Un personnage est une figure dotée d’un visage, d’une voix et d’une histoire, un argument un élément de preuve dans une démonstration. Le sujet demande quelle place le peuple occupe dans l’écriture même du Discours, celle d’un interlocuteur ou celle d’une pièce du raisonnement.
La Boétie s’adresse-t-il au peuple comme à un être qu’il veut émouvoir, ou s’en sert-il comme de la grandeur dont la démonstration a besoin ?
Le plan en trois parties
Un personnage, doté d’un visage et d’une voix
- L’apostrophe lui donne une existence dramatique : il est appelé, qualifié, pris à partie comme un interlocuteur présent.« Pauvres et misérables peuples insensés, nations opiniâtres en votre mal et aveugles en votre bien » (premier mouvement)
- Le tableau de la multitude sous le joug relève de la description pathétique : c’est un corps souffrant que le lecteur doit voir.« voir un million de millions d’hommes servir misérablement, ayant le col sous le joug » (premier mouvement)
- L’image du peuple qui se coupe la gorge lui prête une action, presque une intention : il devient acteur de sa propre tragédie.« c’est le peuple qui s’asservit, qui se coupe la gorge » (premier mouvement)
Un argument, pourtant, avant tout : le nombre
- L’énumération initiale n’est pas un tableau mais une opération logique : c’est la disproportion des quantités qui fait problème.« comme il se peut faire que tant d’hommes, tant de bourgs, tant de villes » souffrent un seul tyran (premier mouvement)
- La comparaison des corps fait du peuple une masse à opposer à une unité : un argument arithmétique, non une figure sensible.« Celui qui vous maîtrise tant n’a que deux yeux, n’a que deux mains, n’a qu’un corps » (premier mouvement)
- Le dernier mouvement réduit d’ailleurs le peuple à un rôle secondaire : le nombre qui compte n’est plus le sien, mais celui des complices.« ce ne sont pas les armes qui défendent le tyran » mais « quatre ou cinq » (troisième mouvement)
Un destinataire à former, ce qui réconcilie les deux lectures
- Si le peuple est façonné par la coutume, il n’est ni un caractère fixe ni une simple quantité : il est ce qu’on en a fait.« la première raison de la servitude volontaire, c’est la coutume » (deuxième mouvement)
- Venise montre un peuple autrement élevé, et donc autrement constitué : la figure collective dépend de son éducation.les Vénitiens, « ainsi nés et nourris » dans la liberté (deuxième mouvement)
- La crainte du savoir chez le tyran suppose un peuple capable d’apprendre : c’est à ce lecteur possible que le Discours s’adresse.« les livres et la doctrine donnent, plus que toute autre chose, aux hommes le sens […] » (deuxième mouvement)
Parler au nom du peuple ou parler au peuple, est-ce le même geste politique, et le second n’exige-t-il pas qu’on le croie capable d’apprendre ?