À propos de cette page
Ce cours de philosophie en terminale sur « La justice et le droit » suit le programme officiel de philosophie de terminale. Il présente les définitions, les propriétés et les méthodes essentielles, accompagnées d'exemples résolus pour bien comprendre. Au programme : Justice et droit : deux notions à distinguer, Les fondements du droit : droit naturel et droit positif, Justice commutative et justice distributive (Aristote), Le contrat social et la justice (Hobbes, Locke, Rousseau). Chaque notion est expliquée pas à pas, puis mise en pratique grâce à des exercices interactifs, un QCM et une évaluation corrigée. Idéal pour réviser à son rythme, combler ses lacunes et progresser, en autonomie ou avec un professeur. Cours rédigé par un professeur particulier à Marseille pour aider les élèves de terminale à réussir en philosophie.
Au programme
1 · Justice et droit : deux notions à distinguer
2 · Les fondements du droit : droit naturel et droit positif
3 · Justice commutative et justice distributive (Aristote)
4 · Le contrat social et la justice (Rousseau, Hobbes, Locke)
5 · John Rawls : une théorie de la justice équitable
6 · Légalité et légitimité : peut-on désobéir aux lois injustes ?
7 · Le droit, expression de la volonté générale ou instrument de domination ?
1Justice et droit : deux notions à distinguer
Dans le langage courant, justice et droit semblent synonymes. Philosophiquement, il faut les distinguer soigneusement.
Définition. Le droit (en latin jus) désigne l'ensemble des règles positives — c'est-à-dire posées, instituées — qui régissent la vie sociale et dont le respect est assuré par la contrainte étatique (lois, décrets, jurisprudence). Le droit est un fait social et historique, variable selon les sociétés et les époques.
Définition. La justice est d'abord une exigence morale : elle désigne ce qui est juste, équitable, conforme à ce qui est dû à chacun. En ce sens, la justice est une norme à l'aune de laquelle on peut évaluer — et critiquer — le droit en vigueur.
La tension fondamentale entre ces deux notions est que tout ce qui est légal n'est pas nécessairement juste, et inversement. Les lois de Nuremberg (1935) étaient légales ; elles étaient injustes. Inversement, un acte de résistance peut être illégal mais juste moralement.
Attention ! Ne pas confondre :
- Justice commutative (échanges) / Justice distributive (partage des biens et des charges) / Justice corrective (réparation des torts)
- Légalité (ce qui est conforme à la loi) / Légitimité (ce qui est moralement fondé)
- Droit positif (règles en vigueur) / Droit naturel (ensemble de droits supposés universels et antérieurs à toute loi humaine)
Carte des distinctions conceptuelles autour de la justice et du droit.
2Les fondements du droit : droit naturel et droit positif
Quelle est l'origine et le fondement du droit ? Deux grandes traditions s'affrontent.
Le droit naturel
La tradition jusnaturaliste (de jus naturale) affirme qu'il existe des droits antérieurs et supérieurs à toute loi humaine, fondés dans la nature ou la raison. Ce sont des droits universels, immuables, que toute loi positive doit respecter.
Exemple. Cicéron (De Republica) défend l'existence d'une loi naturelle gravée dans la raison humaine, supérieure à toutes les lois des cités. Les Déclarations des droits (1789, 1948) s'inscrivent dans cette tradition : elles proclament des droits « naturels, inaliénables et sacrés ».
Le positivisme juridique
À l'opposé, le positivisme juridique (Kelsen, Théorie pure du droit, 1934) soutient que le droit est un système de normes positives et que la validité d'une norme dépend uniquement de sa conformité à des normes supérieures (hiérarchie des normes), non d'un critère moral extérieur. Pour Kelsen, le droit est le droit — il ne dépend d'aucune métaphysique naturelle.
Repère clé. La hiérarchie des normes selon Kelsen (pyramide) :
- Constitution
- Lois organiques et ordinaires
- Décrets et règlements
- Actes individuels
Une norme inférieure est valide si elle est conforme à la norme supérieure — indépendamment de sa valeur morale.
Enjeu philosophique. Le positivisme juridique a été critiqué après 1945 : en affirmant que « la loi est la loi », ne justifie-t-il pas l'obéissance aux lois criminelles des régimes totalitaires ? C'est l'argument de Radbruch, qui après avoir défendu le positivisme, affirme que les lois manifestement injustes perdent leur caractère juridique.
