« Le plus grand nombre » substitue un critère quantitatif au jugement esthétique : il s'agirait de compter les suffrages. Le sujet oppose donc le succès et la valeur, l'audience et la réussite artistique.
L'artiste doit-il viser l'assentiment du plus grand nombre, ou une exigence qui peut le condamner à n'être compris que de quelques-uns ?
Le plan en trois parties
Une œuvre est faite pour être reçue
- Le beau prétend à l'universalité : l'artiste vise bien tout le monde, non une chapelle.Kant, Critique de la faculté de juger, § 6
- L'œuvre n'existe que par la liberté de celui qui la reçoit : sans public, elle n'est rien.Sartre, Qu'est-ce que la littérature ?
- Les œuvres qui ont plu à tous les siècles sont celles que le goût finit par reconnaître.Hume, De la règle du goût
Mais viser le plus grand nombre corrompt l'exigence
- Le calcul du succès produit des œuvres standardisées, faites pour un public moyen.Adorno et Horkheimer, La Dialectique de la Raison
- Le beau comporte une part d'étrangeté : il commence par déplaire à la majorité.Baudelaire, Exposition universelle de 1855
- Ce que la majorité reconnaît pour beau exprime surtout la légitimité culturelle dominante.Bourdieu, La Distinction
L'universalité visée n'est pas le nombre
- Le jugement de goût réclame l'accord de chacun sans le constater : c'est une exigence, non un sondage.Kant, Critique de la faculté de juger, § 6
- L'artiste vise une vérité qui doit d'abord se faire entendre, fût-ce contre son temps.Heidegger, L'Origine de l'œuvre d'art
- Créer, c'est d'abord résoudre un problème de forme : le public vient après, jamais avant.Valéry, Variété
Un artiste incompris de son temps parie-t-il sur un public futur, ou sur personne ?