Fondements de l'obligation morale : de Kant à la morale contemporaine (programme Terminale — La morale et la politique)
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Cette banque d'auteurs sur « Le devoir et la morale » en terminale rassemble les thèses, les citations exactes et des paragraphes déjà rédigés, prêts à être replacés dans une dissertation. Au programme : Devoir, obligation, contrainte : la grammaire de la notion, Morale, éthique, droit : trois ordres de règles, Le fondement rationnel du devoir : Kant contre les morales du bonheur, Les trois soupçons : la morale vient-elle d'ailleurs ?. Chaque entrée donne une thèse, son auteur et son œuvre, la citation à retenir, ce qu'elle permet de réfuter et le contresens à éviter. C'est la méthode des classes préparatoires : on révise des arguments, pas des résumés. Ressource gratuite proposée par un professeur particulier à Marseille pour préparer l'épreuve de philosophie en terminale.
28 thèses, 23 auteurs. Une entrée = une thèse, pas un auteur : le même philosophe revient pour des idées différentes. Chaque paragraphe est rédigé pour être replacé tel quel dans une copie.
Platon 428-348 av. J.-C.
Thèse
Gorgias · -385 · idéalisme antique
Il vaut mieux subir l'injustice que la commettre, car l'injustice abîme d'abord l'âme de celui qui la commet.
« Il vaut mieux subir l'injustice que la commettre. »
La valeur morale d'un acte ne se mesure pas à son succès, mais au tort qu'il inflige et, d'abord, à celui qu'il inflige à son auteur. C'est la thèse que Socrate oppose à Calliclès, pour qui la nature donne raison au plus fort et la morale n'est qu'une invention des faibles. Son argument est que les biens extérieurs — la fortune, la réputation, la vie même — ne sont pas ce qui nous constitue : « Il vaut mieux subir l'injustice que la commettre. » La victime perd des biens, le coupable se perd lui-même. Socrate en tire une conséquence vertigineuse : le tyran impuni est le plus malheureux des hommes, car rien ne vient plus soigner son âme. L'exemple qu'il choisit, Archélaos de Macédoine, parvenu au trône par une série de meurtres restés sans châtiment, sert précisément à disjoindre la réussite et la valeur. La portée est immense : le devoir cesse d'être un calcul et devient la condition d'un accord de soi avec soi.
Permet de réfuter — Calliclès, pour qui la justice est une convention imposée par les faibles, et plus largement toute morale de l'intérêt bien compris.
Piège — Ne pas faire de Socrate un moraliste du sacrifice : il ne dit pas qu'il est beau de souffrir, il dit que commettre l'injustice est un plus grand mal pour celui qui la commet.
Aristote 384-322 av. J.-C.
Dépassement
Éthique à Nicomaque · -340 · eudémonisme
La moralité n'est pas l'obéissance à une règle mais une disposition acquise par l'exercice, qui vise le juste milieu dans chaque situation.
« C'est en accomplissant des actions justes que nous devenons justes. »
Avant de demander ce qu'il faut faire, on peut demander quel homme il faut devenir. C'est le déplacement opéré par Aristote, pour qui la vertu n'est ni innée ni enseignée par des principes, mais acquise par la répétition des actes : « C'est en accomplissant des actions justes que nous devenons justes. » La vertu est une disposition stable, un juste milieu entre deux excès — le courage entre la lâcheté et la témérité, la libéralité entre l'avarice et la prodigalité — et ce milieu n'est pas une moyenne arithmétique : il se détermine relativement à chacun et à la situation. D'où le rôle central de la phronèsis, la prudence, qui juge le cas particulier là où aucune règle générale ne suffit. L'exemple aristotélicien du médecin est éclairant : il n'existe pas de prescription valable pour tout patient, et pourtant la médecine n'est pas arbitraire. La portée est considérable, car elle permet d'obliger sans commander, et de penser une morale de l'expérience.
Permet de réfuter — Kant, pour qui la valeur morale tient à la forme de la maxime et non à un caractère acquis, et pour qui l'habitude relève de l'inclination.
Piège — Le juste milieu n'est pas la modération tiède : il n'y a pas de milieu pour le meurtre ou l'adultère, qui sont mauvais en eux-mêmes.
Épictète 50-125
Thèse
Manuel · 125 · stoïcisme
Le devoir consiste à bien user de ce qui dépend de nous — nos jugements et nos désirs — et à accepter ce qui n'en dépend pas.
« Il y a ce qui dépend de nous et ce qui ne dépend pas de nous. »
Il existe un domaine où notre volonté est entièrement souveraine, et c'est là seulement que se joue la moralité. Épictète ouvre le Manuel par ce partage : « Il y a ce qui dépend de nous et ce qui ne dépend pas de nous. » Dépendent de nous nos jugements, nos désirs et nos refus ; n'en dépendent ni le corps, ni la réputation, ni les charges, ni la durée de notre vie. Le devoir stoïcien consiste donc à tenir ferme sur la première colonne et à consentir à la seconde, non par résignation mais parce que vouloir ce qui ne dépend pas de nous, c'est s'exposer nécessairement au malheur. Épictète lui-même, esclave puis affranchi, boiteux d'une jambe brisée par son maître, incarne l'exemple : on peut enchaîner un corps, non une volonté. La portée est double — une liberté intérieure indestructible, mais le risque d'une morale qui se retire du monde au lieu de le transformer.
Permet de réfuter — Marx et, plus largement, toute morale de la transformation du monde, pour qui accepter l'ordre existant revient à le légitimer.
Piège — Le stoïcisme n'est pas un fatalisme passif : Épictète et Marc Aurèle exigent d'accomplir intégralement ses rôles sociaux, le devoir d'état fait partie de ce qui dépend de nous.
Épicure 341-270 av. J.-C.
