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Quels sont les processus sociaux qui contribuent à la déviance ?
Normes, déviance et délinquance, contrôle social, étiquetage, carrière déviante, mesure de la délinquance (spécialité SES de 1re)
À propos de cette page
Les repères à connaître
16 repères. Chacun porte ce qu'il permet de dater ou d'expliquer : c'est ce qui fait la différence entre réciter et argumenter.
- 1893Émile Durkheim, De la division du travail socialUn acte est criminel parce qu'il heurte la conscience commune, et non l'inverse : la norme précède la déviance.
- 1895Durkheim, Les Règles de la méthode sociologiqueLe crime est « normal » : présent dans toutes les sociétés, il rappelle les normes et peut annoncer la morale future.
- 1937Marihuana Tax Act aux États-UnisLoi obtenue par le Federal Bureau of Narcotics d'Harry Anslinger : l'exemple d'entrepreneurs de morale analysé par Becker.
- 1938Robert K. Merton, « Social Structure and Anomie »La déviance naît de la tension entre les buts valorisés et l'accès inégal aux moyens légitimes.
- 1939Edwin Sutherland : association différentielle et « white-collar crime »La délinquance s'apprend dans l'interaction, et elle existe aussi dans les milieux favorisés.
- 1951Edwin Lemert, Social PathologyDistinction entre déviance primaire et déviance secondaire, produite par la réaction sociale.
- 1963Howard S. Becker, Outsiders ; Erving Goffman, StigmaNaissance de l'analyse de la déviance par l'étiquetage, la stigmatisation et la carrière déviante.
- 31 décembre 1970Loi française sur les stupéfiantsL'usage de stupéfiants devient un délit : exemple d'infraction sans victime directe, mesurée par l'activité policière.
- 1972Mise en place de l'« état 4001 »Outil d'enregistrement des crimes et délits constatés par la police et la gendarmerie.
- 1975Loi Veil (17 janvier) et dépénalisation de l'adultère (11 juillet)Deux comportements quittent le champ de la délinquance : la frontière pénale se déplace.
- 4 août 1982Abrogation de l'article 331, alinéa 2, de l'ancien Code pénalFin de la dernière disposition pénale qui traitait à part les relations homosexuelles.
- 1er mars 1994Entrée en vigueur du nouveau Code pénalSon article 111-1 classe les infractions en crimes, délits et contraventions selon leur gravité.
- 2007Première enquête « Cadre de vie et sécurité » ; interdiction de fumer dans les lieux collectifs (1er février)La victimation mesure le chiffre noir ; le tabac illustre une norme qui change en une génération.
- 2014Création du SSMSILe service statistique ministériel de la sécurité intérieure publie les chiffres de la délinquance enregistrée.
- 10 juillet 2019Loi relative à l'interdiction des violences éducatives ordinairesUne norme sociale en progrès devient norme juridique (article 371-1 du Code civil), sans nouvelle peine.
- 2022Enquête « Vécu et ressenti en matière de sécurité » (SSMSI)Elle prend le relais de l'enquête Cadre de vie et sécurité pour mesurer la victimation.
Normes sociales et normes juridiques : ce que la déviance transgresse
Toute société repose sur des valeurs, idéaux collectifs qui orientent les conduites (le respect d'autrui, l'égalité, la santé), et sur des normes, règles précises qui traduisent ces valeurs en comportements attendus. Attendre son tour dans une file, ne pas couper la parole, payer son titre de transport : ce sont des normes.
Les deux ordres se recouvrent en partie : l'interdit du vol est à la fois moral et pénal. Mais ils ne se confondent pas, et l'on passe de l'un à l'autre. Une norme sociale peut devenir juridique : la loi du 10 juillet 2019 inscrit à l'article 371-1 du Code civil que l'autorité parentale « s'exerce sans violences physiques ou psychologiques », consacrant un rejet des violences éducatives ordinaires qui progressait déjà dans les familles. Inversement, une norme juridique qui a perdu son appui social peut être abrogée : la loi du 4 août 1982 supprime l'alinéa 2 de l'article 331 de l'ancien Code pénal, dernière disposition qui traitait à part les relations homosexuelles.
Les normes juridiques pénales sont hiérarchisées. Depuis l'entrée en vigueur du nouveau Code pénal, le 1er mars 1994, l'article 111-1 classe les infractions « suivant leur gravité, en crimes, délits et contraventions », jugés respectivement par la cour d'assises (ou, pour certains crimes, la cour criminelle départementale), le tribunal correctionnel et le tribunal de police.
