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Comment se forme et s'exprime l'opinion publique ?
Naissance de l'opinion publique, sondages et leurs limites, médias, légitimité démocratique de l'opinion (spécialité SES de 1re)
À propos de cette page
Les repères à connaître
16 repères. Chacun porte ce qu'il permet de dater ou d'expliquer : c'est ce qui fait la différence entre réciter et argumenter.
- 1631Théophraste Renaudot lance La GazettePremier périodique d'information en France, sous contrôle royal : la presse existe avant l'opinion publique libre.
- 1784Necker, De l'administration des finances de la FranceL'opinion publique y est décrite comme une « puissance invisible » qui s'impose jusqu'au roi : elle devient un tribunal politique.
- 26 août 1789Déclaration des droits de l'homme et du citoyenLes articles 10 et 11 garantissent la liberté d'opinion et d'expression, condition juridique d'une opinion publique.
- 1835-1840Tocqueville, De la démocratie en AmériqueIl montre le poids de l'opinion majoritaire en démocratie et redoute une « tyrannie de la majorité ».
- 29 juillet 1881Loi sur la liberté de la presseFin de l'autorisation préalable : la presse de masse peut nourrir le débat public.
- 1901Gabriel Tarde, L'Opinion et la fouleDistingue la foule, rassemblée, et le public, dispersé mais relié par la lecture du journal.
- 1922Walter Lippmann, Public OpinionLes citoyens perçoivent le monde à travers des stéréotypes fournis par la presse : l'opinion peut être orientée.
- 1936Gallup bat le Literary Digest (présidentielle américaine)Un petit échantillon représentatif vaut mieux que 2,4 millions de réponses biaisées ; en 1938, Jean Stoetzel fonde l'IFOP.
- 1944Lazarsfeld, Berelson, Gaudet, The People's ChoiceEffets limités des médias et communication à deux étages par les leaders d'opinion.
- 1962Jürgen Habermas, L'Espace publicAnalyse la naissance, au XVIIIe siècle, d'un espace de discussion critique entre particuliers.
- Décembre 1965L'IFOP annonce le ballottage du général de GaullePremière présidentielle au suffrage direct : les sondages s'imposent dans la vie politique française.
- 1972McCombs et Shaw : l'effet d'agendaLes médias hiérarchisent les sujets auxquels le public accorde de l'importance.
- Janvier 1973Bourdieu, « L'opinion publique n'existe pas »Critique des trois postulats des sondages et de l'effet d'imposition de problématique.
- 1974Noelle-Neumann : la spirale du silenceQui se croit minoritaire se tait : le climat d'opinion perçu déforme l'expression des opinions.
- 19 juillet 1977Loi sur les sondages électorauxCrée la Commission des sondages ; l'interdiction de publication est réduite en 2002 à la veille et au jour du vote.
- 2019-2020Convention citoyenne pour le climat150 citoyens tirés au sort délibèrent et adoptent 149 propositions : une opinion délibérée, et non simplement mesurée.
L'opinion publique, une construction historique liée à la démocratie
Opinion publique : ensemble des jugements exprimés publiquement sur des questions d'intérêt collectif, au nom desquels on prétend parler aux gouvernants, ou contre eux. Ce n'est pas une chose qui existerait « naturellement » : c'est une construction sociale, à la fois historique et politique.
Sous la monarchie absolue, le roi ne rend de comptes qu'à Dieu : les sujets ont des opinions, mais elles n'ont aucun statut politique. Au XVIIIe siècle, en France et en Angleterre, apparaît pourtant un lieu nouveau que le philosophe allemand Jürgen Habermas nomme l'espace public (L'Espace public, 1962) : salons, cafés, clubs, sociétés savantes et surtout la presse permettent à des particuliers de discuter librement des affaires de l'État et de soumettre le pouvoir à la critique de la raison. La Gazette de Théophraste Renaudot paraît dès 1631, mais sous contrôle royal ; le Journal de Paris, premier quotidien français, naît en 1777.
En 1784, l'ancien directeur général des Finances Jacques Necker décrit l'opinion publique comme « une puissance invisible » qui dicte ses lois jusque dans le palais des rois. L'opinion devient un tribunal que le pouvoir doit ménager, avant même que la démocratie existe.
