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Thème 5 — Axe 2 : États et religions, une inégale sécularisation
Laïcité en Turquie depuis 1924, religion et politique aux États-Unis, État et religions en Inde (spécialité HGGSP de 1re)
À propos de cette page
Les repères à connaître
16 repères. Chacun porte ce qu'il permet de dater ou d'expliquer : c'est ce qui fait la différence entre réciter et argumenter.
- 1791Ratification du Premier amendement de la Constitution des États-UnisIl interdit au Congrès d'établir une religion et garantit le libre exercice des cultes : c'est la base de la séparation américaine.
- 1905Loi française de séparation des Églises et de l'État (9 décembre)Modèle de comparaison : l'État ne reconnaît, ne salarie ni ne subventionne aucun culte, à l'inverse de la Turquie kémaliste.
- 1923Proclamation de la République de Turquie (29 octobre)Mustafa Kemal construit un État-nation sur les ruines de l'Empire ottoman, dont le sultan était aussi calife.
- 1924Lois du 3 mars : abolition du califat, création de la Diyanet, unification de l'enseignementPoint de départ de la laïcité turque : l'islam n'est pas séparé de l'État mais placé sous son contrôle.
- 1926Code civil turc adapté du Code civil suisseLe droit de la famille sort de la charia : mariage civil, interdiction de la polygamie.
- 1937La laïcité (laiklik) est inscrite dans la Constitution turqueAprès la suppression de l'islam religion d'État (1928), la laïcité devient l'un des six principes du kémalisme.
- 1947Indépendance et partition de l'Inde (15 août)Le Pakistan naît pour les musulmans ; l'Inde choisit de ne pas être un État hindou malgré des violences massives.
- 1950Entrée en vigueur de la Constitution de l'Inde (26 janvier)Elle garantit l'égalité des citoyens et la liberté religieuse, tout en permettant à l'État de réformer les religions.
- 1954-1956« Under God » dans le serment d'allégeance (1954), « In God We Trust » devise nationale (1956)La guerre froide renforce la religion civile américaine contre l'URSS athée.
- 1962Arrêt Engel v. Vitale de la Cour suprême des États-UnisLa prière organisée par l'école publique est déclarée contraire au Premier amendement.
- 197642e amendement : « secular » ajouté au préambule de la Constitution indienneLe sécularisme, déjà présent dans les articles, devient une définition explicite de la République.
- 1980Élection de Ronald Reagan avec le soutien de la Moral Majority (fondée en 1979)La droite chrétienne devient une force électorale durable du Parti républicain.
- 1992Destruction de la mosquée Babri d'Ayodhya (6 décembre)Sommet de la mobilisation nationaliste hindoue ; les émeutes qui suivent font environ 2 000 morts.
- 2002Victoire de l'AKP aux législatives turques (novembre)Un parti issu de l'islam politique gouverne la Turquie ; Erdoğan est Premier ministre dès 2003.
- 2014Narendra Modi (BJP) devient Premier ministre de l'IndeLe nationalisme hindou gouverne avec une majorité absolue, réélu en 2019 puis en 2024 sans elle.
- 2020Sainte-Sophie redevient une mosquée (10 juillet ; prière le 24 juillet)Symbole du renversement de la laïcité kémaliste, qui en avait fait un musée en 1934.
Sécularisation et laïcisation : deux processus à ne pas confondre
L'axe porte sur le monde contemporain, de la fin du XVIIIe siècle à nos jours : comment des États ont-ils redéfini leurs rapports avec les religions, et pourquoi les résultats sont-ils si différents ?
Les deux ne vont pas forcément ensemble. Le Royaume-Uni conserve une Église établie depuis l'Acte de suprématie de 1534 : le souverain en est le gouverneur suprême et 26 évêques siègent à la Chambre des lords ; pourtant, la société britannique est l'une des plus sécularisées d'Europe. À l'inverse, les États-Unis séparent l'État et les Églises depuis 1791 mais restent une société très croyante. La France associe les deux : la loi du 9 décembre 1905 dispose que « la République ne reconnaît, ne salarie ni ne subventionne aucun culte », et la pratique religieuse y a fortement reculé — à l'exception juridique près de l'Alsace-Moselle, restée sous régime concordataire.
Le débat des sociologues. Max Weber popularise en 1917 l'idée d'un « désenchantement du monde » : la science et l'État rationnel repoussent la religion. Peter Berger annonce dans The Sacred Canopy (1967) un déclin général du religieux, puis reconnaît en 1999 une « désécularisation » du monde. José Casanova (1994) montre que des religions redeviennent « publiques » sans que les États cessent d'être séparés. Gilles Kepel décrit dès 1991 une « revanche de Dieu ».
