroupis, sans visage. L’incise « — misère ! — », isolée entre deux tirets, est la seule intervention du poète, et elle est aussitôt refermée. Enfin le « lourd pain blond » est décrit avec une sensualité qui appartient au boulanger et non aux enfants : ils regardent ce qu’ils ne mangeront pas. La pauvreté choisie du poète vagabond trouve ici son contrepoint.

Le procédé — La misère des enfants, regardée sans pitié consolatrice. La strophe hétérométrique (deux octosyllabes suivis d’un vers court de quatre syllabes) crée un rythme de comptine ; l’antithèse du noir et de la lumière organise le tableau.

Contresens à éviter — Attendrir le poème : Rimbaud refuse le pathos, il se contente de placer le lecteur du côté des enfants, dehors, dans le froid.

« Le Buffet », v. 12-14

Le trivial fait poème

Tercet final d’un sonnet consacré à un meuble de famille, dans la seconde liasse.

« Ô buffet du vieux temps, tu sais bien des histoires, / Et tu voudrais conter tes contes, et tu bruis / Quand s’ouvrent lentement tes grandes portes noires. »

Le sonnet applique à un meuble tous les égards que la poésie réservait aux paysages et aux femmes. L’apostrophe « Ô buffet du vieux temps » est une provocation discrète : la particule exclamative des odes est employée pour un meuble de campagne. La prosopopée transforme ensuite l’objet en dépositaire d’une mémoire familiale — il « sait », il « voudrait conter », il « bruit » —, et ce désir de parole contrarié fait du buffet une figure du poète lui-même, plein d’histoires qu’il n’a pas encore dites. Le rythme du dernier vers imite le mouvement qu’il décrit : « Quand s’ouvrent lentement tes grandes portes noires » étire les syllabes et retarde l’ouverture. L’intérêt du poème pour le parcours est double. D’une part il montre que l’émancipation créatrice consiste aussi à élargir le domaine du dicible, jusqu’au mobilier. D’autre part il annonce, de très loin, la poésie des objets que pratiquera Francis Ponge, dont l’œuvre suit ce chapitre dans la progression annuelle.

Le procédé — L’émancipation par le sujet : un meuble tient lieu de personnage. La prosopopée, qui prête au buffet la parole et la mémoire ; l’apostrophe lyrique « Ô », détournée vers un objet domestique.

Contresens à éviter — Voir un poème purement décoratif : le buffet est un sujet, doté d’une parole empêchée, et c’est ce statut qui doit être analysé.

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