Peut-on connaître ce qui échappe à la conscience ? — Thème : L'existence humaine et la culture (programme de Terminale)
À propos de cette page
Cette banque d'auteurs sur « L'inconscient » en terminale rassemble les thèses, les citations exactes et des paragraphes déjà rédigés, prêts à être replacés dans une dissertation. Au programme : Le problème : une conscience qui ne se possède pas elle-même, L’inconscient avant Freud : Leibniz, Schopenhauer, Nietzsche, L’hypothèse freudienne : une topique, non une métaphore, Les preuves : rêve, acte manqué, symptôme. Chaque entrée donne une thèse, son auteur et son œuvre, la citation à retenir, ce qu'elle permet de réfuter et le contresens à éviter. C'est la méthode des classes préparatoires : on révise des arguments, pas des résumés. Ressource gratuite proposée par un professeur particulier à Marseille pour préparer l'épreuve de philosophie en terminale.
28 thèses, 21 auteurs. Une entrée = une thèse, pas un auteur : le même philosophe revient pour des idées différentes. Chaque paragraphe est rédigé pour être replacé tel quel dans une copie.
Platon 428-348 av. J.-C.
Thèse
Ménon · -385 · idéalisme
Il existe en nous un savoir que nous ignorons posséder, et qu’un questionnement réglé peut ramener au jour.
« Chercher et apprendre, c’est en somme se ressouvenir. »
La conscience ne coïncide pas avec le savoir qu’elle contient. Platon en administre la preuve dans le Ménon : un jeune esclave qui n’a jamais reçu de leçon de géométrie parvient, sous la seule conduite des questions de Socrate, à construire le carré double d’un carré donné. Il ne reçoit aucune information, il en retrouve une ; et Socrate conclut que « chercher et apprendre, c’est en somme se ressouvenir ». L’âme a contemplé les Formes avant sa naissance, et l’oubli l’a séparée de son propre savoir. On tient là la première figure philosophique de ce que nous nommons inconscient : non pas un autre en moi, mais une région de moi que ma conscience actuelle n’éclaire pas. La portée est immédiate pour la question de la connaissance : ce qui échappe à la conscience n’est pas pour autant inconnaissable, puisqu’un travail réglé — ici le dialogue, plus tard la cure — peut l’en rapprocher. Sa limite est que l’oubli platonicien n’est pas une défense : rien, chez Platon, ne veut que ce savoir demeure caché.
Permet de réfuter — La thèse cartésienne selon laquelle tout ce qui est dans l’esprit y est actuellement présent à la conscience.
Piège — La réminiscence n’est pas un refoulement : elle suppose un oubli métaphysique, non un conflit intérieur.
Platon 428-348 av. J.-C.
Thèse
La République, livre IX · -375 · idéalisme
L’âme est divisée, et le sommeil révèle des désirs sauvages que la partie rationnelle tient éveillée en respect.
« Il y a en tout homme, même chez ceux qui nous paraissent les plus mesurés, une espèce de désirs terribles, sauvages et sans loi, qui se révèlent pendant le sommeil. »
L’idée d’un psychisme homogène ne résiste pas à l’examen des conflits intérieurs. Au livre IX de La République, Platon observe que l’homme le plus tempéré nourrit, sans le savoir, des désirs qui n’osent paraître qu’au moment où la raison s’endort : il y a en chacun « une espèce de désirs terribles, sauvages et sans loi, qui se révèlent pendant le sommeil ». Le rêve devient alors le lieu où se montre ce que la veille interdit ; Freud citera lui-même ce passage comme une anticipation. Platon en tire une psychologie du conflit : l’âme comporte une partie désirante, une partie ardente et une partie rationnelle, et la vertu consiste dans leur ordre, non dans leur unité spontanée. L’exemple du tyran, chez qui le désir nocturne de tous prend le pouvoir en plein jour, montre que ce fond n’est pas une curiosité mais une menace politique. La portée est décisive : la division du sujet est plus ancienne que la psychanalyse, et l’on ne peut donc pas objecter à Freud la seule étrangeté de l’idée.
Permet de réfuter — La thèse d’une âme simple et transparente, que Descartes soutiendra contre toute division réelle du sujet.
Piège — Platon ne parle pas d’une instance inconsciente mais de parties de l’âme : le conflit s’y joue entre des puissances, non entre un su et un insu.
Augustin 354-430
Thèse
Les Confessions, livre X · 400 · patristique
L’intériorité est un abîme : je ne parviens pas à embrasser tout ce que je suis, et ma mémoire me déborde.
« Je ne saisis pas tout ce que je suis. »
L’intimité n’est pas la transparence. Augustin, au livre X des Confessions, explore sa mémoire comme on explore un pays : il y trouve des « champs » et des « palais » immenses, des images qu’il ne convoque pas, des affects qu’il ne comprend pas, et il finit par avouer : « je ne saisis pas tout ce que je suis ». La formule est capitale, car elle vient d’un auteur qui fait précisément de l’examen de soi la voie d’accès à Dieu : c’est au moment où il regarde en lui le plus attentivement qu’il rencontre une opacité. L’exemple qu’il donne — les rêves érotiques du converti, qui survivent à sa conversion — montre que le sujet ne commande pas ce qui persiste en lui. La portée est double : d’une part, l’introspection la plus sincère ne garantit pas la connaissance de soi ; d’autre part, cette opacité est vécue comme un scandale moral, et non comme un simple fait, ce qui annonce le conflit freudien entre l’exigence et le désir.
Permet de réfuter — L’idée socratique que se connaître soi-même est une tâche que la seule attention suffit à mener à bien.
Piège — Chez Augustin, ce fond obscur n’est pas refoulé par le sujet : il est le signe de sa finitude devant Dieu.