La Révolution transforme ce tribunal en principe. La souveraineté appartient désormais à la nation, et la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen (26 août 1789) garantit dans son article 11 « la libre communication des pensées et des opinions ». L'émergence de l'opinion publique est donc indissociable de l'avènement de la démocratie : un pouvoir qui tire sa légitimité du peuple doit savoir ce que pense ce peuple, et le peuple doit pouvoir le dire.
Au départ, le « public » est étroit : une élite instruite, masculine pour l'essentiel en politique, urbaine. Parler d'opinion publique en 1780, ce n'est pas parler de l'opinion de tous les Français.
Du public éclairé à la presse de masse : penser l'opinion (1835-1922)
Au XIXe siècle, l'opinion publique cesse d'être celle d'une élite de salon. Dans De la démocratie en Amérique (1835 et 1840), Alexis de Tocqueville observe qu'une société égalitaire donne un poids considérable à l'opinion du plus grand nombre ; il redoute une « tyrannie de la majorité » qui s'exercerait sur les esprits. L'opinion est ambivalente : fondement de la démocratie, elle peut aussi étouffer les voix minoritaires.
En France, la loi du 29 juillet 1881 sur la liberté de la presse supprime l'autorisation préalable et le cautionnement : une simple déclaration suffit pour fonder un journal. Avec l'école gratuite et obligatoire (lois Ferry de 1881-1882) et la baisse des prix, la presse devient un média de masse : Le Petit Journal, vendu un sou depuis 1863, atteint le million d'exemplaires vers 1890.
Le sociologue Gabriel Tarde en tire une théorie dans L'Opinion et la foule (1901). La foule est un rassemblement physique ; le public est « une dissémination d'individus physiquement séparés et entre lesquels il existe une cohésion toute mentale ». Ce qui relie ces lecteurs dispersés, c'est le journal, qui leur fournit chaque matin les mêmes sujets de conversation ; l'opinion naît de ces conversations.
Après la Première Guerre mondiale et ses propagandes, le journaliste américain Walter Lippmann est plus pessimiste (Public Opinion, 1922) : les citoyens ne connaissent le monde qu'à travers des « images dans leur tête », des stéréotypes fournis par la presse. L'opinion peut donc être orientée ; Lippmann parle de « fabrication du consentement ».
L'opinion s'exprime alors par des canaux multiples : journaux, pétitions, partis, syndicats (légalisés par la loi Waldeck-Rousseau du 21 mars 1884). Pendant l'affaire Dreyfus, l'article de Zola « J'accuse… ! », publié dans L'Aurore le 13 janvier 1898, divise durablement le pays en deux camps.
Mesurer l'opinion : principes et techniques des sondages
Le sondage d'opinion naît aux États-Unis. En 1936, le magazine Literary Digest recueille environ 2,4 millions de réponses et annonce la victoire du républicain Alf Landon ; George Gallup, avec un échantillon bien plus petit mais construit pour ressembler à l'électorat, annonce celle de Franklin D. Roosevelt, réélu avec environ 61 % des voix. Le Digest avait interrogé ses abonnés et des propriétaires de téléphone ou d'automobile, plus aisés que la moyenne. Leçon fondatrice : la représentativité compte plus que la taille.
En France, Jean Stoetzel fonde l'IFOP en 1938. Les sondages s'imposent lors de la première présidentielle au suffrage universel direct : en décembre 1965, l'IFOP annonce que le général de Gaulle sera mis en ballottage, ce qui se produit (44,65 % au premier tour).
Deux méthodes d'échantillonnage. La méthode aléatoire tire les enquêtés au sort : chacun a la même probabilité d'être interrogé. La méthode des quotas, dominante en France, construit un échantillon qui reproduit la structure de la population selon des variables connues grâce à l'INSEE (sexe, âge, PCS, région, taille d'agglomération). Un sondage national porte en général sur environ 1 000 personnes, interrogées aujourd'hui surtout en ligne.
Tout sondage comporte une marge d'erreur. Pour un échantillon aléatoire de 1 000 personnes et un résultat proche de 50 %, la vraie valeur se situe, avec 95 % de confiance, à environ 3 points de part et d'autre du résultat publié. Pour diviser cette marge par deux, il faut multiplier l'échantillon par quatre. Les instituts pratiquent aussi le redressement : ils pondèrent les réponses pour corriger les écarts de l'échantillon, par exemple à partir du vote passé déclaré par les enquêtés.
Un sondage est une photographie de l'opinion à un moment donné, pas une prévision : les opinions évoluent.