Le contrôle social : formel, informel, et ses évolutions
On appelle contrôle social l'ensemble des moyens par lesquels une société obtient de ses membres qu'ils se conforment aux normes. Il agit avant la transgression (surveillance, prévention, intériorisation des règles) et après (sanction).
| Acteurs | Sanctions négatives | Sanctions positives | |
|---|---|---|---|
| Contrôle informel | Famille, amis, voisins, collègues | Moquerie, rumeur, rejet, silence | Approbation, popularité, confiance |
| Contrôle formel | Police, justice, établissement scolaire, employeur, administration | Amende, prison, exclusion, licenciement | Diplôme, prime, promotion, décoration |
Le contrôle formel est exercé par des institutions spécialisées, selon des règles écrites et des procédures ; le contrôle informel est diffus, exercé par l'entourage sans procédure. Une même institution peut exercer les deux : au lycée, le conseil de discipline relève du contrôle formel, le regard des camarades du contrôle informel.
Les formes du contrôle social évoluent. Dans une petite communauté où chacun connaît chacun, le contrôle informel est dense : le regard des autres suffit souvent. L'urbanisation et l'anonymat des grandes villes affaiblissent ce contrôle de proximité, et les sociétés contemporaines délèguent davantage à des institutions spécialisées et à des techniques : vidéoprotection, contrôles automatisés (les premiers radars automatiques fixes sont installés en France en 2003).
Une autre tendance, de long terme, joue en sens inverse. Le sociologue Norbert Elias (La Civilisation des mœurs, 1939) montre que, du Moyen Âge à l'époque moderne, la contrainte exercée par les autres se transforme progressivement en autocontrôle. Le contrôle social ne disparaît donc pas : il se formalise et s'intériorise à la fois. De nouvelles formes apparaissent aussi, comme la dénonciation publique sur les réseaux sociaux, contrôle informel exercé à très grande échelle.
Une déviance relative : selon les époques, les sociétés et les groupes
La déviance n'est pas une propriété de l'acte : elle dépend de la norme à laquelle on le rapporte. Elle varie donc selon trois dimensions.
Dans le temps. Fumer dans un café était banal en France jusqu'au décret du 15 novembre 2006, qui interdit de fumer dans les lieux à usage collectif à partir du 1er février 2007, et du 1er janvier 2008 pour les cafés, restaurants et discothèques. L'avortement, puni pénalement, est dépénalisé par la loi Veil du 17 janvier 1975, puis la liberté d'y recourir est inscrite dans la Constitution le 8 mars 2024. L'adultère cesse d'être un délit avec la loi du 11 juillet 1975.
Dans l'espace. L'usage de cannabis, délit en France depuis la loi du 31 décembre 1970, est légal au Canada depuis le 17 octobre 2018. Un même acte peut être délinquant d'un côté d'une frontière et licite de l'autre.
Selon les groupes sociaux. Au sein d'une même société, les normes diffèrent : la prise de risque ou l'insolence, valorisées dans certains groupes de pairs adolescents, sont blâmées par les enseignants. Un individu appartient à plusieurs groupes et peut être conforme dans l'un, déviant dans l'autre.
La déviance a aussi des degrés : de l'excentricité vestimentaire, à peine remarquée, jusqu'au crime, qui suscite une réprobation générale. Elle peut être individuelle ou collective, cachée ou revendiquée.
Des premières explications de la déviance au tournant interactionniste
Les premières analyses sociologiques rompent avec l'idée d'une nature criminelle. En 1893, dans De la division du travail social, Émile Durkheim affirme qu'un acte est criminel parce qu'il froisse la conscience commune, et non l'inverse. En 1895, dans Les Règles de la méthode sociologique, il ajoute que le crime est normal : on le trouve dans toutes les sociétés, il réaffirme les normes en suscitant la réprobation, et il peut annoncer la morale de demain. Son exemple est Socrate, criminel selon le droit athénien.
En 1938, l'Américain Robert K. Merton (« Social Structure and Anomie ») explique la déviance par une tension entre les buts valorisés par la société (la réussite matérielle, dans l'Amérique des années 1930) et l'accès inégal aux moyens légitimes de les atteindre. Il distingue cinq modes d'adaptation : le conformisme, l'innovation (viser le but par des moyens illégitimes, comme la fraude), le ritualisme (respecter les moyens en renonçant au but), l'évasion (renoncer aux deux) et la rébellion (vouloir d'autres buts et d'autres moyens).