Antithèse
Lettre à Ménécée · -306 · hédonisme
La vertu n'a pas de valeur en elle-même : elle vaut parce qu'aucune vie agréable n'est possible sans justice ni prudence.
« Il n'est pas possible de vivre agréablement sans vivre avec prudence, honnêteté et justice. »
On peut soutenir que la morale n'a pas besoin d'un fondement séparé, parce qu'elle est la condition même d'une vie heureuse. Telle est la position d'Épicure, souvent caricaturée en apologie de la jouissance alors qu'elle est une discipline du désir. Le plaisir qu'il vise est l'absence de trouble, l'ataraxie, et il s'obtient par un calcul : refuser un plaisir qui entraîne une plus grande douleur, accepter une douleur qui procure un plus grand plaisir. L'injustice est à rejeter non parce qu'elle offenserait une loi, mais parce qu'elle installe dans l'âme la crainte permanente d'être découvert. D'où la formule : « Il n'est pas possible de vivre agréablement sans vivre avec prudence, honnêteté et justice. » L'exemple épicurien du banquet de l'ambitieux le montre bien : le désir de gloire est vain parce qu'il est illimité, donc toujours déçu. La portée est claire : le devoir est ici un moyen, jamais une fin.
Permet de réfuter — Kant, qui voit dans toute morale du bonheur une hétéronomie, puisque l'obligation y disparaît dès que la vertu cesse d'être avantageuse.
Piège — L'épicurisme n'est pas la débauche : Épicure recommande le pain, l'eau et l'amitié, et range la plupart des désirs parmi les vains.
Montaigne 1533-1592
Antithèse
Essais, I, 23 (De la coutume) · 1580 · humanisme sceptique
Ce que nous prenons pour la voix de la nature dans notre conscience n'est que l'effet d'une habitude collective acquise.
« Les lois de la conscience, que nous disons naître de nature, naissent de la coutume. »
Le sentiment d'évidence qui accompagne nos jugements moraux est précisément ce qui doit être interrogé, car il est l'effet de l'habitude et non sa justification. Montaigne l'établit par un argument d'ethnographie comparée : « Les lois de la conscience, que nous disons naître de nature, naissent de la coutume. » Chacun tient pour naturelles les opinions de son village, et la coutume, en s'imposant dès l'enfance, efface la trace de son propre commencement. Les exemples qu'il accumule — les peuples qui mangent leurs morts et ceux qui les brûlent, chacun jugeant l'autre monstrueux — ne visent pas à niveler les valeurs mais à briser l'automatisme du jugement. Le chapitre Des cannibales ira plus loin encore, en trouvant plus de barbarie dans les guerres de religion françaises que chez les Tupinambas. La portée est critique : la morale reçue doit passer par l'épreuve du doute avant d'être suivie.
Permet de réfuter — Rousseau, pour qui la conscience est un sentiment inné antérieur à toute éducation, et Kant, pour qui la loi morale est a priori.
Piège — Montaigne ne conclut pas qu'il faut changer de coutumes : il recommande d'obéir aux lois de son pays tout en gardant son jugement libre. Le scepticisme est théorique, pas pratique.
Pascal 1623-1662
Antithèse
Pensées · 1670 · augustinisme
Faute de pouvoir rendre la justice obéie, les hommes ont donné le nom de justice à ce que la force impose.
« Ne pouvant faire que ce qui est juste fût fort, on a fait que ce qui est fort fût juste. »
L'ordre moral et juridique dont nous héritons n'est peut-être qu'un rapport de forces habillé en raison. Pascal formule ce soupçon avec une concision définitive : « Ne pouvant faire que ce qui est juste fût fort, on a fait que ce qui est fort fût juste. » La justice sans la force est impuissante, la force sans la justice est tyrannique ; puisque les hommes n'ont pas su fortifier la justice, ils ont justifié la force. L'exemple pascalien est celui de la coutume et des frontières : « Vérité au deçà des Pyrénées, erreur au delà » — un même acte est crime ici et devoir là. Mais Pascal ne conclut pas à la révolte : il tient que l'ordre établi, même arbitraire dans son origine, vaut mieux que la guerre civile, et qu'il faut obéir aux lois parce qu'elles sont lois, non parce qu'elles sont justes. La portée est double : une lucidité radicale sur l'origine de l'obligation, et un conservatisme assumé.
Permet de réfuter — Platon, pour qui la justice est une Idée indépendante des rapports de force, et toute doctrine du droit naturel.
Piège — Ne pas faire de Pascal un machiavélien : il ne légitime pas la force, il constate qu'elle a usurpé le nom de la justice — le constat est une dénonciation.
Spinoza 1632-1677
Antithèse
Éthique, III, proposition 9, scolie · 1677 · rationalisme
Le bien et le mal ne sont pas des propriétés des choses : nous appelons bon ce que nous désirons, et non l'inverse.
« Nous ne désirons aucune chose parce que nous la jugeons bonne, mais au contraire nous la jugeons bonne parce que nous la désirons. »
Et si l'ordre que nous croyons suivre était en réalité produit par nous ? Spinoza renverse le rapport traditionnel entre le désir et la valeur : « Nous ne désirons aucune chose parce que nous la jugeons bonne, mais au contraire nous la jugeons bonne parce que nous la désirons. » Le bien n'est donc pas une qualité inscrite dans les choses, mais le nom que nous donnons à ce qui augmente notre puissance d'agir, et le mal celui de ce qui la diminue. Les notions de mérite, de péché et de libre arbitre relèvent alors de l'imagination : elles supposent une volonté indéterminée que Spinoza tient pour une illusion de la conscience, laquelle connaît ses désirs et ignore leurs causes. L'exemple de la pierre qui, lancée, se croirait libre de poursuivre son mouvement, condense cette critique. La portée n'est pas immoraliste : Spinoza remplace le devoir par la connaissance, car comprendre ses affects, c'est cesser de les subir.