Descartes 1596-1650
Antithèse
Méditations métaphysiques · 1641 · rationalisme
Toute pensée est par définition consciente : une pensée inconsciente est une contradiction dans les termes.
« Je ne suis donc, précisément parlant, qu’une chose qui pense. »
Il faut prendre au sérieux l’objection la plus radicale : l’expression même d’« inconscient psychique » serait un non-sens. Pour Descartes, la pensée n’est pas un ensemble d’objets dont j’aurais parfois la vue ; elle est ce dont j’ai conscience en la produisant. Quand il conclut, dans la seconde Méditation, « je ne suis donc, précisément parlant, qu’une chose qui pense », il définit le sujet par cette coïncidence : douter, vouloir, imaginer, c’est du même geste le savoir. Ce que nous croyons être des pensées cachées relève donc du corps, de ses dispositions et de ses mouvements — les esprits animaux des Passions de l’âme —, non d’un second esprit. L’exemple qu’il donne de l’homme attiré par les femmes qui louchent, parce qu’il a aimé enfant une petite fille affectée de ce défaut, montre bien qu’il connaît l’opacité des motifs ; mais il l’explique par une trace corporelle, non par un désir qui penserait à notre insu. La portée est nette : contre Freud, l’hypothèse d’un inconscient n’est pas nécessaire, seulement commode.
Permet de réfuter — La thèse freudienne selon laquelle la conscience n’est qu’une qualité passagère des états psychiques.
Piège — Descartes ne nie pas que nous nous ignorions : il refuse seulement d’attribuer cette ignorance à une pensée qui serait inconsciente.
Spinoza 1632-1677
Thèse
Éthique, livre II · 1677 · rationalisme
Nous nous croyons libres parce que nous connaissons nos désirs et ignorons les causes qui les produisent.
« Les hommes se trompent en ce qu’ils se croient libres ; et cette opinion consiste en cela seul qu’ils sont conscients de leurs actions et ignorants des causes par lesquelles ils sont déterminés. »
L’ignorance des causes ne se sent pas comme une ignorance : elle se sent comme une liberté. C’est le renversement opéré par Spinoza, pour qui « les hommes se trompent en ce qu’ils se croient libres ; et cette opinion consiste en cela seul qu’ils sont conscients de leurs actions et ignorants des causes par lesquelles ils sont déterminés ». La conscience n’est donc pas un organe de connaissance mais un effet : elle enregistre l’appétit sans en voir la source, puis interprète ce vide comme un pouvoir de commencer. L’image de la lettre 58 le dit mieux qu’une démonstration : une pierre lancée qui serait consciente de son élan se croirait libre de poursuivre sa course. L’exemple vaut pour l’ivrogne qui croit dire par décret ce qu’il regretterait à jeun, ou pour l’ambitieux qui rebaptise en vocation ce que l’éducation a installé en lui. La portée est considérable : l’inconscient n’a pas besoin d’être une instance séparée pour ruiner la transparence du sujet ; il suffit que la conscience soit structurellement partielle.
Permet de réfuter — La liberté d’indifférence défendue par Descartes, c’est-à-dire le pouvoir de choisir sans être déterminé.
Piège — Spinoza n’est pas fataliste : connaître les causes ne les supprime pas, mais augmente notre puissance d’agir.
Leibniz 1646-1716
Thèse
Nouveaux Essais sur l’entendement humain · 1704 · rationalisme
Il y a en nous à chaque instant une infinité de perceptions dont nous n’avons pas conscience et qui composent pourtant notre vie mentale.
« Il y a mille marques qui font juger qu’il y a à tout moment une infinité de perceptions en nous, mais sans aperception et sans réflexion. »
La conscience est une somme dont les termes lui échappent. Leibniz soutient qu’« il y a à tout moment une infinité de perceptions en nous, mais sans aperception et sans réflexion » : ces petites perceptions sont trop faibles ou trop uniformes pour être remarquées séparément, et pourtant leur total se fait entendre. L’exemple du bruit de la mer est resté célèbre : je perçois la rumeur des vagues parce que j’ai perçu, sans les distinguer, le bruit de chaque goutte d’eau ; si chacune ne produisait rien, leur somme ne produirait rien non plus. Le même raisonnement explique que l’on s’endorme au bruit d’un moulin et que l’on s’éveille à son arrêt, ou que l’on soit de mauvaise humeur sans en connaître le motif. La portée est décisive pour le chapitre : la transparence cartésienne est fausse dès le niveau de la perception, avant même toute hypothèse sur le désir. Mais la limite doit être dite : rien ici n’interdit l’accès à ces contenus, aucune force ne les retient au-dehors ; Leibniz décrit un seuil, non une censure.
Permet de réfuter — La thèse de Descartes selon laquelle rien n’est dans l’esprit dont l’esprit ne soit actuellement conscient.
Piège — Les petites perceptions ne sont pas l’inconscient freudien : elles relèvent du degré d’intensité, non du conflit.
Kant 1724-1804
Thèse
Anthropologie du point de vue pragmatique · 1798 · criticisme
Le champ de nos représentations obscures est immense, et la conscience n’en éclaire que quelques points.