En 1939, Edwin Sutherland propose la théorie de l'association différentielle : le comportement délinquant s'apprend, dans l'interaction avec d'autres, comme tout comportement. On devient délinquant lorsqu'on a été davantage exposé à des définitions favorables à la transgression qu'à des définitions défavorables. La même année, il forge l'expression « white-collar crime » (délinquance en col blanc) pour montrer que la délinquance n'est pas l'apanage des classes populaires.
Ces approches cherchent surtout les causes du passage à l'acte. La sociologie interactionniste des années 1950-1960 déplace la question : elle ne demande plus seulement pourquoi certains transgressent, mais comment et par qui certains actes et certaines personnes sont désignés comme déviants. La déviance devient alors le produit de processus sociaux, dont le programme retient trois : l'étiquetage, la stigmatisation et la carrière déviante.
L'étiquetage : la déviance comme produit de la réaction sociale
Howard S. Becker publie en 1963 Outsiders (traduit en français en 1985). À partir d'enquêtes menées à Chicago auprès de musiciens de danse et de fumeurs de marijuana, il soutient que la déviance est le produit d'une interaction : pour lui, « les groupes sociaux créent la déviance en instituant des normes dont la transgression constitue la déviance ».
Becker croise deux critères : l'acte transgresse-t-il la norme ? est-il perçu comme déviant ? Il obtient quatre situations : le comportement conforme, le pleinement déviant (transgression perçue), le déviant secret (transgression non perçue) et le faussement accusé (perçu comme déviant sans avoir transgressé). Les deux dernières cases montrent que l'acte et l'étiquette peuvent se séparer : sans réaction sociale, pas de statut de déviant.
L'étiquetage suppose que quelqu'un fasse exister et appliquer la norme. Becker appelle entrepreneurs de morale ceux qui créent les normes (les « croisés » de la morale, qui mènent campagne) et ceux qui les font respecter (policiers, agents de contrôle). Il analyse ainsi le Marihuana Tax Act, voté aux États-Unis en 1937 sous l'impulsion du Federal Bureau of Narcotics dirigé par Harry Anslinger : un usage jusque-là peu visible devient une infraction fédérale.
L'étiquette ne tombe pas au hasard : elle dépend du pouvoir des groupes. Les normes sont souvent élaborées par des groupes dotés de ressources (adultes, classes moyennes et supérieures) et appliquées à des groupes qui en ont moins pour se défendre (jeunes, classes populaires). À acte identique, un jeune qui vit dans un quartier fréquemment contrôlé a plus de chances d'être interpellé, donc étiqueté, qu'un jeune d'un quartier peu surveillé.
Stigmatisation et carrière déviante
En 1951, Edwin Lemert (Social Pathology) distingue la déviance primaire, transgression initiale qui n'entame pas l'identité de son auteur, et la déviance secondaire, qui naît de la réaction sociale : l'individu désigné comme déviant finit par se définir comme tel et organise sa conduite autour de ce rôle.
Erving Goffman, dans Stigmate (1963, traduit en 1975), appelle stigmate un attribut qui jette un discrédit profond sur celui qui le porte et le réduit à ce seul trait. Il en distingue trois types : les « monstruosités du corps », les « tares du caractère » (passé judiciaire, addiction, maladie mentale) et les stigmates « tribaux » (origine, religion). Il oppose l'individu discrédité, dont le stigmate est visible, à l'individu discréditable, qui doit contrôler l'information pour le dissimuler.
Becker décrit enfin la carrière déviante, notion empruntée à la sociologie des professions : une succession d'étapes où chaque engagement rend le suivant plus probable. 1) Une transgression, souvent occasionnelle. 2) Un apprentissage : on devient fumeur de marijuana en apprenant, auprès d'usagers expérimentés, la technique, la perception des effets et le plaisir qu'ils procurent. 3) La désignation publique : l'étiquette devient un statut principal qui éclipse tous les autres. 4) L'entrée dans un groupe déviant organisé, qui fournit justifications et solidarité.
L'étiquette produit ainsi des effets propres : un casier judiciaire ferme l'accès à certains emplois, ce qui rend plus probable le recours à des ressources illégales. La réaction sociale peut fabriquer ce qu'elle prétend combattre : c'est une prophétie autoréalisatrice, au sens défini par Merton en 1948.