Permet de réfuter — Kant, pour qui la loi morale détermine la volonté sans passer par le désir, et toute morale de l'obligation et du mérite.
Piège — Spinoza ne supprime pas l'éthique : il en change la forme. Il y a un modèle de vie bonne — l'homme libre conduit par la raison — mais aucun commandement.
Hume 1711-1776
Antithèse
Traité de la nature humaine, II · 1739 · empirisme
La raison ne peut à elle seule produire aucune obligation : elle calcule les moyens, mais c'est le sentiment qui fixe les fins.
« La raison est et ne doit être que l'esclave des passions. »
Une démonstration n'a jamais fait agir personne : voilà l'objection empiriste au rationalisme moral. Hume observe que la raison porte sur des relations d'idées ou des faits, et qu'aucun enchaînement de propositions constatant ce qui est ne peut livrer une conclusion sur ce qui doit être ; le passage se fait en fraude. De là sa formule provocante : « La raison est et ne doit être que l'esclave des passions. » Le fondement de la morale est un sentiment, la sympathie, qui nous fait approuver les caractères utiles ou agréables à autrui. L'exemple qu'il donne est célèbre : il n'y a nulle contradiction logique à préférer la destruction du monde entier à l'égratignure de son doigt — l'absurdité de ce choix est morale, non rationnelle. La portée est décisive, puisqu'elle interdit toute déduction du devoir à partir de la seule nature des choses, et fonde ce qu'on appelle aujourd'hui la loi de Hume.
Permet de réfuter — Kant, qui prétend fonder l'obligation sur la raison pure pratique seule, indépendamment de toute inclination.
Piège — Hume n'est pas un relativiste : il soutient que la sympathie est universelle dans l'espèce humaine, donc que les jugements moraux convergent largement.
Rousseau 1712-1778
Thèse
Émile, IV, Profession de foi du vicaire savoyard · 1762 · Lumières
La conscience est un sentiment inné, antérieur à toute éducation, qui juge le bien et le mal avant tout raisonnement.
« Conscience ! conscience ! instinct divin, immortelle et céleste voix, guide assuré d'un être ignorant et borné, mais intelligent et libre. »
Contre l'idée que la morale s'apprend, Rousseau soutient qu'elle se sent. Le vicaire savoyard distingue les lumières, qui viennent de l'instruction et varient, et le sentiment du juste, qui est donné à tous : « Conscience ! conscience ! instinct divin, immortelle et céleste voix, guide assuré d'un être ignorant et borné, mais intelligent et libre. » L'argument est expérimental avant d'être métaphysique : le spectateur d'une injustice s'indigne avant d'avoir raisonné, même lorsque son intérêt lui commanderait le contraire, et l'enfant reconnaît la tricherie avant de savoir la définir. Rousseau appuie sa démonstration sur la réaction universelle des spectateurs de théâtre, qui pleurent des malheurs qui ne les concernent pas. La portée est immense pour le siècle suivant : le fondement du devoir n'est ni la crainte, ni le calcul, ni même la raison démonstrative, mais une voix que la réflexion doit écouter au lieu de la couvrir.
Permet de réfuter — Montaigne et Durkheim, pour qui cette prétendue voix de la nature n'est que la coutume intériorisée, et Freud, qui y voit le surmoi.
Piège — Rousseau ne dit pas que la conscience suffit : elle indique le bien, mais il faut encore la raison pour le connaître, et la volonté pour le faire.
Kant 1724-1804
Thèse
Fondements de la métaphysique des mœurs, I · 1785 · criticisme
Seule la bonne volonté est bonne sans restriction : la valeur morale d'un acte tient à son mobile, non à ses résultats.
« De tout ce qu'il est possible de concevoir dans le monde, et même en général hors de ce monde, il n'y a rien qui puisse sans restriction être tenu pour bon, si ce n'est seulement une bonne volonté. »
Tout ce que nous appelons spontanément des qualités — l'intelligence, le courage, la richesse, la santé — peut devenir nuisible entre les mains d'un scélérat ; rien de cela n'est donc bon absolument. Kant en conclut : « De tout ce qu'il est possible de concevoir dans le monde, et même en général hors de ce monde, il n'y a rien qui puisse sans restriction être tenu pour bon, si ce n'est seulement une bonne volonté. » De là la distinction qui commande toute sa morale : un acte peut être conforme au devoir sans être accompli par devoir. L'exemple du commerçant est resté célèbre : celui qui ne trompe pas ses clients par intérêt bien compris agit légalement, non moralement ; sa probité n'a pas plus de valeur que celle d'un automate. La portée est exigeante et dérangeante : la moralité devient invérifiable de l'extérieur, puisqu'elle réside dans un mobile que nul, pas même l'agent, ne peut constater avec certitude.
Permet de réfuter — Mill et l'utilitarisme, pour qui seuls les effets d'une action importent, l'intention n'ayant d'intérêt que comme indice des effets probables.
Piège — Kant ne dit pas qu'il faut agir à contrecœur : il dit que l'inclination ne fonde pas la valeur morale. Celui qui aide autrui avec joie agit bien, mais on ne sait pas s'il agirait encore si la joie disparaissait.
Kant 1724-1804
Thèse
Fondements de la métaphysique des mœurs, II · 1785 · criticisme
Une maxime est morale si et seulement si elle peut être voulue comme loi universelle sans se détruire elle-même.