« Avoir des représentations et pourtant n’en pas être conscient, il semble qu’il y ait là une contradiction ; car comment pouvons-nous savoir que nous les avons, si nous n’en sommes pas conscients ? »
Le défenseur le plus rigoureux de l’unité du sujet reconnaît lui-même une limite à sa transparence. Kant ouvre le paragraphe 5 de son Anthropologie par l’objection attendue : « avoir des représentations et pourtant n’en pas être conscient, il semble qu’il y ait là une contradiction ». Puis il la lève par un raisonnement indirect : nous concluons à ces représentations obscures par leurs effets, comme nous concluons à la présence d’un homme au loin sans distinguer ses traits. Il compare alors la conscience à une carte où quelques points seulement seraient éclairés, le reste du territoire demeurant dans l’ombre. L’exemple de l’organiste qui improvise, et dont les doigts trouvent des accords que sa réflexion ne dirige pas, montre que l’essentiel de notre activité mentale s’opère hors du champ clair. La portée est double : Kant autorise à parler de représentations non conscientes sans abandonner le « je pense » qui accompagne toutes mes représentations ; mais il ne fait de ce fond ni une instance, ni un adversaire du moi.
Permet de réfuter — L’identification cartésienne de la pensée et de la conscience actuelle de la pensée.
Piège — Kant admet l’obscurité des représentations, non un inconscient dynamique : il n’y a chez lui ni refoulement, ni censure.
Schopenhauer 1788-1860
Thèse
Essai sur le libre arbitre · 1839 · pessimisme métaphysique
L’intellect ne commande pas : il est au service d’une Volonté aveugle dont il apprend après coup les décisions.
« L’homme peut faire ce qu’il veut, mais il ne peut pas vouloir ce qu’il veut. »
Nous confondons le sentiment de choisir avec le pouvoir de vouloir. Schopenhauer ramasse l’objection en une phrase : « l’homme peut faire ce qu’il veut, mais il ne peut pas vouloir ce qu’il veut ». Ma liberté d’action est réelle — nul ne me retient —, mais le vouloir lui-même surgit d’un fond que je n’ai pas institué, cette Volonté une et aveugle qui, dans sa métaphysique, constitue la réalité même du monde. L’intellect n’en est que l’instrument tardif : il trouve les raisons après coup, comme un avocat qui plaide une cause décidée sans lui. L’exemple que donne Schopenhauer est troublant de justesse : nous découvrons parfois notre véritable décision au moment où un événement extérieur la contrarie, et où un soulagement inattendu nous révèle ce que nous voulions vraiment. La portée pour notre chapitre est directe : Freud reconnaîtra en Schopenhauer un devancier, puisque l’on trouve chez lui l’idée d’une force pulsionnelle, d’une résistance à la prise de conscience, et même d’une folie née d’un souvenir insupportable rejeté hors de l’esprit.
Permet de réfuter — La conception classique de la volonté comme faculté rationnelle et souveraine, héritée de Descartes.
Piège — La Volonté schopenhauerienne n’est pas un inconscient personnel : c’est un principe métaphysique, identique en tous les êtres.
Nietzsche 1844-1900
Thèse
Ainsi parlait Zarathoustra · 1883 · philosophie du soupçon
Le moi conscient n’est qu’un petit instrument du corps, où règne un « Soi » qui pense et commande sans se dire.
« Il y a plus de raison dans ton corps que dans ta meilleure sagesse. »
Le sujet conscient n’est pas le centre, mais la périphérie. Dans « Des contempteurs du corps », Nietzsche renverse la hiérarchie héritée de Platon : « il y a plus de raison dans ton corps que dans ta meilleure sagesse ». Derrière le petit « je » qui s’admire de penser, il y a un « Soi » — le corps dans toute son activité — qui compare, conquiert, détruit, et qui se sert de la conscience comme d’un outil. Ce que j’appelle mes idées est un effet de forces dont je ne connais ni le nombre ni le rapport ; et la conscience, organe tardif né du besoin de communiquer, ne perçoit que ce qui est déjà traduit en signes communs, donc appauvri. L’exemple du philosophe qui croit avoir choisi sa doctrine, alors qu’elle exprime son régime alimentaire, son climat et son tempérament, donne à cette thèse son mordant polémique. La portée est claire : bien avant Freud, l’idée que le moi est un effet de surface est déjà formulée, mais sans topique ni méthode de déchiffrement réglée.
Permet de réfuter — La thèse cartésienne du cogito comme fondement, c’est-à-dire l’idée que la conscience se possède elle-même.
Piège — Le Soi nietzschéen n’est pas le Ça freudien : il n’est pas structuré par le refoulement mais par des rapports de forces.
Nietzsche 1844-1900
Thèse
Par-delà bien et mal · 1886 · philosophie du soupçon
L’amour-propre falsifie le souvenir : nous cessons de nous rappeler ce que nous ne pouvons pas nous pardonner.
« — J’ai fait cela, dit ma mémoire. Je ne peux pas avoir fait cela, dit mon orgueil, et il reste inflexible. Finalement, c’est la mémoire qui cède. »
L’oubli n’est pas toujours une défaillance : il peut être un service que nous nous rendons. Nietzsche en donne la formule la plus économique dans l’aphorisme 68 de Par-delà bien et mal : « — J’ai fait cela, dit ma mémoire. Je ne peux pas avoir fait cela, dit mon orgueil, et il reste inflexible. Finalement, c’est la mémoire qui cède. » Le mécanisme décrit ici est exactement celui que Freud nommera refoulement : une représentation incompatible avec l’image que je tiens à conserver de moi est écartée, non par décision, mais par une force qui agit à mon insu et à mon profit. L’exemple historique abonde : les témoignages recueillis après coup par les historiens montrent des acteurs de bonne foi qui ont sincèrement reconfiguré leur rôle dans des épisodes compromettants. La portée est double : elle confirme que l’hypothèse d’un psychisme qui se cache quelque chose n’a pas attendu 1900 ; et elle rend plus difficile l’objection sartrienne, puisqu’ici l’instance qui écarte n’est pas une personne mais une valeur.
Permet de réfuter — L’idée que la sincérité suffirait à la connaissance de soi, telle que l’implique la confession classique.
