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La justice et le droit
Fondements, légitimité et limites de la loi — programme de Terminale (La morale et la politique)
À propos de cette page
Justice et droit : deux notions à distinguer
Dans le langage courant, justice et droit semblent synonymes. Philosophiquement, il faut les distinguer soigneusement.
La tension fondamentale entre ces deux notions est que tout ce qui est légal n'est pas nécessairement juste, et inversement. Les lois de Nuremberg (1935) étaient légales ; elles étaient injustes. Inversement, un acte de résistance peut être illégal mais juste moralement.
- Justice commutative (échanges) / Justice distributive (partage des biens et des charges) / Justice corrective (réparation des torts)
- Légalité (ce qui est conforme à la loi) / Légitimité (ce qui est moralement fondé)
- Droit positif (règles en vigueur) / Droit naturel (ensemble de droits supposés universels et antérieurs à toute loi humaine)
Carte des distinctions conceptuelles autour de la justice et du droit.
Les fondements du droit : droit naturel et droit positif
Quelle est l'origine et le fondement du droit ? Deux grandes traditions s'affrontent.
Le droit naturel
La tradition jusnaturaliste (de jus naturale) affirme qu'il existe des droits antérieurs et supérieurs à toute loi humaine, fondés dans la nature ou la raison. Ce sont des droits universels, immuables, que toute loi positive doit respecter.
Le positivisme juridique
À l'opposé, le positivisme juridique (Kelsen, Théorie pure du droit, 1934) soutient que le droit est un système de normes positives et que la validité d'une norme dépend uniquement de sa conformité à des normes supérieures (hiérarchie des normes), non d'un critère moral extérieur. Pour Kelsen, le droit est le droit — il ne dépend d'aucune métaphysique naturelle.
- Constitution
- Lois organiques et ordinaires
- Décrets et règlements
- Actes individuels
Justice commutative et justice distributive (Aristote)
Aristote (Éthique à Nicomaque, Livre V) distingue deux formes principales de justice.
| Type de justice | Définition | Exemple |
|---|---|---|
| Justice commutative | Égalité arithmétique dans les échanges : chaque partie doit recevoir l'équivalent de ce qu'elle donne. | Dans un contrat de vente, le prix doit correspondre à la valeur du bien. |
| Justice distributive | Égalité géométrique (proportionnelle) dans la répartition des biens et des charges : chacun reçoit selon son mérite ou ses besoins. | Distribuer des bourses selon les ressources des familles, non de manière égale pour tous. |
| Justice corrective | Rétablir l'équilibre rompu par une injustice (réparation, peine). | Indemniser une victime d'un accident. |
Cette distinction est fondamentale : l'égalité stricte n'est pas toujours juste. Donner la même chose à des personnes dans des situations très inégales peut être injuste. C'est ce qu'exprime la formule souvent citée : « l'égalité formelle peut produire l'inégalité réelle ».
Les trois formes de justice selon Aristote (Éthique à Nicomaque, V).
Le contrat social et la justice (Hobbes, Locke, Rousseau)
Les théories du contrat social cherchent à fonder le droit et la justice sur un accord rationnel entre les individus. Mais elles diffèrent sur la nature de l'état de nature et sur ce que le contrat garantit.
| Auteur | État de nature | Ce que le contrat instaure |
|---|---|---|
| Hobbes (Léviathan, 1651) | Guerre de tous contre tous : sans loi, pas de justice possible. | Un pouvoir souverain absolu qui garantit la paix. La justice naît avec le contrat. |
| Locke (Traité du gouvernement civil, 1689) | État de paix relative, mais instable. Les individus ont des droits naturels (vie, liberté, propriété). | Un gouvernement limité, chargé de protéger les droits naturels préexistants. |
| Rousseau (Du contrat social, 1762) | État d'innocence et de liberté naturelle. La société corrompt l'homme. | La volonté générale : une loi que chacun se donne à lui-même, fondement d'une liberté civile et morale. |
John Rawls : une théorie de la justice équitable
John Rawls (Théorie de la justice, 1971) est la référence philosophique contemporaine incontournable sur la justice. Il part d'un problème : sur quels principes des personnes rationnelles s'accorderaient-elles pour organiser une société juste ?