Turquie, 1924-1938 : une laïcité imposée par le haut
Le sultan ottoman portait aussi le titre de calife, successeur du Prophète à la tête des musulmans sunnites. Vaincu en 1918, l'Empire se disloque ; Mustafa Kemal mène la guerre d'indépendance (1919-1922), fait abolir le sultanat le 1er novembre 1922 et proclame la République le 29 octobre 1923, avec Ankara pour capitale.
Le 3 mars 1924, la Grande Assemblée nationale vote trois lois : l'abolition du califat et l'exil de la dynastie ottomane ; la suppression du ministère de la Charia et des Fondations pieuses, remplacé par une Présidence des affaires religieuses (Diyanet) rattachée au chef du gouvernement ; l'unification de l'enseignement sous l'autorité du ministère de l'Instruction publique, qui ferme les médersas.
Les réformes s'enchaînent : fermeture des confréries soufies et loi sur le chapeau qui interdit le fez (1925) ; Code civil adapté du Code suisse (1926), qui impose le mariage civil et interdit la polygamie ; suppression de l'article faisant de l'islam la religion de l'État (avril 1928) et adoption de l'alphabet latin (novembre 1928) ; appel à la prière en turc (1932) ; droit de vote des femmes aux législatives (1934) ; transformation de Sainte-Sophie en musée (décision de 1934). En 1937, la laïcité (laiklik) entre dans la Constitution parmi les six principes du kémalisme.
C'est une révolution par le haut, conduite par une élite militaire et urbaine sous un parti unique, le Parti républicain du peuple. Elle rencontre des résistances : la révolte à la fois kurde et religieuse de cheikh Saïd, en 1925, est écrasée. À la mort d'Atatürk, le 10 novembre 1938, l'État est laïcisé, mais une grande partie des campagnes reste pieuse : la laïcisation de l'État a devancé la sécularisation de la société.
Turquie depuis 1946 : le retour du religieux dans un État laïque
Le passage au multipartisme (1946) change la donne. Le Parti démocrate d'Adnan Menderes, vainqueur en 1950, rétablit l'appel à la prière en arabe et rouvre des écoles de prédicateurs (imam hatip). L'armée, qui se veut gardienne de l'héritage kémaliste, intervient en 1960, 1971 et 1980.
Paradoxe : après le coup d'État du 12 septembre 1980, les militaires promeuvent une « synthèse turco-islamique » pour contrer la gauche. La Constitution de 1982 proclame un État « laïque » (article 2) mais rend obligatoire l'enseignement de la culture religieuse à l'école (article 24) et assigne à la Diyanet un objectif de « solidarité nationale » (article 136).
L'islam politique progresse. Necmettin Erbakan, chef du Refah, devient Premier ministre en 1996 ; le « coup d'État postmoderne » du 28 février 1997, un mémorandum imposé par l'état-major, le pousse à la démission, et le Refah est dissous en 1998. Des héritiers qui se disent réformateurs fondent l'AKP en 2001, vainqueur des législatives de novembre 2002. Recep Tayyip Erdoğan est Premier ministre de 2003 à 2014, puis président. En 2008, la Cour constitutionnelle renonce à dissoudre l'AKP à une voix près.
L'AKP ne retire pas la laïcité de la Constitution, il en change l'usage : l'interdiction du voile est levée à l'université (vers 2010) puis dans la fonction publique (2013) ; la Diyanet devient une administration de l'ordre de 100 000 agents, qui envoie des imams dans la diaspora ; Sainte-Sophie redevient une mosquée en juillet 2020. Après la tentative de coup d'État du 15 juillet 2016 et le référendum de 2017 qui instaure un régime présidentiel, le pouvoir s'appuie de plus en plus sur un islam sunnite et nationaliste.
États-Unis : une séparation fondatrice dans une nation croyante (1776-1956)
Plusieurs colonies anglaises avaient une Église officielle : congrégationaliste au Massachusetts, anglicane en Virginie. Mais la diversité des Églises protestantes rend impossible une religion commune. La Déclaration d'indépendance (4 juillet 1776) invoque un « Créateur » qui dote les hommes de droits inaliénables, sans nommer aucune Église. En Virginie, le statut pour la liberté religieuse rédigé par Thomas Jefferson est adopté en 1786.