Piège — Nietzsche ne construit aucune théorie thérapeutique : il décrit une falsification, il ne propose pas de la lever par une cure.
Les idées que nous croyons nôtres expriment des conditions sociales dont nous n’avons pas conscience.
« Ce n’est pas la conscience qui détermine la vie, mais la vie qui détermine la conscience. »
L’opacité du sujet n’est pas seulement individuelle, elle est historique. Marx écrit dans L’Idéologie allemande que « ce n’est pas la conscience qui détermine la vie, mais la vie qui détermine la conscience » : les représentations, les valeurs, les évidences morales d’une époque sont des produits des rapports de production, que les intéressés prennent pour des vérités éternelles. L’idéologie est précisément cette méconnaissance : non un mensonge délibéré, mais une pensée sincère qui ignore d’où elle parle. L’exemple canonique est celui du contrat de travail, présenté par l’économie politique comme un échange libre entre égaux, alors qu’il masque le rapport de force qui le rend possible. La portée pour notre chapitre est de déplacer la question : ce qui échappe à la conscience n’est pas nécessairement enfoui dans une intimité, il peut être étalé au grand jour dans les institutions. Sa limite est symétrique : une telle méconnaissance ne se lève pas par une cure individuelle, mais par une transformation des conditions qui la produisent.
Permet de réfuter — La prétention de la philosophie idéaliste, notamment hégélienne, à faire de la conscience le moteur de l’histoire.
Piège — L’idéologie n’est pas un inconscient psychique : elle est collective, elle n’est pas refoulée, et elle se lit dans les discours publics.
L’hypothèse de l’inconscient est nécessaire, car les données de la conscience comportent des lacunes qu’elle seule comble.
« L’hypothèse de l’inconscient est nécessaire et légitime. »
La psychanalyse ne commence pas par une découverte mais par un raisonnement. Freud le formule en toutes lettres : « l’hypothèse de l’inconscient est nécessaire et légitime ». Nécessaire, parce que les données de la conscience sont pleines de trous : une idée surgit sans que je sache d’où, une décision s’impose sans motif, un symptôme apparaît sans cause organique ; si l’on s’en tient à la conscience, ces faits restent inintelligibles, alors qu’ils s’ordonnent dès que l’on suppose des processus psychiques qui leur donnent un sens. Légitime, parce que cette supposition n’est pas gratuite : elle produit des effets vérifiables, jusqu’à la disparition du symptôme. Freud ajoute un argument d’analogie : nous attribuons sans hésiter une vie psychique à autrui, alors que nous n’observons que ses comportements ; il n’est pas plus téméraire de l’attribuer à une part de nous-mêmes. La portée est méthodologique : l’inconscient n’est pas un objet aperçu, c’est une hypothèse inférée, ce qui le met à l’abri du reproche naïf selon lequel personne ne l’a jamais vu.
Permet de réfuter — L’argument de Descartes et d’Alain selon lequel une pensée dont nul n’est conscient n’est pas une pensée.
Piège — Freud ne prétend pas observer l’inconscient : confondre son hypothèse avec un constat expose la thèse à une réfutation trop facile.
Freud 1856-1939
Dépassement
L’Interprétation du rêve · 1900 · psychanalyse
Le rêve est un accomplissement déguisé de désir : sous son contenu manifeste se cache un contenu latent déchiffrable.
« L’interprétation des rêves est la voie royale qui mène à la connaissance de l’inconscient dans la vie psychique. »
Si l’inconscient était sans issue, il ne serait pas un objet de savoir mais un mot. Or Freud affirme que « l’interprétation des rêves est la voie royale qui mène à la connaissance de l’inconscient dans la vie psychique ». Le rêve n’est pas un désordre : c’est un texte déformé. Son contenu manifeste, absurde en apparence, résulte d’un travail — condensation, déplacement, figuration — qui traduit un contenu latent, c’est-à-dire un désir que la censure interdirait à la veille. L’exemple princeps est le rêve de l’injection faite à Irma, que Freud analyse sur des pages entières pour montrer qu’il accomplit son désir d’être disculpé d’un échec thérapeutique. Le point capital est méthodologique : le déchiffrement ne s’opère pas au moyen d’une clef des songes, mais par les associations du rêveur lui-même, seules capables de rattacher chaque élément à son histoire. La portée est décisive pour le problème de la connaissance : l’inconscient est inaccessible immédiatement, mais non médiatement, c’est-à-dire par l’interprétation réglée de ses productions.
Permet de réfuter — L’idée que ce qui échappe par principe à la conscience échapperait du même coup à toute connaissance.
Piège — L’interprétation ne décode pas des symboles universels : sans les associations du sujet, elle n’est qu’une devinette.
Freud 1856-1939
Thèse
Introduction à la psychanalyse · 1917 · psychanalyse
La psychanalyse inflige à l’humanité une troisième blessure narcissique : le moi n’est pas maître chez lui.
« Le moi n’est pas maître dans sa propre maison. »
Il faut mesurer la portée de l’hypothèse avant d’en discuter la preuve. Freud inscrit la psychanalyse dans une série d’humiliations infligées à l’orgueil humain : Copernic a ôté à la Terre sa place centrale, Darwin a ôté à l’homme sa place à part dans le vivant, la psychanalyse lui ôte la maîtrise de lui-même, puisque « le moi n’est pas maître dans sa propre maison ». Ce qui est visé n’est pas seulement une croyance philosophique mais un sentiment spontané, celui d’être l’auteur de ce que l’on pense. L’exemple de la résistance des patients, et plus encore de l’hostilité que la théorie a rencontrée dans la communauté savante, sert à Freud d’argument supplémentaire : la violence du refus manifeste l’intérêt qu’il y a à ne pas savoir. On voit ici la limite logique du raisonnement, que Popper exploitera : une théorie qui compte l’objection comme une confirmation se met à l’abri de toute réfutation. Mais la portée anthropologique demeure : le sujet n’est plus un point de départ assuré, il devient une question.