« Agis uniquement d'après la maxime qui fait que tu peux vouloir en même temps qu'elle devienne une loi universelle. »
La morale kantienne ne fournit pas un catalogue de devoirs mais une procédure de vérification, applicable par n'importe qui sans savoir philosophique : « Agis uniquement d'après la maxime qui fait que tu peux vouloir en même temps qu'elle devienne une loi universelle. » Le test consiste à formuler la règle subjective de son action, puis à se demander si l'on pourrait vouloir un monde où tous l'appliqueraient. Kant l'illustre par la fausse promesse : la maxime qui consiste à emprunter en promettant de rembourser sans en avoir l'intention, universalisée, rendrait toute promesse incroyable et se supprimerait donc elle-même. L'immoralité n'est pas alors un défaut de générosité mais une contradiction : le menteur exige pour lui une exception qu'il refuse aux autres. La portée est démocratique autant que logique : chacun porte en lui la boussole morale, et le mal consiste toujours à se croire un cas particulier.
Permet de réfuter — Hegel, qui juge ce critère formel et vide, capable de valider n'importe quelle maxime pourvu qu'elle soit cohérente avec elle-même.
Piège — Universaliser ne veut pas dire « et si tout le monde faisait comme moi, qu'arriverait-il ? ». Le critère n'est pas la catastrophe prévisible mais l'impossibilité de vouloir la maxime comme loi sans contradiction.
Kant 1724-1804
Thèse
Fondements de la métaphysique des mœurs, II · 1785 · criticisme
La personne humaine a une dignité et non un prix : on ne peut jamais la traiter comme un simple moyen.
« Agis de telle sorte que tu traites l'humanité aussi bien dans ta personne que dans la personne de tout autre toujours en même temps comme une fin, et jamais simplement comme un moyen. »
La deuxième formule de l'impératif catégorique donne enfin un contenu à la loi morale, en désignant ce qui doit être respecté : « Agis de telle sorte que tu traites l'humanité aussi bien dans ta personne que dans la personne de tout autre toujours en même temps comme une fin, et jamais simplement comme un moyen. » Kant ne bannit pas l'usage d'autrui — le boulanger est bien un moyen de me nourrir —, il exige que ce soit « en même temps » comme une fin, c'est-à-dire dans un rapport auquel l'autre pourrait consentir. Ce qui distingue la relation commerciale de l'esclavage n'est donc pas l'utilité mais la possibilité du consentement. De là découle la notion de dignité : ce qui a un prix admet un équivalent, ce qui a une dignité n'en admet aucun. La portée juridique est considérable, puisque cette formule irrigue la Déclaration universelle de 1948 et le droit contemporain de la bioéthique.
Permet de réfuter — L'utilitarisme, qui accepte en principe de sacrifier un individu si le calcul global du bien-être y gagne.
Piège — L'erreur classique est de lire « jamais comme un moyen » : Kant écrit « jamais simplement comme un moyen », ce qui change tout et rend la formule applicable à la vie sociale ordinaire.
Kant 1724-1804
Thèse
Fondements de la métaphysique des mœurs, II · 1785 · criticisme
Obéir au devoir n'est pas s'aliéner mais être libre, car la volonté obéit à la loi qu'elle se donne elle-même.
« L'autonomie de la volonté est cette propriété qu'a la volonté d'être à elle-même sa loi. »
L'objection la plus forte au devoir est qu'il aliénerait la liberté. Kant la retourne en montrant que le devoir est au contraire l'unique preuve de notre liberté : « L'autonomie de la volonté est cette propriété qu'a la volonté d'être à elle-même sa loi. » Est hétéronome toute morale qui reçoit sa règle d'ailleurs — de Dieu, de la nature, du plaisir, de l'opinion ; est autonome la volonté qui obéit à une loi que la raison lui prescrit et dont elle est l'auteur. Le fait que je puisse résister au plus violent de mes penchants pour tenir une promesse prouve que je ne suis pas déterminé par la seule causalité naturelle. Kant en donne l'illustration dans la Critique de la raison pratique avec l'homme menacé de mort par son prince s'il refuse un faux témoignage : il ne sait pas s'il résisterait, mais il sait qu'il le doit, donc qu'il le peut. La portée est le cœur du kantisme : le devoir révèle la liberté au lieu de la limiter.
Permet de réfuter — Spinoza et Nietzsche, pour qui l'autonomie est une illusion de la conscience qui ignore les causes réelles de ses désirs.
Piège — L'autonomie n'est pas l'indépendance ni le fait de faire ce qui me plaît : agir selon ses envies, c'est justement l'hétéronomie.
Kant 1724-1804
Thèse
Sur un prétendu droit de mentir par humanité · 1797 · criticisme
La véracité est un devoir inconditionnel : aucune conséquence, même désastreuse, ne peut autoriser une exception.
« La véracité dans les déclarations qu'on ne peut éviter est le devoir formel de l'homme envers chacun. »
Un devoir qui souffrirait des exceptions ne serait plus un devoir mais un conseil : c'est la conséquence extrême que Kant assume en 1797, dans sa réponse à Benjamin Constant. Interrogé sur le cas d'un meurtrier qui demanderait où se cache sa victime, il maintient que « la véracité dans les déclarations qu'on ne peut éviter est le devoir formel de l'homme envers chacun ». Deux arguments soutiennent cette rigueur. Le premier est juridique : admettre une exception, c'est remettre à chaque individu le pouvoir de décider quand la loi cesse de valoir, et donc ruiner toute confiance dans la parole, sur laquelle reposent contrats et témoignages. Le second est une leçon sur l'ignorance de nos effets : je ne maîtrise pas les conséquences, et le mensonge censé sauver peut perdre — si la victime, à mon insu, s'est enfuie par la porte que j'indique. La portée est double : une cohérence sans faille, et l'objection la plus fréquente qu'on adresse au kantisme.
Permet de réfuter — Benjamin Constant, pour qui le devoir de véracité n'existe qu'envers celui qui a droit à la vérité, et Weber, au nom de la responsabilité des conséquences.