3Justice commutative et justice distributive (Aristote)
Aristote (Éthique à Nicomaque, Livre V) distingue deux formes principales de justice.
| Type de justice | Définition | Exemple |
|---|
| Justice commutative | Égalité arithmétique dans les échanges : chaque partie doit recevoir l'équivalent de ce qu'elle donne. | Dans un contrat de vente, le prix doit correspondre à la valeur du bien. |
| Justice distributive | Égalité géométrique (proportionnelle) dans la répartition des biens et des charges : chacun reçoit selon son mérite ou ses besoins. | Distribuer des bourses selon les ressources des familles, non de manière égale pour tous. |
| Justice corrective | Rétablir l'équilibre rompu par une injustice (réparation, peine). | Indemniser une victime d'un accident. |
Formule d'Aristote. « La justice consiste à traiter également les cas égaux et inégalement les cas inégaux, mais dans la juste proportion. »
Cette distinction est fondamentale : l'égalité stricte n'est pas toujours juste. Donner la même chose à des personnes dans des situations très inégales peut être injuste. C'est ce qu'exprime la formule souvent citée : « l'égalité formelle peut produire l'inégalité réelle ».
Exemple contemporain. En matière fiscale, l'impôt progressif (les plus riches paient un pourcentage plus élevé) suit la logique de la justice distributive aristotélicienne : proportionner la charge à la capacité contributive.
Les trois formes de justice selon Aristote (Éthique à Nicomaque, V).
4Le contrat social et la justice (Hobbes, Locke, Rousseau)
Les théories du contrat social cherchent à fonder le droit et la justice sur un accord rationnel entre les individus. Mais elles diffèrent sur la nature de l'état de nature et sur ce que le contrat garantit.
| Auteur | État de nature | Ce que le contrat instaure |
|---|
| Hobbes (Léviathan, 1651) | Guerre de tous contre tous : sans loi, pas de justice possible. | Un pouvoir souverain absolu qui garantit la paix. La justice naît avec le contrat. |
| Locke (Traité du gouvernement civil, 1689) | État de paix relative, mais instable. Les individus ont des droits naturels (vie, liberté, propriété). | Un gouvernement limité, chargé de protéger les droits naturels préexistants. |
| Rousseau (Du contrat social, 1762) | État d'innocence et de liberté naturelle. La société corrompt l'homme. | La volonté générale : une loi que chacun se donne à lui-même, fondement d'une liberté civile et morale. |
Volonté générale (Rousseau). La volonté générale n'est pas la somme des volontés particulières (volonté de tous), mais la volonté orientée vers le bien commun. Elle s'exprime dans la loi et garantit la justice : en obéissant à la loi que la volonté générale a établie, chacun n'obéit qu'à lui-même.
Enjeu. Pour Hobbes, la justice est entièrement conventionnelle (elle naît avec le contrat). Pour Locke, il existe des droits naturels antérieurs au contrat que celui-ci doit respecter. Cette tension traverse toute la philosophie politique moderne.
5John Rawls : une théorie de la justice équitable
John Rawls (Théorie de la justice, 1971) est la référence philosophique contemporaine incontournable sur la justice. Il part d'un problème : sur quels principes des personnes rationnelles s'accorderaient-elles pour organiser une société juste ?
Le voile d'ignorance
Rawls propose une expérience de pensée : imaginez que vous deviez choisir les principes d'une société juste depuis une position originelle, sous un voile d'ignorance — vous ignorez votre place future dans la société (classe sociale, talents, sexe, conception du bien). Dans cette situation, quels principes reteindriez-vous ?
Les deux principes de justice de Rawls.- 1er principe (liberté) : chaque personne doit avoir un droit égal au système le plus étendu de libertés fondamentales égales pour tous.
- 2e principe (différence) : les inégalités sociales et économiques ne sont justifiées que si elles :
a) sont attachées à des positions et fonctions ouvertes à tous (égalité des chances) ;
b) bénéficient aux membres les plus défavorisés de la société (principe de différence).
Exemple. Des inégalités de revenus entre chirurgiens et ouvriers sont acceptables pour Rawls à condition : 1) que la profession de chirurgien soit accessible à tous via l'éducation ; 2) que les richesses engendrées par ces inégalités profitent aussi aux moins bien lotis (via les impôts, la protection sociale, etc.).
Critique. Nozick (Anarchie, État et Utopie, 1974) répond à Rawls : tout prélèvement fiscal redistributif est une atteinte aux droits de propriété (« libertarisme »). Pour Nozick, une société est juste si les titres de propriété ont été acquis légitimement, quelle que soit la distribution finale.
Du voile d'ignorance aux deux principes de justice chez Rawls (Théorie de la justice, 1971).
6Légalité et légitimité : peut-on désobéir aux lois injustes ?
Si le droit peut être injuste, l'obligation d'obéir aux lois est-elle absolue ? Deux positions s'affrontent.