Permet de réfuter — Le cogito cartésien comme certitude première, et l’idée que je suis d’abord transparent à moi-même.
Piège — « Le moi n’est pas maître » ne veut pas dire que le moi ne peut rien : toute la cure vise précisément à étendre son pouvoir.
Freud 1856-1939
Thèse
Le Moi et le Ça · 1923 · psychanalyse
Le psychisme se répartit en trois instances — Ça, Moi, Surmoi — dont deux sont largement inconscientes.
« Le moi est avant tout un moi corporel. »
La division du sujet doit être pensée comme une organisation, non comme un simple partage entre le clair et l’obscur. En 1923, Freud substitue à la première topique un modèle de forces : le Ça, pôle pulsionnel qui ne connaît que le principe de plaisir ; le Surmoi, héritier des interdits parentaux, qui juge et punit ; le Moi, sommé de composer entre les exigences du Ça, les menaces du Surmoi et les contraintes du réel. Freud précise que « le moi est avant tout un moi corporel » : il se forme à partir des sensations de surface, ce qui lui interdit d’être une pure conscience. L’innovation décisive est qu’une part du Moi et l’essentiel du Surmoi sont eux-mêmes inconscients : c’est ainsi que Freud explique la culpabilité sans faute consciente, si fréquente en clinique. La portée est grande pour la dissertation : après 1923, l’opposition n’est plus entre conscience et inconscient, mais entre des instances qui traversent l’une et l’autre, ce qui interdit toute image simple d’un moi assiégé du dehors.
Permet de réfuter — L’idée, tenace après la première topique, que l’inconscient serait un lieu extérieur au moi, une cave sous la maison.
Piège — Ça, Moi et Surmoi ne sont pas trois personnages : ce sont des fonctions décrites par analogie spatiale.
Freud 1856-1939
Dépassement
Nouvelles conférences d’introduction à la psychanalyse · 1933 · psychanalyse
La cure n’excuse pas le sujet : elle lui assigne la tâche de s’approprier ce qui le déterminait à son insu.
« Là où était le Ça, le Moi doit advenir. »
L’objection morale adressée à la psychanalyse — elle fournirait des excuses — se retourne contre elle-même dès que l’on lit sa formule finale : « là où était le Ça, le Moi doit advenir ». Freud ajoute qu’il s’agit d’un travail de culture comparable à l’assèchement du Zuiderzee : on ne supprime pas la mer, on lui gagne des terres. La cure ne promet donc ni transparence ni guérison par la connaissance seule ; elle vise à étendre le domaine où le sujet peut répondre de lui. L’exemple du deuil pathologique est éclairant : tant que la perte reste non élaborée, elle agit comme une force aveugle et se paie en symptômes ; reconnue, elle devient une histoire dont le sujet est l’auteur. La portée est éthique autant que thérapeutique : le déterminisme psychique n’abolit pas la responsabilité, il en déplace le lieu, puisqu’il devient responsable de ne rien faire de ce qui l’affecte. C’est le point où Freud et Spinoza se rejoignent contre le fatalisme.
Permet de réfuter — La lecture fataliste de la psychanalyse, selon laquelle je ne suis que le produit de mon inconscient.
Piège — « Le Moi doit advenir » n’annonce pas la disparition du Ça : la formule dit une conquête partielle, jamais achevée.
Jung 1875-1961
Thèse
Les Archétypes et l’inconscient collectif · 1934 · psychologie analytique
Sous l’inconscient personnel se trouve un inconscient collectif, fait d’archétypes hérités et communs à l’espèce.
« L’inconscient collectif n’est pas de nature individuelle, mais universelle. »
L’inconscient n’est peut-être pas seulement le dépôt de mon histoire. Jung distingue un inconscient personnel, formé de ce que j’ai refoulé, et un inconscient collectif, dont il écrit qu’il « n’est pas de nature individuelle, mais universelle » : il est constitué d’archétypes, formes vides et héritées — la Mère, l’Ombre, le Sage — qui organisent notre imagination avant toute expérience. L’argument qu’il invoque est comparatif : des motifs identiques reparaissent dans les mythes de peuples sans contact, dans les rêves d’enfants qui n’ont pu les apprendre, dans les délires de patients étrangers à toute culture savante. L’exemple des récits de déluge, présents sur plusieurs continents, illustre cette convergence. La portée est d’élargir la notion au-delà de la biographie individuelle, et de rapprocher la psychologie de l’histoire des religions. La limite doit être reconnue : l’hypothèse d’un héritage psychique de formes est invérifiable par les moyens de la biologie, et c’est l’un des points sur lesquels la rupture avec Freud, consommée en 1913, était inévitable.
Permet de réfuter — La conception strictement individuelle et sexuelle de l’inconscient défendue par Freud.
Piège — L’archétype n’est pas une image innée, mais une forme vide : parler d’images héritées est le contresens le plus courant.
Bergson 1859-1941
Antithèse
L’Évolution créatrice · 1907 · spiritualisme
Notre passé se conserve tout entier et agit en nous, quoique la conscience n’en actualise que ce qui sert à l’action présente.
