Ressources · 1ʳᵉ · Français
Pluie et vent sur Télumée Miracle
Simone Schwarz-Bart, 1972 — parcours « tisser les mémoires, habiter le monde »
À propos de cette page
L’autrice et le moment : la Guadeloupe de 1972
Simone Schwarz-Bart naît en 1938 en Charente-Maritime, de parents guadeloupéens, et grandit en Guadeloupe, à Goyave, avant de poursuivre ses études en France. Elle rencontre l’écrivain André Schwarz-Bart, prix Goncourt 1959 pour Le Dernier des Justes ; leur vie commune sera aussi une collaboration littéraire. Elle publie Pluie et vent sur Télumée Miracle en 1972 au Seuil, et c’est ce livre qui l’impose.
Le moment compte. La Guadeloupe est un département français depuis 1946 : la départementalisation a promis l’égalité et livré une île dépendante, où l’industrie sucrière décline, où l’émigration vers la métropole se massifie, où la question du statut travaille les esprits. Sur le plan littéraire, la Négritude d’Aimé Césaire a rendu dicible l’héritage africain et l’humiliation coloniale ; Frantz Fanon a décrit l’aliénation du colonisé ; une génération cherche désormais une langue qui ne soit ni le décalque du français hexagonal ni un folklore pour touristes.
À retenir : le roman paraît au moment exact où la littérature antillaise cesse de plaider sa cause devant la métropole pour se raconter à elle-même, dans ses propres formes.
Schwarz-Bart ne compose pourtant ni un manifeste ni une thèse. Elle confie la parole à une vieille femme de la campagne guadeloupéenne, qui raconte sa vie sans réclamer réparation ni pardon. Ce choix est en lui-même une position : la dignité n’a pas besoin d’être revendiquée, elle se montre dans une manière de tenir. L’histoire coloniale n’est pas absente, elle est déposée dans les corps, les noms, les terres et les métiers. C’est ce déplacement, du discours au récit de vie, qui donne au livre sa force et explique qu’il ait, depuis 1972, traversé toutes les générations de lecteurs.
La genèse : d’une œuvre à quatre mains à une voix de femme
Avant ce roman, Simone et André Schwarz-Bart avaient publié ensemble Un plat de porc aux bananes vertes (1967), où une vieille Martiniquaise, placée dans un hospice parisien, se souvient de son île. On y trouve déjà le dispositif central : une femme âgée, déplacée, qui tient son existence par la mémoire. Pluie et vent sur Télumée Miracle reprend cette matière et la retourne : la vieille femme n’est plus arrachée à son pays, elle y est restée, et c’est de là qu’elle parle.
Le projet est aussi une réparation littéraire. Les femmes des campagnes antillaises n’avaient, dans les lettres françaises, ni voix propre ni existence individuelle : elles figuraient comme silhouettes, servantes, mères, nourrices. Schwarz-Bart leur donne une généalogie, des noms, des métiers, des décisions. Le titre même l’annonce : la pluie et le vent, ce sont les coups du sort, et le nom de Télumée les traverse sans se rompre.
Usage en dissertation : la genèse sert à soutenir une thèse sur la voix. On ne raconte pas la vie de l’autrice, on montre que le livre invente une position d’énonciation qui n’existait pas.
Le travail de la langue relève du même geste. Schwarz-Bart n’écrit pas en créole, mais elle créolise le français : rythme de la phrase parlée, images empruntées au monde rural et végétal, proverbes traduits, apostrophes du conteur. Le lecteur métropolitain comprend tout, et entend pourtant une autre langue sous la sienne. Ce compromis, discuté depuis, est l’invention formelle majeure du roman : il rend l’oralité lisible sans la réduire à un pittoresque.
L’architecture : la lignée, puis la vie
Le roman se donne en deux parties. La première est consacrée à ceux dont Télumée descend : l’aïeule Minerve, affranchie au moment de l’abolition de 1848, abandonnée enceinte et recueillie par un homme qui élève l’enfant ; sa fille Toussine, que le village finira par appeler Reine Sans Nom ; puis Victoire, la mère de la narratrice. La seconde partie est le récit de la vie de Télumée elle-même, de l’enfance à la vieillesse.
Cette construction n’est pas un simple ordre chronologique. Elle installe une thèse : un individu n’est pas un commencement. Quand Télumée entre en scène, tout un capital de gestes, de mots et d’épreuves a déjà été constitué pour elle ; elle héritera d’une manière de traverser le malheur avant d’hériter de quoi que ce soit d’autre. La première partie est donc la condition de possibilité de la seconde.