Les limites des sondages : « l'opinion publique n'existe pas » ?
En janvier 1973, dans la revue Les Temps modernes, le sociologue Pierre Bourdieu publie un texte au titre provocateur : « L'opinion publique n'existe pas ». Il ne prétend pas que les sondages sont truqués ; il conteste trois postulats : que tout le monde a une opinion ; que toutes les opinions se valent ; qu'il existe un accord sur les questions qui méritent d'être posées.
Or les non-réponses sont inégalement réparties : plus nombreuses chez les moins diplômés et, à l'époque, chez les femmes, surtout sur les questions politiques. Additionner une opinion mûrie et une réponse donnée pour ne pas paraître ignorant produit un chiffre artificiel. En choisissant les questions, souvent sur commande des médias ou des partis, l'institut impose aussi une manière de poser le problème : c'est l'effet d'imposition de problématique. Le sondage fabrique alors un « artefact » présenté comme la voix du peuple.
D'autres biais sont bien établis : la formulation et l'ordre des questions modifient les réponses. Le sociologue Patrick Champagne (Faire l'opinion, 1990) montre que les sondages sont devenus une arme du jeu politique : on commande un sondage pour le publier et peser sur le débat.
Le législateur a encadré la pratique. La loi du 19 juillet 1977 crée la Commission des sondages et interdit la publication de sondages électoraux pendant la semaine précédant un scrutin ; la loi du 19 février 2002 réduit cette interdiction à la veille et au jour du vote. La loi du 25 avril 2016 impose de mentionner la marge d'erreur des résultats publiés.
Le 21 avril 2002, Jean-Marie Le Pen (16,86 %) devance Lionel Jospin (16,18 %) au premier tour de la présidentielle, ce que les derniers sondages ne laissaient pas attendre. L'écart, 0,68 point, était inférieur aux marges d'erreur : les sondages ne pouvaient pas trancher entre les deux candidats.
Les médias et la formation de l'opinion : des effets limités mais réels
Dans l'entre-deux-guerres, on prête aux médias un pouvoir immense : la propagande des régimes totalitaires semble « injecter » des idées dans les esprits. L'enquête de Paul Lazarsfeld, Bernard Berelson et Hazel Gaudet, The People's Choice (1944), menée dans le comté d'Erie (Ohio) pendant la présidentielle américaine de 1940, nuance ce modèle. Elle met au jour des effets limités : les individus s'exposent surtout aux messages qui confortent leurs convictions (exposition sélective), et l'information suit une communication à deux étages, des médias vers des leaders d'opinion, puis de ceux-ci vers leur entourage. Elihu Katz et Lazarsfeld systématisent ce modèle dans Personal Influence (1955).
À partir des années 1970, on redécouvre des effets plus subtils. En 1972, Maxwell McCombs et Donald Shaw, à partir d'une enquête menée à Chapel Hill (Caroline du Nord) pendant la présidentielle de 1968, établissent l'effet d'agenda : les sujets que les électeurs jugent importants sont ceux que les médias ont mis en avant. Bernard Cohen l'avait résumé en 1963 : la presse dit rarement aux gens quoi penser, mais très efficacement à quoi penser. S'y ajoute l'effet de cadrage : Shanto Iyengar (1991) montre qu'un problème raconté par des histoires individuelles pousse le public à en rendre responsables les individus, et non la société.
En 1974, Elisabeth Noelle-Neumann décrit la spirale du silence : qui croit son opinion minoritaire tend à la taire, ce qui la rend plus invisible encore.
Les réseaux sociaux renouvellent la question. Eli Pariser (2011) parle de bulle de filtre : les algorithmes de recommandation enfermeraient l'internaute dans des contenus conformes à ses goûts. Les enquêtes empiriques nuancent cette thèse, mais la circulation rapide de fausses informations a conduit à la loi du 22 décembre 2018 relative à la lutte contre la manipulation de l'information.
Quelle légitimité démocratique pour l'opinion publique ?
Dans une démocratie représentative, la légitimité vient de l'élection : les représentants, élus pour un mandat, décident au nom de la nation. Or l'opinion, mesurée en continu par les sondages et commentée par les médias, s'impose comme une seconde source de légitimité : on parle de démocratie d'opinion. Dans Principes du gouvernement représentatif (1995), Bernard Manin décrit une démocratie du public : après le parlementarisme des notables puis la démocratie des partis, les candidats s'adressent directement aux citoyens par les médias, et l'image personnelle compte davantage que l'appartenance partisane.