« Nous ne pensons qu’avec une petite partie de notre passé ; mais c’est avec notre passé tout entier que nous désirons, voulons et agissons. »
Il existe une autre manière de rompre avec la transparence du sujet, qui ne doit rien au refoulement. Pour Bergson, la mémoire ne conserve pas des traces dans un tiroir cérébral : la durée conserve tout, et c’est le cerveau qui, tourné vers l’action, filtre et n’admet à la conscience que les souvenirs utiles. D’où sa formule : « nous ne pensons qu’avec une petite partie de notre passé ; mais c’est avec notre passé tout entier que nous désirons, voulons et agissons ». Ce qui n’est pas conscient n’est donc pas interdit d’accès : il est simplement inutile à l’instant. L’exemple des récits de noyés qui voient défiler leur vie entière, ou du malade fiévreux qui retrouve une langue d’enfance oubliée, sert à Bergson d’indice en faveur de cette conservation intégrale. La portée est polémique : on peut soutenir une inconscience massive du psychisme sans adopter la topique freudienne, ce qui prive Freud de l’argument selon lequel son hypothèse serait la seule disponible.
Permet de réfuter — L’idée freudienne que l’inaccessible est maintenu au-dehors par une force, et non par un défaut d’utilité.
Piège — L’inconscient bergsonien est de la mémoire pure, non du désir : il n’y a chez Bergson ni censure, ni conflit pulsionnel.
Sartre 1905-1980
Antithèse
L’Être et le Néant · 1943 · existentialisme
L’inconscient est une hypothèse contradictoire : la censure doit savoir ce qu’elle refoule pour pouvoir le refouler.
« La censure, pour appliquer son activité avec discernement, doit connaître ce qu’elle refoule. »
L’hypothèse freudienne prétend résoudre le paradoxe du mensonge à soi-même ; Sartre montre qu’elle ne fait que le déplacer. Pour trier les représentations et n’écarter que les dangereuses, « la censure, pour appliquer son activité avec discernement, doit connaître ce qu’elle refoule » : il faut donc qu’elle soit conscience de la tendance à refouler, afin précisément de n’en être pas conscience. Le clivage du psychisme n’a rien expliqué, il a seulement logé la duplicité dans une instance anonyme. Sartre lui substitue la mauvaise foi : une conscience unique et translucide qui se fuit elle-même. L’exemple de la femme au rendez-vous, qui abandonne sa main à celle de son partenaire tout en la traitant comme une chose étrangère afin de n’avoir ni à consentir ni à refuser, montre comment l’on peut organiser sa propre distraction. La portée est éthique : là où l’inconscient offre une excuse, la mauvaise foi maintient l’imputation, puisqu’il faut savoir pour se cacher.
Permet de réfuter — La théorie freudienne de la censure, et à travers elle toute la première topique.
Piège — La mauvaise foi n’est pas l’hypocrisie : l’hypocrite trompe autrui, l’homme de mauvaise foi se trompe lui-même.
Sartre 1905-1980
Antithèse
L’existentialisme est un humanisme · 1946 · existentialisme
L’homme n’a pas de nature qui le détermine : il est entièrement responsable de ce qu’il fait de ce qu’on a fait de lui.
« L’homme est condamné à être libre. »
Ce qui se joue derrière la querelle de l’inconscient est la question de l’excuse. Sartre soutient que « l’homme est condamné à être libre » : condamné, parce qu’il ne s’est pas créé lui-même, et libre parce qu’une fois jeté dans le monde il répond de tout ce qu’il fait. L’existence précédant l’essence, aucun déterminisme — hérédité, milieu, complexe infantile — ne me fournit une nature dont je pourrais me réclamer pour n’avoir pas à choisir. L’exemple du jeune homme partagé entre rejoindre la France libre et rester auprès de sa mère est décisif : aucune doctrine, aucune analyse de ses motifs ne décide à sa place, et son choix même révélera après coup ce qu’il valorisait. Le lâche, dit Sartre, se fait lâche ; il n’a pas un tempérament de lâche. La portée est immense sur les sujets qui demandent si mon inconscient me définit : la réponse existentialiste est que rien ne me définit, sinon la série de mes actes, et que l’invocation d’un déterminisme psychique est déjà un choix.
Permet de réfuter — Le fatalisme psychologique qui fait du sujet le produit de son passé infantile, tel qu’une lecture vulgarisée de Freud le propose.
Piège — Sartre ne nie pas la facticité — mon corps, ma classe, mon passé — : il nie qu’elle décide du sens que je lui donne.
Merleau-Ponty 1908-1961
Dépassement
Phénoménologie de la perception · 1945 · phénoménologie
L’inconscient n’est ni une seconde conscience ni une chose : c’est le savoir ambigu que le corps a du monde.
« Le corps est notre moyen général d’avoir un monde. »
Le débat entre Freud et Sartre suppose une alternative trop rigide : ou bien une conscience pleine, ou bien une chose inconsciente. Merleau-Ponty la refuse en montrant que le corps est déjà porteur d’un savoir qui n’est ni réfléchi ni aveugle : « le corps est notre moyen général d’avoir un monde ». Je sais où est ma main sans la chercher, je trouve la bonne distance devant un interlocuteur, le musicien connaît son instrument d’un savoir qu’il ne saurait formuler. Ce savoir n’est pas caché par une censure ; il est simplement d’un autre ordre que la représentation. L’exemple du membre fantôme, longuement analysé, est ici capital : l’amputé qui tend son bras absent n’a pas oublié son amputation, et il ne la refoule pas au sens strict ; il continue d’habiter un monde qui appelle ce bras. La portée est considérable : elle permet de conserver la clinique freudienne en renonçant à la réification de l’inconscient, et de penser l’existence comme fondamentalement ambiguë, ni transparente ni opaque.
Permet de réfuter — La conception sartrienne d’une conscience intégralement translucide, aussi bien que la chosification freudienne de l’inconscient.