La Constitution de 1787 ne mentionne pas Dieu et interdit tout « test religieux » pour exercer une fonction fédérale (article VI). Le Premier amendement (1791) pose deux clauses : le Congrès ne fera aucune loi « concernant l'établissement d'une religion » ni n'en interdira le « libre exercice ». En 1802, dans une lettre aux baptistes de Danbury, Jefferson parle d'un « mur de séparation entre l'Église et l'État ». Les États fédérés restent libres : le Massachusetts n'abandonne son Église établie qu'en 1833.
Cette séparation ne sécularise pas la société. Les « Grands Réveils » protestants (années 1730-1740, puis 1790-1840) multiplient les fidèles. En 1835, Alexis de Tocqueville constate que « l'esprit de religion » et « l'esprit de liberté » sont unis en Amérique et l'explique par la séparation : aucune Église n'étant liée au pouvoir, aucune ne partage son impopularité.
La guerre froide renforce cette religion civile face à l'URSS athée : « under God » entre dans le serment d'allégeance au drapeau en 1954 ; « In God We Trust », présente sur des pièces depuis 1864, devient la devise nationale en 1956.
États-Unis depuis 1960 : la religion au cœur des clivages politiques
En 1960, John F. Kennedy, candidat catholique, doit rassurer un électorat majoritairement protestant : devant des pasteurs réunis à Houston le 12 septembre, il déclare croire en une Amérique « où la séparation de l'Église et de l'État est absolue ». Il devient le premier président catholique.
La Cour suprême précise la séparation. Après l'arrêt Everson (1947), qui applique la clause d'établissement aux États fédérés, Engel v. Vitale (1962) interdit la prière organisée par l'école publique et Abington v. Schempp (1963) la lecture de la Bible imposée en classe. Roe v. Wade (1973) reconnaît un droit constitutionnel à l'avortement.
Ces arrêts suscitent une réaction. En 1979, le pasteur baptiste Jerry Falwell fonde la Moral Majority ; les évangéliques blancs votent massivement pour Ronald Reagan en 1980. La droite chrétienne devient une composante durable du Parti républicain : lutte contre l'avortement, contre le mariage homosexuel (reconnu par l'arrêt Obergefell en 2015), défense de la prière publique. En 2016, selon les sondages de sortie des urnes, environ 8 évangéliques blancs sur 10 votent pour Donald Trump. Trois juges nommés par lui font partie de la majorité de l'arrêt Dobbs (24 juin 2022), qui annule Roe et rend aux États la compétence sur l'avortement.
La religion n'est pas seulement conservatrice : le mouvement des droits civiques est porté par des pasteurs noirs comme Martin Luther King, et Joe Biden (2021-2025) est le deuxième président catholique.
Inde, 1947-1976 : un État séculier pour une société plurireligieuse
Sous domination britannique, les appartenances religieuses deviennent des catégories politiques : le recensement classe la population par religion, la Ligue musulmane est fondée en 1906 et des électorats séparés pour les musulmans sont créés en 1909. En 1940, la Ligue de Muhammad Ali Jinnah réclame des États pour les musulmans.
L'indépendance, le 15 août 1947, s'accompagne de la partition entre l'Inde et le Pakistan. Les violences entre hindous, sikhs et musulmans font, selon les estimations, de quelques centaines de milliers à plus d'un million de morts, et plus de dix millions de déplacés. Le 30 janvier 1948, Gandhi est assassiné par Nathuram Godse, un militant nationaliste hindou qui lui reprochait ses concessions aux musulmans.
Pour Jawaharlal Nehru, Premier ministre de 1947 à 1964, et pour B. R. Ambedkar, qui préside le comité de rédaction, l'Inde ne sera pas un État hindou. La Constitution, en vigueur le 26 janvier 1950, garantit l'égalité des citoyens sans distinction de religion, la liberté de « professer, pratiquer et propager » sa religion (article 25), abolit l'intouchabilité (article 17) et interdit l'instruction religieuse dans les écoles entièrement financées par l'État (article 28).
Mais les musulmans conservent leur propre statut personnel (loi de 1937 sur l'application de la charia) : l'article 44, qui invite l'État à établir un code civil uniforme, reste un simple principe directeur. En 1976, sous l'état d'urgence proclamé par Indira Gandhi, le 42e amendement inscrit le mot « secular » dans le préambule.
