L’innocence suppose une ignorance du mécanisme ou un refus d’y prendre part. Le sujet demande si le roman, en généralisant la corruption, supprime toute figure innocente, ou s’il en ménage quelques-unes pour que le dévoilement garde son sens.
La peinture des rouages sociaux exige-t-elle de rendre tous les personnages coupables, ou le roman conserve-t-il des innocences pour mesurer ce que la société détruit ?
Le plan en trois parties
Les jeunes filles sont formées au calcul dès l’enfance
- La leçon nocturne substitue à l’éducation morale un apprentissage du placement : l’innocence est explicitement désapprise.« vous devez prendre les hommes par autre chose », chapitre II
- Jusqu’à la tenue du corps, tout est réglé en vue d’un effet : rien n’est laissé à la spontanéité.« Les hommes n’aiment pas les planches », chapitre II
- Le jour de son mariage, Berthe rumine des rancunes : la jeune épousée n’a plus rien de la fiancée de roman.« se passionnant à l’idée des gifles qu’elle espérait », chapitre VIII
Les domestiques ne sont pas épargnés non plus
- Le proverbe du grenier refuse au peuple la vertu que la littérature sentimentale lui prêtait volontiers.« tel maître, tel valet », chapitre XIII
- Les bonnes surveillent et monnayent ce qu’elles voient : leur regard est un pouvoir, non une candeur.« sans pouvoir détourner les yeux; et leurs mains se glaçaient », chapitre XIII
- Le chœur du dimanche matin est un déballage de méchancetés autant qu’une révélation : les voix d’en bas ne sont pas pures.« C’était l’égout de la maison, qui en charriait les hontes », chapitre VI
Restent deux innocences, qui donnent au roman sa gravité
- Adèle ne comprend pas ce qui lui arrive et l’accepte comme une tâche : son ignorance même est ce que la maison exploite.« sa résignation de bête de somme », chapitre XVIII
- L’enfant qui naît dans la mansarde est le seul personnage du roman à n’avoir rien fait : le livre s’achève sur cette innocence-là.« Enfin, les os crièrent, tout lui parut se casser », chapitre XVIII
- Les larmes de l’abbé prouvent qu’une conscience subsiste, capable de pleurer ce qu’elle a couvert.« Il pleurait comme Marie et Madeleine », chapitre XVII
Un roman qui accuse tout le monde risque de n’accuser personne : à quoi tient, chez Zola, la différence entre pessimisme et cynisme ?