Piège — Ce corps-sujet n’est pas le corps-objet des sciences : il ne s’agit pas d’un inconscient biologique.
Lévi-Strauss 1908-2009
Dépassement
Anthropologie structurale · 1958 · structuralisme
L’inconscient n’est pas un réservoir de souvenirs personnels, mais une fonction symbolique, structurée et commune à tous.
« L’inconscient cesse d’être l’ineffable refuge des particularités individuelles ; il se réduit à un terme par lequel nous désignons une fonction : la fonction symbolique. »
Et si l’inconscient était vide ? Lévi-Strauss opère ce renversement : « l’inconscient cesse d’être l’ineffable refuge des particularités individuelles ; il se réduit à un terme par lequel nous désignons une fonction : la fonction symbolique ». Il n’est pas un contenu mais une forme — l’ensemble des lois qui organisent le matériau que l’histoire dépose en nous, exactement comme la grammaire d’une langue règle des énoncés qu’elle ne contient pas. L’exemple de l’efficacité symbolique est le plus parlant : dans la cure chamanique cuna qu’il analyse, le chant ne délivre aucune vérité biographique, il fournit à la femme en couches un langage où son désordre trouve une expression ordonnée, et le corps suit. La portée est double : elle ouvre la voie à la lecture lacanienne de Freud, et elle interdit de réduire l’inconscient à une intériorité privée, puisqu’il est le lieu même où l’universel de la culture opère en chacun. Sa limite est qu’une telle structure, purement formelle, explique mal le conflit et la souffrance singulière.
Permet de réfuter — La conception freudienne de l’inconscient comme somme des contenus refoulés d’une histoire individuelle.
Piège — La fonction symbolique n’est pas un inconscient collectif à la manière de Jung : il n’y a chez Lévi-Strauss ni archétype, ni hérédité psychique.
Lacan 1901-1981
Dépassement
Écrits · 1966 · psychanalyse structurale
L’inconscient n’est pas un fond pulsionnel informe : il obéit aux lois du signifiant et se lit comme un texte.
« L’inconscient est structuré comme un langage. »
Le retour à Freud qu’opère Lacan tient dans une thèse : « l’inconscient est structuré comme un langage ». Ce n’est pas une métaphore. Les deux opérations du travail du rêve décrites par Freud, la condensation et le déplacement, correspondent terme à terme aux deux figures majeures du langage, la métaphore et la métonymie ; le symptôme est donc un message chiffré, et le lapsus obéit à une grammaire. Il s’ensuit que l’analyse n’est pas une exploration des profondeurs mais une lecture : l’analyste écoute des signifiants, leurs répétitions, leurs ratés, et non des émotions à deviner. L’exemple du mot d’esprit, auquel Freud avait consacré un livre entier, est décisif chez Lacan : il montre que l’inconscient se manifeste dans un jeu de mots public, instantané, et non dans une intimité inexprimable. La portée pour le problème de la connaissance est forte : si l’inconscient est de part en part langage, alors il est par principe déchiffrable, et l’objection de l’ineffable tombe.
Permet de réfuter — La vulgate qui fait de l’inconscient un magma biologique d’instincts, indicible et sans forme.
Piège — « Comme un langage » ne signifie pas que l’inconscient serait une langue : il en a la structure, non le lexique.
Popper 1902-1994
Antithèse
Conjectures et réfutations · 1963 · épistémologie
La psychanalyse n’est pas une science, car aucun fait imaginable ne pourrait la réfuter.
« Ces théories semblaient pouvoir expliquer pratiquement tout ce qui se produisait dans le domaine qu’elles décrivaient. »
Le pouvoir explicatif d’une théorie n’est pas la preuve de sa valeur : il peut en être le symptôme. Popper raconte que la psychanalyse et le marxisme l’ont d’abord séduit parce qu’ils « semblaient pouvoir expliquer pratiquement tout ce qui se produisait dans le domaine qu’ils décrivaient » ; c’est précisément ce qui les disqualifie. Une théorie scientifique interdit quelque chose : elle prend le risque d’un énoncé que l’expérience pourrait démentir. L’exemple qu’il oppose est celui de la relativité générale, qui prédisait en 1919 une déviation mesurable de la lumière lors d’une éclipse, et qui aurait été réfutée si l’observation avait donné un autre résultat. Rien de tel en psychanalyse : l’homme qui noie un enfant et celui qui se jette à l’eau pour le sauver s’expliquent aussi bien l’un que l’autre, par le refoulement ou par la sublimation. Le dispositif de la résistance achève l’immunisation, puisque le désaccord du patient compte comme confirmation. La portée est claire : la psychanalyse peut être vraie, mais elle n’est pas, au sens strict, réfutable.
Permet de réfuter — La prétention de Freud à fonder une science de l’inconscient sur le modèle des sciences de la nature.
Piège — Popper ne dit pas que la psychanalyse est fausse ni sans valeur : il dit qu’elle n’est pas scientifique au sens de la réfutabilité.
Ricœur 1913-2005
Dépassement
De l’interprétation. Essai sur Freud · 1965 · herméneutique
La psychanalyse n’est pas une science de l’observation mais une herméneutique : elle interprète des signes, elle ne mesure pas des forces.