Piège — Kant n'oblige pas à parler : il oblige à ne pas mentir quand on parle. Le silence, le refus de répondre ou la fuite restent permis, ce qui atténue le scandale du texte.
Benjamin Constant 1767-1830
Antithèse
Des réactions politiques · 1797 · libéralisme
Un devoir est toujours corrélatif d'un droit : on ne doit la vérité qu'à celui qui a droit à la vérité.
« Dire la vérité est un devoir. Le devoir n'est autre chose que ce qui, dans un être quelconque, correspond aux droits d'un autre. »
Contre le rigorisme, on peut soutenir qu'un principe moral appliqué sans discernement détruit ce qu'il prétend protéger. C'est l'objection de Benjamin Constant : « Dire la vérité est un devoir. Le devoir n'est autre chose que ce qui, dans un être quelconque, correspond aux droits d'un autre. » Il ne nie pas l'obligation, il en redéfinit l'extension : elle s'arrête là où cesse le droit du destinataire. Or le meurtrier qui cherche sa victime n'a aucun droit à une information qui lui servirait à tuer ; lui mentir n'est pas manquer à la véracité, c'est refuser de devenir son complice. Constant ajoute un argument politique décisif dans le contexte de 1797 : un principe intermédiaire est nécessaire pour appliquer les principes, faute de quoi ceux-ci rendent toute société impossible. La portée dépasse l'anecdote : elle inaugure la tradition qui juge les maximes à l'épreuve de leurs effets, sans renoncer aux principes.
Permet de réfuter — Kant, pour qui une exception introduite dans le devoir de véracité détruit la fiabilité de toute déclaration et donc le fondement du droit.
Piège — Constant n'autorise pas le mensonge utile en général : sa thèse est étroite et corrélative du droit d'autrui, elle ne fonde aucune morale du mensonge charitable généralisé.
John Stuart Mill 1806-1873
Antithèse
L'Utilitarisme · 1861 · utilitarisme
Une action est bonne dans la mesure où elle tend à produire le plus grand bonheur du plus grand nombre, mauvaise dans le cas contraire.
« Il vaut mieux être un homme insatisfait qu'un porc satisfait ; Socrate insatisfait qu'un imbécile satisfait. »
Et si le critère du bien n'était pas dans l'intention mais dans les effets ? L'utilitarisme le soutient : est juste l'action qui maximise le bien-être de l'ensemble des êtres concernés. L'avantage est immédiat — la morale devient publique, discutable, comparable, au lieu de reposer sur un mobile invérifiable —, et elle étend son cercle à tous les êtres capables de plaisir et de peine. Mill corrige cependant l'arithmétique de Bentham en introduisant une hiérarchie qualitative des plaisirs, jugée par ceux qui ont connu les deux : « Il vaut mieux être un homme insatisfait qu'un porc satisfait ; Socrate insatisfait qu'un imbécile satisfait. » L'exemple politique est éclairant : c'est au nom du calcul des intérêts que Mill défend, dans De l'assujettissement des femmes (1869), l'égalité des sexes, alors qu'aucune tradition ne l'imposait. La portée est considérable, puisque toute évaluation contemporaine des politiques publiques raisonne en termes de coûts et de bénéfices.
Permet de réfuter — Kant, pour qui l'utilité ne produit que des impératifs hypothétiques et autorise en principe le sacrifice d'un innocent au bien du plus grand nombre.
Piège — L'utilitarisme n'est pas l'égoïsme : le bonheur de celui qui agit ne compte que pour une unité parmi toutes les autres, ce qui en fait une doctrine très exigeante.
Hegel 1770-1831
Dépassement
Principes de la philosophie du droit · 1821 · idéalisme allemand
La morale subjective reste formelle et vide tant qu'elle ne se réalise pas dans les institutions concrètes : famille, société civile, État.
« L'éthicité est l'Idée de la liberté en tant que bien vivant. »
On peut accorder à Kant que la conscience morale est une conquête, et lui objecter qu'elle reste impuissante tant qu'elle demeure intérieure. C'est le geste de Hegel, qui distingue la Moralität, morale subjective du devoir-être, et la Sittlichkeit, éthicité réalisée dans les mœurs et les institutions : « L'éthicité est l'Idée de la liberté en tant que bien vivant. » Le critère kantien, montre-t-il, est purement formel : il vérifie la cohérence d'une maxime, il ne peut engendrer aucun contenu, et l'on peut universaliser sans contradiction des règles très différentes. Le devoir concret, lui, vient de la place que j'occupe : je sais ce que je dois parce que je suis père, citoyen, membre d'un métier. L'exemple est celui de l'enfant, qui n'invente pas sa morale mais l'apprend dans une famille et une communauté déjà organisées. La portée est un renversement : ce n'est pas la conscience qui fonde les institutions, ce sont les institutions qui donnent à la conscience un contenu.
Permet de réfuter — Kant, pour qui l'obligation ne peut venir des mœurs existantes sans devenir hétéronome et sans perdre toute capacité critique.
Piège — L'éthicité hégélienne n'est pas un conformisme : elle exige que les institutions soient rationnelles, et le moment kantien de la conscience subjective y est conservé, non supprimé.
Schopenhauer 1788-1860
Antithèse
Le Fondement de la morale · 1840 · pessimisme
Le seul mobile réellement moral est la compassion, qui abolit la frontière entre moi et autrui ; la loi rationnelle ne fait agir personne.
