Le sonnet est, en 1870, la forme la plus codifiée et la plus prestigieuse de la tradition, celle des parnassiens que Rimbaud admire et moque à la fois. Le sujet interroge donc le paradoxe d’une émancipation qui choisit de rester dans le moule.
La fidélité au sonnet est-elle chez Rimbaud une soumission résiduelle, ou la condition technique de sa révolte ?
Le plan en trois parties
Le sonnet est d’abord un héritage assumé, presque un exercice d’école
- Le jeune Rimbaud, élève brillant, maîtrise la métrique et veut être reconnu par ses aînés.« Ophélie », d’inspiration ouvertement banvillienne
- Le grand vers hérité d’Hugo lui est acquis : il sait ouvrir un poème par un portrait monumental.« Le Forgeron », v. 1-5 : « Le bras sur un marteau gigantesque, effrayant / D’ivresse et de grandeur »
- Le sonnet garantit la lisibilité : sans cadre, la provocation ne porterait pas.« Le Dormeur du val », v. 1
Mais le moule est systématiquement travaillé de l’intérieur
- La chute du sonnet, réservée à la pointe galante, devient le lieu de l’horreur.« Le Dormeur du val », v. 13-14
- Le blason est retourné en anti-blason, vers après vers, jusqu’au dernier mot.« Vénus Anadyomène », v. 14
- Les enjambements font glisser la phrase par-dessus la structure, qui devient un cadre débordé.« Ma Bohème », v. 7-8
C’est précisément le contraste qui produit l’effet d’émancipation
- L’écart ne s’entend que sur fond de règle : la contrainte rend la liberté audible.« Ma Bohème », v. 12-14, la lyre devenue élastique de soulier
- Le décalage entre forme noble et sujet trivial est en lui-même un argument.« Au Cabaret-Vert », sonnet consacré à un casse-croûte
- Le sonnet satirique atteint une concentration qu’aucune forme libre ne donnerait : tout y tient dans la pointe.« Morts de Quatre-vingt-douze… », v. 14 : « — Messieurs de Cassagnac nous reparlent de vous ! »
Quand, plus tard, Rimbaud abandonnera le vers régulier pour le poème en prose, perdra-t-il cette puissance du contraste, ou en inventera-t-il une autre ?