« Marx, Nietzsche et Freud… trois maîtres du soupçon. »
L’objection de Popper suppose un tribunal ; Ricœur conteste sa compétence. En rangeant Freud aux côtés de Marx et de Nietzsche parmi les « trois maîtres du soupçon », il souligne ce que ces pensées ont en commun : toutes tiennent la conscience pour un texte à déchiffrer plutôt que pour une évidence à recueillir. Mais alors la psychanalyse ne relève pas de l’explication causale : elle appartient aux disciplines du sens, celles qui comprennent une intention là où elle ne se dit pas directement. Sa validation ne peut donc pas être l’expérimentation : elle est la cohérence d’un récit, sa capacité à intégrer les résistances, les rêves, les répétitions dans une histoire que le sujet peut reprendre à son compte. L’exemple de l’exégèse biblique, familier à Ricœur, éclaire le procédé : on ne prouve pas une lecture, on montre qu’elle rend compte de plus d’éléments qu’une autre. La portée est décisive pour la troisième partie d’une dissertation : l’inconscient est connaissable, mais d’un savoir du sens, jamais d’un savoir de la nature.
Permet de réfuter — Le critère unique de scientificité posé par Popper, qui juge toute discipline à l’aune de la physique.
Piège — Ricœur ne dispense pas la psychanalyse de toute preuve : il exige d’elle une rigueur de l’interprétation, non une indulgence.
Bourdieu 1930-2002
Dépassement
Le Sens pratique · 1980 · sociologie
Nos goûts et nos conduites sont réglés par un habitus, histoire incorporée qui agit sans passer par la délibération.
« L’habitus, c’est de l’histoire incorporée, faite nature, et par là oubliée comme telle. »
Il existe un inconscient qui n’est ni refoulé ni intérieur : il est déposé dans les corps par la société. Bourdieu le nomme habitus, « de l’histoire incorporée, faite nature, et par là oubliée comme telle » : un système de dispositions acquises qui, sans calcul et sans règle explicite, oriente les manières de parler, de se tenir, de juger. Le joueur de football qui se place au bon endroit n’applique aucune théorie : il a le sens du jeu, c’est-à-dire une nécessité sociale devenue spontanéité. L’enquête de La Distinction en donne la vérification empirique : des préférences vécues comme les plus personnelles — un plat, une musique, un film — se distribuent selon l’origine sociale avec une régularité que nul ne choisit. La portée est double : l’opacité du sujet est confirmée, mais sa source est déplacée de l’enfance individuelle vers la position sociale ; et le savoir qui la lève n’est pas la cure mais l’objectivation sociologique. La limite est symétrique : l’habitus explique la régularité des conduites, mal leurs conflits intimes.
Permet de réfuter — La conception purement individuelle et familiale de l’inconscient, telle que la psychanalyse l’a installée.
Piège — L’habitus n’est pas un déterminisme rigide : il engendre des conduites inventives, à l’intérieur de limites qu’il fixe.
Kahneman 1934-2024
Antithèse
Système 1 / Système 2 : les deux vitesses de la pensée · 2011 · psychologie cognitive
L’essentiel de nos jugements est produit par un système automatique, rapide et non conscient, qui ne refoule rien.
« Le système 1 fonctionne automatiquement et rapidement, avec peu ou pas d’effort et aucune sensation de contrôle volontaire. »
La psychologie contemporaine confirme l’opacité du sujet, mais en donne une tout autre raison que Freud. Kahneman distingue deux modes de pensée : le « système 1 », qui « fonctionne automatiquement et rapidement, avec peu ou pas d’effort et aucune sensation de contrôle volontaire », et le « système 2 », lent, coûteux et réfléchi. Nos jugements les plus assurés sortent le plus souvent du premier, avec ses raccourcis et ses biais. L’expérience dite d’ancrage en donne la démonstration : des sujets à qui l’on fait tourner une roue affichant un nombre arbitraire estiment ensuite différemment une quantité sans aucun rapport, et ils nient fermement avoir été influencés. Voilà un processus mental inaccessible à l’introspection, mesurable en laboratoire, et reproductible. La portée est ambiguë pour notre chapitre : elle prive la conscience de sa souveraineté, mais elle prive aussi l’inconscient freudien de son exclusivité, car cet inconscient cognitif est sans désir, sans conflit et sans censure. Rien, dans le système 1, ne cherche à se dissimuler.
Permet de réfuter — L’idée que toute détermination inconsciente serait intentionnelle et gouvernée par le refoulement, comme le veut Freud.
Piège — Ce n’est pas une confirmation expérimentale de la psychanalyse : les deux théories ne parlent pas du même inconscient.
Damasio né en 1944
Dépassement
L’Erreur de Descartes · 1994 · neurosciences cognitives
Des marqueurs émotionnels inconscients orientent nos décisions avant toute délibération, et sans eux nous ne déciderions plus.
« Nous ne sommes pas des machines pensantes qui ressentent, nous sommes des machines à ressentir qui pensent. »
L’opacité du sujet n’est pas seulement un obstacle à la raison : elle en est la condition. Damasio le montre à partir de patients dont le cortex préfrontal ventromédian est lésé : leur intelligence, leur mémoire et leur langage restent intacts, mais ils deviennent incapables de décider, comparant indéfiniment des options sans qu’aucune ne pèse davantage. Ce qui leur manque est ce qu’il nomme les marqueurs somatiques, ces signaux affectifs inconscients qui trient les possibles avant la délibération. D’où sa formule : « nous ne sommes pas des machines pensantes qui ressentent, nous sommes des machines à ressentir qui pensent ». Le cas du patient Elliot, redevenu compétent à tous les tests et pourtant incapable de conduire sa vie, en est l’illustration clinique. La portée est double : elle confirme, contre Descartes, que le corps participe au jugement ; et elle interdit de traiter ce qui échappe à la conscience comme une pure menace, puisque l’on ne saurait ni choisir ni vivre sans lui.
Permet de réfuter — Le dualisme cartésien, qui fait de la raison une faculté séparée du corps et des affects.
Piège — Damasio ne réhabilite pas l’inconscient freudien : ses marqueurs somatiques sont des mécanismes neuronaux, sans désir refoulé ni sens caché.
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