« La compassion est le fondement réel de toute justice libre et de toute charité véritable. »
Une morale qui n'explique pas pourquoi nous agissons a manqué son objet. C'est le reproche de Schopenhauer à Kant : un impératif sans mobile sensible ne déclenche aucune action, et il n'est qu'une théologie déguisée, un commandement dont on a effacé le commandeur. Le mobile authentique est ailleurs : « La compassion est le fondement réel de toute justice libre et de toute charité véritable. » Dans la compassion se produit un phénomène extraordinaire, où la souffrance d'un autre devient immédiatement mon motif sans passer par mon intérêt, ce qui révèle métaphysiquement l'unité de la volonté sous la pluralité des individus. L'exemple décisif est celui de l'homme qui se jette à l'eau pour sauver un inconnu : il n'a universalisé aucune maxime, il n'a rien calculé. La portée est double : une explication réaliste de l'acte moral, et une morale étendue aux animaux, que Schopenhauer fut l'un des premiers à inclure explicitement.
Permet de réfuter — Kant, pour qui un sentiment, fût-il généreux, reste une inclination contingente et partiale, incapable de fonder une obligation universelle.
Piège — La compassion schopenhauerienne n'est pas la pitié condescendante : elle n'est pas un sentiment de supériorité mais l'identification momentanée à l'autre.
Nietzsche 1844-1900
Antithèse
La Généalogie de la morale, I · 1887 · généalogie
Les valeurs du bien et du mal sont nées d'une inversion opérée par les faibles, qui ont rebaptisé leur impuissance en vertu.
« La révolte des esclaves dans la morale commence lorsque le ressentiment lui-même devient créateur et enfante des valeurs. »
La morale a une histoire, et cette histoire n'est pas celle d'un progrès. Nietzsche distingue deux systèmes d'évaluation : celui des maîtres, qui oppose le bon au mauvais à partir d'un sentiment de puissance affirmé, et celui des esclaves, qui oppose le bien au mal à partir d'un refus. « La révolte des esclaves dans la morale commence lorsque le ressentiment lui-même devient créateur et enfante des valeurs. » Incapables de se venger, les faibles opèrent une inversion imaginaire : la force devient méchanceté, l'impuissance devient bonté, la lâcheté patience, la soumission obéissance à Dieu. L'image de l'agneau et de l'oiseau de proie condense l'argument : l'agneau juge méchant celui qui l'enlève, mais il n'est pas vertueux, il est seulement incapable de faire autrement. La portée n'est pas de prêcher la cruauté : elle est de poser une question neuve, celle de la valeur des valeurs et du type d'homme qu'une morale produit.
Permet de réfuter — Kant et Rousseau, qui tiennent la loi morale pour un donné rationnel ou naturel indépendant de toute histoire et de tout rapport de forces.
Piège — Nietzsche n'appelle pas au crime et ne fait pas l'éloge de la brutalité : sa cible est l'idéal ascétique et la haine de la vie, non l'existence de règles.
Nietzsche 1844-1900
Antithèse
La Généalogie de la morale, II · 1887 · généalogie
Le sentiment du devoir dérive du rapport de dette entre créancier et débiteur, et la mauvaise conscience d'une cruauté retournée contre soi.
« On grave quelque chose au fer rouge afin que cela reste dans la mémoire : seul ce qui ne cesse de faire mal reste dans la mémoire. »
D'où vient qu'un être vivant puisse promettre, c'est-à-dire se lier à un futur qu'il ignore ? Nietzsche répond que cette faculté n'a rien de naturel : elle a été fabriquée par des millénaires de châtiments. « On grave quelque chose au fer rouge afin que cela reste dans la mémoire : seul ce qui ne cesse de faire mal reste dans la mémoire. » La langue allemande lui fournit son indice : Schuld désigne à la fois la dette et la faute, et l'idée d'obligation morale naîtrait du rapport archaïque entre créancier et débiteur. Lorsque la vie en société interdit de décharger la cruauté au-dehors, celle-ci se retourne contre l'agent lui-même : c'est la mauvaise conscience, cet animal qui se déchire de ses propres griffes. L'exemple du droit pénal primitif, où le créancier prélève sur le corps du débiteur insolvable, appuie la démonstration. La portée est radicale : le remords ne prouverait pas la loi morale, il en serait la cicatrice.
Permet de réfuter — Rousseau, qui voit dans le remords la voix infaillible d'une conscience innée, et Kant, qui y voit le tribunal de la raison en nous.
Piège — Ce n'est pas une thèse psychologique sur l'individu mais une hypothèse historique sur l'espèce ; Nietzsche reconnaît d'ailleurs à la mauvaise conscience d'avoir rendu l'homme intéressant et profond.
Freud 1856-1939
Antithèse
Le Malaise dans la culture · 1930 · psychanalyse
La conscience morale est le surmoi, agressivité intériorisée et héritière de l'autorité parentale, non une voix innée de la raison.
« La civilisation domine le dangereux plaisir d'agression de l'individu en installant au-dedans de lui une instance qui le surveille comme une garnison dans une ville conquise. »
Le sentiment de culpabilité ne prouve pas l'existence d'une loi morale : il prouve seulement l'efficacité d'un dressage. Freud décrit la formation du surmoi, héritier du complexe d'Œdipe, où l'agressivité que l'enfant ne peut diriger contre l'autorité se retourne contre lui-même : « La civilisation domine le dangereux plaisir d'agression de l'individu en installant au-dedans de lui une instance qui le surveille comme une garnison dans une ville conquise. » De là un paradoxe expérimentalement vérifiable, qui fait la force de la thèse : plus un homme est vertueux, plus son surmoi est sévère, car chaque renoncement pulsionnel nourrit l'instance qui l'exige. Les saints se jugent les plus grands pécheurs, tandis que les criminels dorment tranquilles. Freud ajoute que le surmoi ne distingue pas l'acte du désir, d'où la culpabilité pour des fautes jamais commises. La portée est lourde : la morale la plus haute serait le symptôme d'un conflit, et la civilisation se paierait d'un malaise structurel.
Permet de réfuter — Rousseau et sa conscience comme instinct divin, ainsi que Kant, pour qui la loi morale est un fait de la raison irréductible à une genèse affective.