Le voile d'ignorance
Rawls propose une expérience de pensée : imaginez que vous deviez choisir les principes d'une société juste depuis une position originelle, sous un voile d'ignorance — vous ignorez votre place future dans la société (classe sociale, talents, sexe, conception du bien). Dans cette situation, quels principes reteindriez-vous ?
- 1er principe (liberté) : chaque personne doit avoir un droit égal au système le plus étendu de libertés fondamentales égales pour tous.
- 2e principe (différence) : les inégalités sociales et économiques ne sont justifiées que si elles :
a) sont attachées à des positions et fonctions ouvertes à tous (égalité des chances) ;
b) bénéficient aux membres les plus défavorisés de la société (principe de différence).
Du voile d'ignorance aux deux principes de justice chez Rawls (Théorie de la justice, 1971).
Légalité et légitimité : peut-on désobéir aux lois injustes ?
Si le droit peut être injuste, l'obligation d'obéir aux lois est-elle absolue ? Deux positions s'affrontent.
La position de Socrate : respecter la loi même injuste
Socrate (dans le Criton de Platon) refuse de s'évader alors qu'il a été condamné à mort injustement. Il développe un argument : les lois de la Cité l'ont nourri, éduqué, protégé. En restant à Athènes toute sa vie, il a tacitement consenti à les respecter. Désobéir serait trahir ce contrat implicite et détruire le principe même de la loi.
- L'individu ne peut s'ériger en juge souverain de la justice des lois sans menacer l'ordre social tout entier.
- Le citoyen peut chercher à changer la loi par les voies légales (délibération, persuasion).
La désobéissance civile (Thoreau, Gandhi, King)
Henry David Thoreau (La désobéissance civile, 1849) théorise au contraire le droit — voire le devoir — de résister à une loi injuste. Sa cible : l'esclavage et la guerre contre le Mexique aux États-Unis. Il refuse de payer ses impôts et va en prison.
La désobéissance civile repose sur une hiérarchie : la loi morale (ou la conscience) est supérieure à la loi positive quand celle-ci est manifestement injuste. Elle ne rejette pas le droit en général, mais conteste une loi particulière en en appelant à un idéal de justice plus élevé.
Le droit, expression de la volonté générale ou instrument de domination ?
Une dernière question radicale : le droit est-il réellement au service de la justice, ou est-il avant tout un instrument de domination des puissants ?
Le droit comme garantie de la liberté
Pour Rousseau et la tradition républicaine, la loi est l'expression de la volonté générale : elle protège chaque citoyen contre l'arbitraire des individus et des pouvoirs privés. « La liberté est l'obéissance à la loi qu'on s'est prescrite » (Du contrat social, I, 8).
Pour Kant (Métaphysique des mœurs), le droit est le système des conditions dans lesquelles le libre arbitre de chacun peut coexister avec celui de tous selon une loi universelle. Le droit est l'expression extérieure de la morale.
La critique marxiste : le droit comme superstructure idéologique
Marx soutient que le droit n'est pas neutre : dans une société capitaliste, il est une superstructure qui reflète et protège les intérêts de la classe dominante (la bourgeoisie). L'égalité formelle devant la loi cache des inégalités réelles : le droit à la propriété privée protège surtout ceux qui possèdent.
Cette tension entre justice formelle et justice réelle est au cœur des débats contemporains sur la discrimination positive, l'égalité des chances et les politiques de redistribution.
- Droit = règles positives en vigueur (variables, historiques) ; Justice = exigence morale universelle (norme d'évaluation du droit).
- Droit naturel : droits antérieurs à toute loi (Locke, Déclarations des droits) ↔ Droit positif : le droit tel qu'il est posé (Kelsen).
- Aristote distingue justice commutative (échanges, égalité arithmétique) et distributive (répartition, égalité proportionnelle).
- Rousseau : la loi légitime est l'expression de la volonté générale ; obéir à la loi, c'est obéir à soi-même.
- Rawls : sous le voile d'ignorance, on choisirait l'égalité des libertés + le principe de différence (au bénéfice des plus défavorisés).
- Désobéissance civile (Thoreau, Gandhi, King) : acte non-violent assumé contre une loi injuste, au nom d'une légitimité supérieure.
- Légalité ≠ Légitimité : la loi peut être légale sans être juste. La légitimité demande un fondement moral.
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