Inde depuis les années 1980 : le nationalisme hindou au pouvoir
Le nationalisme hindou est ancien : V. D. Savarkar définit l'hindutva (« hindouité ») en 1923 et le RSS, organisation de militants, est fondé à Nagpur en 1925. Son bras politique, le BJP, naît en 1980. Il dénonce le « pseudo-sécularisme » du Congrès, accusé de ménager l'électorat musulman : en 1985, la Cour suprême accorde une pension à Shah Bano, divorcée musulmane, mais une loi votée en 1986 sous Rajiv Gandhi restreint ce droit au nom du statut personnel.
La mobilisation se concentre sur Ayodhya, où la mosquée Babri, bâtie au XVIe siècle, aurait remplacé un temple marquant le lieu de naissance du dieu Rama. Le 6 décembre 1992, des militants la détruisent ; les émeutes qui suivent font environ 2 000 morts. En 2002, au Gujarat dirigé par Narendra Modi, des violences antimusulmanes font plus de 1 000 morts après l'incendie d'un train de pèlerins hindous à Godhra.
Modi devient Premier ministre en 2014, réélu en 2019 et 2024. En 2019, l'autonomie du Jammu-et-Cachemire, seul État à majorité musulmane, est supprimée ; une loi sur la citoyenneté (CAA) accélère la naturalisation des réfugiés hindous, sikhs, bouddhistes, jaïns, parsis et chrétiens venus du Pakistan, du Bangladesh et d'Afghanistan, mais pas des musulmans ; la Cour suprême attribue le site d'Ayodhya à la construction d'un temple. Le 22 janvier 2024, Modi consacre le temple de Rama.
Le débat. Pour le BJP, ces mesures corrigent un traitement de faveur envers les minorités, et un code civil uniforme (adopté par l'Uttarakhand en 2024) réaliserait l'égalité. Pour ses opposants, et pour des chercheurs comme Christophe Jaffrelot, l'Inde glisse vers une « démocratie ethnique ». La Constitution reste pourtant séculière et, en 2024, le BJP perd sa majorité absolue.
Comparer sans se tromper : les pièges du chapitre
| Turquie | États-Unis | Inde | |
|---|---|---|---|
| Texte clé | Lois du 3 mars 1924 ; laïcité constitutionnelle en 1937 | Premier amendement (1791) | Constitution de 1950 ; « secular » en 1976 |
| Modèle | Contrôle de l'islam par l'État | Séparation et libre exercice | Égal respect et droit d'intervention |
| Société | Majoritairement musulmane | Croyante, « sans religion » en hausse | Très religieuse, pluriconfessionnelle |
| Tendance récente | Islam sunnite mobilisé par l'AKP | Religion devenue clivage partisan | Nationalisme hindou au pouvoir |
• Confondre sécularisation (la société) et laïcisation (l'État) : les États-Unis sont laïcisés sans être sécularisés.
• Écrire que Mustafa Kemal « sépare » l'islam et l'État : il le contrôle par la Diyanet, qui salarie les imams.
• Affirmer que les États-Unis ont une religion officielle, ou que le « mur de séparation » figure dans la Constitution : l'expression vient d'une lettre de Jefferson (1802).
• Traduire le secularism indien par « laïcité à la française » : l'État indien intervient dans les religions et maintient des statuts personnels.
• Présenter la Turquie ou l'Inde comme des États religieux : leurs constitutions restent laïque et séculière ; c'est l'usage politique qui change.
• Reprendre les liens médiévaux entre pouvoir et religion (axe 1) : ici, le sujet commence à la fin du XVIIIe siècle.
• Sur ces questions vives, exposer les positions en présence et leurs arguments, sans trancher.
- La sécularisation (recul social du religieux) et la laïcisation (émancipation de l'État) sont deux processus distincts, qui avancent à des rythmes inégaux.
- Turquie : les lois du 3 mars 1924 abolissent le califat et créent la Diyanet ; la laïcité, constitutionnelle depuis 1937, est un contrôle de l'islam par l'État. Depuis 2002, l'AKP met cet appareil au service d'un islam sunnite national (Sainte-Sophie mosquée en 2020).
- États-Unis : le Premier amendement (1791) sépare l'État et les Églises, mais la société reste croyante et la religion civile imprègne la nation. Depuis 1980, la droite chrétienne pèse sur le Parti républicain, tandis que les « sans religion » progressent (29 % en 2023-2024).
- Inde : la Constitution de 1950 fonde un sécularisme de l'égal respect, avec droit d'intervention de l'État et statuts personnels maintenus. Depuis 1992 et surtout 2014, le nationalisme hindou (hindutva, BJP) remet en cause l'égalité des minorités.
- La thèse d'une sécularisation universelle et linéaire est aujourd'hui discutée (Berger, Casanova, Kepel).
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