La position de Socrate : respecter la loi même injuste
Socrate (dans le Criton de Platon) refuse de s'évader alors qu'il a été condamné à mort injustement. Il développe un argument : les lois de la Cité l'ont nourri, éduqué, protégé. En restant à Athènes toute sa vie, il a tacitement consenti à les respecter. Désobéir serait trahir ce contrat implicite et détruire le principe même de la loi.
Argument de Socrate. Même une loi injuste mérite obéissance car :
- L'individu ne peut s'ériger en juge souverain de la justice des lois sans menacer l'ordre social tout entier.
- Le citoyen peut chercher à changer la loi par les voies légales (délibération, persuasion).
La désobéissance civile (Thoreau, Gandhi, King)
Henry David Thoreau (La désobéissance civile, 1849) théorise au contraire le droit — voire le devoir — de résister à une loi injuste. Sa cible : l'esclavage et la guerre contre le Mexique aux États-Unis. Il refuse de payer ses impôts et va en prison.
Désobéissance civile. Acte non-violent, public et assumé de transgression de la loi, visant à dénoncer une injustice et à exercer une pression morale sur l'opinion et le pouvoir. Elle est pratiquée par Gandhi (indépendance indienne) et Martin Luther King (droits civiques).
La désobéissance civile repose sur une hiérarchie : la loi morale (ou la conscience) est supérieure à la loi positive quand celle-ci est manifestement injuste. Elle ne rejette pas le droit en général, mais conteste une loi particulière en en appelant à un idéal de justice plus élevé.
Cas historique. Les résistants français sous l'Occupation (1940-1944) enfreignaient la loi de Vichy — légalement instituée — au nom d'une légitimité morale et nationale supérieure. Ce cas illustre que la légalité n'épuise pas la légitimité.
7Le droit, expression de la volonté générale ou instrument de domination ?
Une dernière question radicale : le droit est-il réellement au service de la justice, ou est-il avant tout un instrument de domination des puissants ?
Le droit comme garantie de la liberté
Pour Rousseau et la tradition républicaine, la loi est l'expression de la volonté générale : elle protège chaque citoyen contre l'arbitraire des individus et des pouvoirs privés. « La liberté est l'obéissance à la loi qu'on s'est prescrite » (Du contrat social, I, 8).
Pour Kant (Métaphysique des mœurs), le droit est le système des conditions dans lesquelles le libre arbitre de chacun peut coexister avec celui de tous selon une loi universelle. Le droit est l'expression extérieure de la morale.
La critique marxiste : le droit comme superstructure idéologique
Marx soutient que le droit n'est pas neutre : dans une société capitaliste, il est une superstructure qui reflète et protège les intérêts de la classe dominante (la bourgeoisie). L'égalité formelle devant la loi cache des inégalités réelles : le droit à la propriété privée protège surtout ceux qui possèdent.
Enjeu critique. La critique marxiste pointe le risque que la justice légale serve à légitimer des injustices sociales. Elle invite à distinguer l'égalité formelle (même droit pour tous) et l'égalité réelle (accès effectif aux droits). La critique féministe du droit prolonge cette analyse : le droit a longtemps exprimé des rapports de domination patriarcale (droit de vote des femmes obtenu en France en 1944 seulement).
Illustration. Anatole France (Le Lys rouge, 1894) ironise : « La loi, dans un grand souci d'égalité, interdit aux riches comme aux pauvres de dormir sous les ponts, de mendier dans les rues et de voler du pain. »
Cette tension entre justice formelle et justice réelle est au cœur des débats contemporains sur la discrimination positive, l'égalité des chances et les politiques de redistribution.
★À retenir
En bref :
• Droit = règles positives en vigueur (variables, historiques) ; Justice = exigence morale universelle (norme d'évaluation du droit).
• Droit naturel : droits antérieurs à toute loi (Locke, Déclarations des droits) ↔ Droit positif : le droit tel qu'il est posé (Kelsen).
• Aristote distingue justice commutative (échanges, égalité arithmétique) et distributive (répartition, égalité proportionnelle).
• Rousseau : la loi légitime est l'expression de la volonté générale ; obéir à la loi, c'est obéir à soi-même.
• Rawls : sous le voile d'ignorance, on choisirait l'égalité des libertés + le principe de différence (au bénéfice des plus défavorisés).
• Désobéissance civile (Thoreau, Gandhi, King) : acte non-violent assumé contre une loi injuste, au nom d'une légitimité supérieure.
• Légalité ≠ Légitimité : la loi peut être légale sans être juste. La légitimité demande un fondement moral.