Piège — Freud ne conclut pas qu'il faudrait supprimer la morale : la répression pulsionnelle est pour lui la condition même de la vie en société, il en décrit le coût, il ne prêche pas la libération.
Durkheim 1858-1917
Antithèse
L'Éducation morale · 1902 · sociologie
La morale est un fait social : elle précède l'individu, s'impose à lui par l'éducation et varie avec le type de société.
« La morale commence là où commence l'attachement à un groupe, quel qu'il soit. »
Avant d'être une affaire de conscience, la morale est un fait observable, extérieur aux individus et doté d'un pouvoir de contrainte. Durkheim propose donc de l'étudier comme une chose, avec les méthodes de la science : « La morale commence là où commence l'attachement à un groupe, quel qu'il soit. » Ses trois éléments — l'esprit de discipline, l'attachement au groupe, l'autonomie de la volonté — montrent que la règle n'est pas déduite d'un principe rationnel mais transmise par une éducation qui inscrit en nous la société. La preuve en est la variation réglée des morales : les sociétés à solidarité mécanique répriment durement l'écart, celles à solidarité organique, fondées sur la division du travail, développent un droit restitutif et une morale de l'individu. Ce dernier point est décisif : le culte moderne de la personne n'est pas la découverte d'une vérité éternelle, c'est notre morale collective. La portée est celle d'une explication sans réduction, puisque Durkheim maintient l'exigence d'autonomie.
Permet de réfuter — Kant, pour qui une règle reçue de la société est hétéronome, et toute fondation du devoir sur la raison individuelle seule.
Piège — Durkheim n'est pas relativiste : il cherche des lois de variation, et soutient que le respect de la personne humaine est objectivement la morale requise par les sociétés modernes.
Bergson 1859-1941
Dépassement
Les Deux Sources de la morale et de la religion · 1932 · spiritualisme
Il y a deux morales de nature différente : une morale close, pression sociale de conservation, et une morale ouverte, aspiration créatrice à l'humanité entière.
« Entre la première morale et la seconde il y a toute la distance du repos au mouvement. »
Le désaccord entre ceux qui font venir la morale de la société et ceux qui la font venir de la raison se dissout si l'on admet qu'il existe deux morales, distinctes en nature et non en degré. Bergson appelle close la première : obligation impersonnelle, pression de l'habitude, elle soude un groupe et s'arrête à ses frontières — c'est la morale de la cité, qui commande de ne pas tuer ses concitoyens et d'aller tuer les ennemis. Il appelle ouverte la seconde : non plus une pression mais une aspiration, portée par des figures exceptionnelles — les prophètes d'Israël, Socrate, les mystiques chrétiens — dont l'appel entraîne par contagion émotionnelle et vise l'humanité entière. « Entre la première morale et la seconde il y a toute la distance du repos au mouvement. » L'exemple décisif est celui du passage de la famille à la nation, qui se fait par extension, alors que le passage de la nation à l'humanité exige un saut. La portée est de rendre compte à la fois de la routine morale et de l'héroïsme.
Permet de réfuter — Durkheim, qui ramène toute morale à la pression du groupe, et Kant, qui la ramène tout entière à la raison universelle.
Piège — L'ouvert ne s'obtient pas en élargissant le clos : ce n'est pas une différence de taille du cercle, mais de nature du mouvement, et la formule bergsonienne y insiste.
Max Weber 1864-1920
Dépassement
Le Savant et le Politique · 1919 · sociologie compréhensive
Deux éthiques s'opposent : celle de la conviction, qui tient sa maxime quoi qu'il arrive, et celle de la responsabilité, qui répond des effets prévisibles de ses actes.
« Il y a une différence abyssale entre une conduite qui suit la maxime de l'éthique de conviction et une autre qui suit la maxime de l'éthique de responsabilité. »
Le conflit entre le principe et les conséquences n'est pas un problème scolaire, c'est la condition de l'action politique. Weber le formule en 1919, devant des étudiants allemands sortis de la guerre : « Il y a une différence abyssale entre une conduite qui suit la maxime de l'éthique de conviction et une autre qui suit la maxime de l'éthique de responsabilité. » Le partisan de la conviction fait ce qu'il croit juste et s'en remet du reste au monde ou à Dieu ; celui de la responsabilité sait qu'il devra répondre des effets prévisibles, y compris de ceux qu'il n'a pas voulus, et qu'en politique le recours à la violence rend chaque décision impure. L'exemple weberien du syndicaliste pacifiste qui déclenche par sa grève une répression sanglante montre que l'intention pure ne dispense pas du calcul. La portée n'est pourtant pas de condamner la conviction : Weber conclut que l'homme politique authentique tient les deux, et devient mûr lorsqu'il peut dire, après avoir tout pesé, qu'il ne peut faire autrement.
Permet de réfuter — Kant, pour qui la valeur morale réside tout entière dans la maxime et non dans des effets que nul ne maîtrise.
Piège — L'éthique de responsabilité n'est pas l'opportunisme : elle suppose une cause à servir, et Weber la réserve à celui qui a la passion, le sens des responsabilités et le coup d'œil.
Sartre 1905-1980
Dépassement
L'existentialisme est un humanisme · 1946 · existentialisme
Aucune morale donnée ne peut décider à ma place : dans le cas concret, il faut inventer, et l'on est responsable de cette invention.