Déviance et délinquance : une mesure difficile
Les deux ensembles ne se recouvrent pas : mentir à ses proches est déviant sans être délinquant ; certaines infractions très répandues (petits excès de vitesse, téléchargement illégal) sont à peine perçues comme déviantes.
Les statistiques administratives. Police et gendarmerie enregistrent les crimes et délits constatés, avec un outil appelé « état 4001 », utilisé depuis 1972 ; le SSMSI, créé en 2014, publie ces données. Elles mesurent d'abord l'activité des services : elles dépendent de la propension des victimes à porter plainte et des priorités de la police. Pour les infractions sans victime directe, comme l'usage de stupéfiants, plus il y a de contrôles, plus il y a d'infractions constatées. Les statistiques de la justice ne retiennent qu'une partie de ces affaires, car beaucoup sont classées sans suite, notamment quand l'auteur n'est pas identifié : on parle d'entonnoir pénal.
Les enquêtes de victimation. Elles interrogent un échantillon représentatif sur les atteintes subies, déclarées ou non. L'enquête Cadre de vie et sécurité (INSEE, ONDRP puis SSMSI), menée chaque année à partir de 2007, a été relayée en 2022 par l'enquête Vécu et ressenti en matière de sécurité. Elles font apparaître le chiffre noir, les faits commis mais jamais enregistrés. Leurs limites : elles reposent sur des déclarations (oubli, honte, peur), ne couvrent ni les homicides ni les infractions sans victime individuelle, comme la fraude fiscale, et saisissent mal les faits rares.
Les enquêtes de délinquance autodéclarée, qui demandent aux personnes quelles infractions elles ont commises, complètent le tableau. Aucune source ne donne la délinquance « réelle » : chacune éclaire un moment du processus, de l'acte à la condamnation.
Pièges à éviter
• Confondre déviance et délinquance. La délinquance est une partie de la déviance, celle qui viole la loi pénale. Écrire « la déviance, c'est enfreindre la loi » est faux.
• Faire de la déviance une anomalie de la personne. La sociologie ne cherche pas des « individus anormaux » : elle rapporte l'acte à une norme, à un groupe et à une réaction.
• Lire « normal » chez Durkheim comme « souhaitable ». Le crime est normal au sens où il existe dans toute société ; Durkheim ne dit pas qu'il faut le tolérer.
• Présenter l'étiquetage comme une excuse. Becker ne nie pas que des actes soient commis : il montre que le statut de déviant dépend aussi de ceux qui réagissent.
• Confondre stigmate et étiquette. Le stigmate peut ne résulter d'aucun acte (un handicap, une origine) ; l'étiquette de déviant suppose une transgression, réelle ou supposée.
• Prendre une statistique de police pour la délinquance réelle. La hausse des plaintes pour violences sexuelles après le mouvement #MeToo (2017) peut traduire une hausse de la propension à porter plainte autant que des faits.
• Classer le contrôle selon le lieu. Ce qui rend un contrôle formel, c'est la procédure et la sanction instituée, pas le bâtiment : l'école exerce les deux formes.
- Une norme est une règle de conduite garantie par une sanction ; la norme sociale est sanctionnée de façon informelle, la norme juridique par une institution.
- Le contrôle social est formel (police, justice, règlement) ou informel (entourage) ; il se formalise et s'intériorise à la fois (Elias, 1939).
- La déviance est la transgression d'une norme : elle varie selon les époques (tabac, 2007-2008 ; IVG, 1975), les sociétés (cannabis au Canada, 2018) et les groupes.
- Durkheim (1895) : le crime est normal. Merton (1938) : tension buts/moyens. Sutherland (1939) : la délinquance s'apprend.
- Étiquetage (Becker, 1963) : est déviant celui que l'on désigne comme tel ; les entrepreneurs de morale créent et font appliquer les normes.
- Stigmatisation (Goffman, 1963) et déviance secondaire (Lemert, 1951) : la réaction sociale peut renforcer la déviance.
- Carrière déviante : transgression, apprentissage, désignation publique, entrée dans un groupe déviant ; une trajectoire, pas un destin.
- La délinquance est la déviance qui viole la loi pénale ; sa mesure croise statistiques administratives (activité des services) et enquêtes de victimation (chiffre noir).
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