Le verbe « devoir » oscille entre la dette contractuelle, l'obligation juridique et le devoir moral : l'État est-il notre débiteur, ou seulement tenu par sa fonction ? Le « nous » est lui aussi ambigu, désignant tantôt l'ensemble des citoyens, tantôt chaque individu pris à part.
L'État a-t-il des obligations envers les individus, ou n'est-il tenu qu'envers l'ordre public dont il a la charge ?
Le plan en trois parties
L'État ne doit rien : il est ce qui rend possible tout devoir
- Le souverain n'ayant rien promis dans le pacte, il ne peut être en faute : il ne doit rien parce qu'il fonde le droit lui-même.Hobbes, Léviathan, XVIII
- L'État vaut comme condition d'un ordre juridique, non comme fournisseur de biens : il doit la sûreté, rien de plus.Kant, Doctrine du droit
- Un État qui se charge de notre bonheur devient un tuteur : sa seule dette est de garantir des droits égaux.Nozick, Anarchie, État et utopie
Pourtant l'État est fondé sur une dette : il doit ce pour quoi il a été institué
- Les hommes n'abandonnent leurs pouvoirs naturels qu'en vue de la conservation de leur vie, de leur liberté et de leurs biens : l'État leur doit cette protection.Locke, Second Traité du gouvernement civil
- La fin de l'État est la liberté : il doit à chacun la sécurité qui permet d'user de sa raison.Spinoza, Traité théologico-politique, XX
- Le contrat social substitue à l'inégalité physique une égalité de droit : l'État doit à tous cette égalité.Rousseau, Du contrat social, I
Ce que l'État doit, il ne le doit qu'à des citoyens qui restent créanciers actifs
- Les institutions justes doivent à chacun la part de biens premiers sans laquelle la liberté formelle reste vide.Rawls, Théorie de la justice
- Un État qui pourvoit à tout finit par disposer de tout : la dette de l'État s'inverse en tutelle si nul ne la contrôle.Tocqueville, De la démocratie en Amérique
- Le citoyen vigilant transforme la dette en obligation effective, par le contrôle et non par l'attente.Alain, Propos sur les pouvoirs
Une dette que le débiteur définit lui-même et dont il est le seul juge peut-elle encore s'appeler une dette ?