Les règles ne se contredisent pas seulement entre elles : elles se taisent au moment précis où l'on aurait besoin d'elles. Sartre le montre par le cas de son élève, en 1940, partagé entre rejoindre les Forces françaises libres et rester auprès de sa mère, pour qui il est tout. La morale kantienne ordonne de ne jamais traiter autrui comme un moyen : partir, c'est traiter sa mère comme un moyen ; rester, c'est traiter comme des moyens les combattants qu'il n'aidera pas. Aucun signe ne tranche, et le sentiment ne décide pas davantage, puisqu'on ne connaît la force d'un sentiment qu'à l'acte qui le manifeste. D'où la réponse : « Vous êtes libre, choisissez, c'est-à-dire inventez. » Sartre ajoute que choisir un conseiller, c'est déjà avoir choisi. La portée est une responsabilité sans recours : nous sommes « condamnés à être libres », et en nous choisissant nous choisissons une image de l'homme.
Permet de réfuter — Kant, dont l'impératif prétend fournir un critère valable dans tous les cas, et toute morale de la loi applicable par déduction.
Piège — Ne pas confondre invention et caprice : Sartre exige que le choix engage l'humanité entière, ce qui le rapproche plus de Kant qu'on ne le croit ; l'existentialisme n'est pas un relativisme.
Hannah Arendt 1906-1975
Dépassement
Eichmann à Jérusalem · 1963 · philosophie politique
Le mal extrême peut être commis sans intention monstrueuse, par pure absence de pensée : ce qui manque au criminel, c'est la faculté de juger.
« Il n'était pas stupide. C'est la pure absence de pensée qui lui permit de devenir l'un des plus grands criminels de son époque. »
Faire son devoir de fonction peut être la forme même du crime. Envoyée à Jérusalem en 1961 pour couvrir le procès d'Adolf Eichmann, organisateur de la déportation, Arendt s'attendait à un monstre et trouva un fonctionnaire zélé, soucieux d'avancement, capable d'invoquer Kant à la barre : « Il n'était pas stupide. C'est la pure absence de pensée qui lui permit de devenir l'un des plus grands criminels de son époque. » Ce qui manquait à Eichmann n'était pas une règle — il en avait une, l'ordre du Führer tenu pour loi — mais la capacité de penser, c'est-à-dire de dialoguer avec soi-même et de se représenter la situation du point de vue d'autrui. Arendt oppose à ce vide l'exemple des rares qui refusèrent, sans doctrine particulière, parce qu'ils ne pouvaient pas vivre avec un meurtrier en eux. La portée est décisive : le devoir n'est pas l'obéissance, et aucune règle ne dispense de juger le cas singulier.
Permet de réfuter — Toute morale de l'obéissance et du devoir d'état, ainsi que l'idée que la moralité serait garantie par l'application correcte d'une règle universelle.
Piège — La banalité du mal ne signifie ni que le mal serait banal ni qu'Eichmann serait excusable : Arendt approuve sa condamnation à mort, elle refuse seulement de le grandir en démon.
Levinas 1906-1995
Dépassement
Éthique et Infini · 1982 · phénoménologie
La responsabilité envers autrui précède toute liberté et tout contrat : le visage d'autrui m'oblige avant que j'y consente.
« Le visage est ce qui nous interdit de tuer. »
Et si l'obligation ne venait ni de la raison ni de la société, mais d'autrui lui-même ? Levinas renverse l'ordre kantien en soutenant que la responsabilité ne découle pas de ma liberté : elle la précède et l'institue. Le visage n'est pas un ensemble de traits qu'on pourrait décrire : c'est la manière dont autrui se présente en excédant toute idée que je m'en fais, nu, sans défense, et par là même me commandant. « Le visage est ce qui nous interdit de tuer. » L'interdiction n'est pas une impuissance — on peut tuer, l'histoire du XXe siècle le prouve et Levinas, qui perdit sa famille dans la Shoah, ne l'ignore pas —, mais le meurtre doit d'abord réduire l'autre à autre chose qu'un visage, le transformer en numéro, en masse, en catégorie. La portée est de fonder l'éthique avant toute règle : je suis obligé avant d'avoir délibéré, et cette dissymétrie n'attend aucune réciprocité.
Permet de réfuter — Kant, pour qui l'obligation vient de la raison universelle en moi, et Hobbes, pour qui elle naît d'un contrat entre volontés libres et égales.
Piège — Le visage n'est pas l'apparence physique ni l'émotion qu'elle suscite : Levinas insiste sur le fait qu'on l'aborde mieux sans même remarquer la couleur des yeux.
Hans Jonas 1903-1993
Dépassement
Le Principe responsabilité · 1979 · éthique de la technique
La puissance technique moderne crée des devoirs nouveaux, non réciproques, envers la nature et envers les générations futures.
« Agis de façon que les effets de ton action soient compatibles avec la permanence d'une vie authentiquement humaine sur terre. »
Toutes les morales héritées supposent un agent et un patient contemporains, proches et réciproques ; la technique moderne a fait voler ce cadre en éclats. Jonas constate que nos actions ont désormais des effets cumulatifs, lointains et irréversibles, qui atteignent des êtres incapables de protester parce qu'ils ne sont pas encore nés. Il propose donc une reformulation de l'impératif : « Agis de façon que les effets de ton action soient compatibles avec la permanence d'une vie authentiquement humaine sur terre. » Deux traits le distinguent du kantisme : il ne vise pas la cohérence d'une maxime mais la survie d'un monde, et il est dissymétrique, puisque ceux qu'il protège ne nous doivent rien. Jonas en tire une heuristique de la peur — donner plus de poids au pronostic pessimiste qu'à la promesse optimiste — dont l'exemple type est le nucléaire civil, dont les déchets engagent des dizaines de milliers d'années. La portée est immédiate : c'est la matrice du principe de précaution inscrit dans la Charte de l'environnement en 2005.
Permet de réfuter — L'utilitarisme, qui pèse des bien-être actuels et calculables, et Kant, dont l'impératif ignore les conséquences lointaines de l'action.
Piège — L'heuristique de la peur n'est pas un appel à la panique ni un refus de la technique : c'est une règle de prudence pour les décisions dont les effets sont irréversibles.
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