Arguments en faveur d'une place accrue de l'opinion : entre deux élections, elle permet aux citoyens de se faire entendre ; elle oblige les gouvernants à rendre des comptes ; elle signale des attentes que les partis négligent.
Arguments contraires : l'opinion mesurée est volatile, souvent peu informée, et dépend des questions posées ; gouverner « au sondage » peut conduire à la démagogie. Les représentants doivent parfois aller contre elle : la peine de mort est abolie par la loi du 9 octobre 1981, alors que les sondages de l'époque indiquaient qu'une majorité des personnes interrogées y restait favorable.
Une troisième voie cherche à produire une opinion éclairée. À la fin des années 1980, le politiste américain James Fishkin imagine le sondage délibératif : un échantillon de citoyens s'informe et débat avant de répondre. En France, la Convention citoyenne pour le climat (octobre 2019 – juin 2020) réunit 150 citoyens tirés au sort qui, après avoir auditionné des experts, adoptent 149 propositions ; leur reprise seulement partielle par le gouvernement relance le débat sur la portée de ces dispositifs.
Sur ce débat, la copie expose les arguments en présence et les confronte : on discute la légitimité de l'opinion dans la décision publique, pas la valeur de telle ou telle opinion.
Pièges et contresens à éviter
1. Confondre opinion publique et résultat de sondage. Le sondage est un instrument de mesure, et un instrument discuté. L'opinion publique s'exprime aussi par la presse, les pétitions, les mobilisations, les réseaux sociaux. Écrire « l'opinion publique, c'est ce que disent les sondages » revient à adopter sans recul la position que Bourdieu critique.
2. Croire que la taille de l'échantillon suffit. En 1936, 2,4 millions de réponses n'ont pas empêché le Literary Digest de se tromper : un échantillon biaisé reste biaisé, même immense. Ce qui compte, c'est la représentativité.
3. Lire un écart dans la marge d'erreur comme une avance. 52 % contre 48 % sur 1 000 personnes ne permet pas de dire qui est en tête : les intervalles de confiance se chevauchent.
4. Faire dire à Bourdieu que les sondages sont truqués. Sa critique porte sur les postulats de la méthode (tout le monde a une opinion, toutes se valent, les questions vont de soi), pas sur l'honnêteté des sondeurs.
5. Prêter aux médias un pouvoir de manipulation direct. Depuis 1944, on sait que les effets sont filtrés par les convictions et les relations sociales. Les médias agissent surtout sur les sujets retenus (agenda) et sur leur présentation (cadrage).
6. Commettre un anachronisme. Le « public » de Necker en 1784 est une élite instruite, pas l'ensemble de la population. L'élargissement du public accompagne la démocratisation, l'alphabétisation et la presse de masse du XIXe siècle.
7. Sortir du sujet. Le vote, l'abstention et les déterminants du comportement électoral relèvent du chapitre suivant. Ici, l'élection n'intervient que comme source de légitimité comparée à celle de l'opinion.
- L'opinion publique est une construction sociale, historique et politique : elle naît au XVIIIe siècle dans l'espace public (Habermas, 1962) et devient avec 1789 une source de légitimité, liée à l'avènement de la démocratie.
- Elle s'élargit au XIXe siècle avec la presse de masse (loi du 29 juillet 1881) : le public est dispersé mais relié par le journal (Tarde, 1901).
- Les sondages (Gallup, 1936 ; IFOP, 1938) reposent sur un échantillon représentatif (quotas ou aléatoire), une marge d'erreur (environ 3 points pour 1 000 personnes) et un redressement.
- Bourdieu (1973) conteste leurs trois postulats : tous n'ont pas une opinion, elles ne se valent pas, les questions sont imposées. La loi du 19 juillet 1977 encadre les sondages électoraux.
- Les médias ont des effets limités (Lazarsfeld, 1944 ; leaders d'opinion) mais réels : agenda (1972), cadrage, spirale du silence (1974), bulles de filtre (2011).
- La légitimité démocratique de l'opinion est débattue : démocratie d'opinion (Manin, 1995), abolition de la peine de mort contre l'opinion sondée (1981), dispositifs délibératifs (Convention citoyenne pour le climat, 2019-2020).
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