Exemple d’usage : sur un sujet portant sur l’individu et la communauté, l’architecture suffit à fonder une première partie : le roman commence par les autres, et la narratrice ne dit « je » longuement qu’après.
Deux traits achèvent le dispositif. D’abord, la vieille femme est présente dès la première page : tout le récit est lu à rebours, depuis son point d’arrivée, ce qui donne au malheur un statut particulier, celui d’une épreuve déjà traversée. Ensuite, la chronologie reste volontairement floue : on repère l’abolition, la société de plantation, l’usine sucrière, la grève, mais presque aucune date. Le temps du roman est le temps des générations et des saisons, pas celui du manuel d’histoire. Cette imprécision est un choix, non une négligence.
La lignée et le village : les personnages
Minerve ouvre la lignée : affranchie, abandonnée par un homme que la liberté nouvelle a étourdi, recueillie par un homme qui fait sienne l’enfant à naître. Toussine, sa fille, épouse le pêcheur Jérémie ; leur bonheur est célèbre au village, jusqu’à l’incendie où meurt leur enfant Meranée. Toussine s’enferme des années dans le silence, puis reparaît : le village, ne trouvant aucun nom à sa hauteur, la nomme Reine Sans Nom. Victoire, sa fille, est la mère de Régina et de Télumée ; le père, Angebert, homme doux et discret, meurt dans une violence qui ne le concernait pas.
Autour d’elles, le village. Man Cia, amie de la grand-mère, guérisseuse et sorcière, détient le savoir des plantes et la mémoire de l’esclavage ; elle finira par quitter la forme humaine. Elie, l’amour d’enfance, scieur de long, s’effondre quand le travail disparaît et retourne son échec contre Télumée. Laetitia occupe la place laissée vide. Amboise, plus âgé, revenu d’un long séjour en France sans illusions sur les Blancs, donne à Télumée un amour d’adulte, et meurt lors d’une grève à l’usine. Sonore, l’enfant recueillie, ouvre une maternité seconde, qui lui sera reprise. Médard, l’homme dont le village n’attend rien de bon, meurt accompagné par celle qu’il a fait souffrir.
Attention : ne pas traiter les personnages masculins comme des repoussoirs. Jérémie, Angebert et Amboise sont des figures de douceur : le roman accuse un ordre social, pas un sexe.
Les lieux valent des personnages : L’Abandonnée, Fond-Zombi, La Folie, avec leurs mornes, leurs ravines, leur pont, leurs jardins. On y lit la géographie héritée de la plantation : en bas la terre des maîtres, en haut les cases de ceux qui n’ont que leur travail.
Les enjeux : l’esclavage, le travail, les femmes, la dignité
L’esclavage n’est jamais raconté comme un épisode historique : il est présent comme un sol. Il se lit dans les noms, dans la propriété des terres, dans la façon dont les békés parlent à leurs domestiques, dans les cicatrices et les récits de Man Cia. Le roman fait ce que l’Histoire ne fait pas : il montre le passé sous la forme d’une manière de baisser les yeux, de choisir un mot, d’accepter ou de refuser une place.
Le travail en est le premier révélateur. Le service chez les békés, la scierie, la canne, l’usine : chaque emploi place le personnage dans un rapport de dépendance dont il doit négocier les termes. La différence entre subir et tenir se joue là, dans l’écart entre ce que l’on fait de ses mains et ce que l’on refuse de céder de soi.
Notion clé — la dignité : dans ce roman, elle n’est pas un discours, c’est une posture du corps et un usage de la parole. Se tenir droite, ne pas répondre, garder son jardin, savoir se taire au bon moment.
La condition des femmes traverse le livre sans slogan. Les hommes passent, meurent, partent ou frappent ; les femmes restent, transmettent et recommencent. Cette matrifocalité n’est pas présentée comme un idéal mais comme une donnée, produit d’une histoire : la plantation a brisé la place du père, et les femmes ont fait tenir ce qui restait. Enfin, le bonheur n’est pas hors sujet. Le roman refuse la seule leçon de malheur : il y a l’amour, la case, le jardin, le rire des voisines, les années heureuses avec Elie puis avec Amboise. Le sujet du livre n’est pas la souffrance des Antillais, mais la possibilité d’une vie pleine sur un sol difficile.
L’écriture : une parole créole en langue française
La première caractéristique du style est l'oralité. Le récit est adressé : la narratrice interpelle, commente, revient en arrière, s’arrête sur une image. La syntaxe est ample, faite de coordinations et de reprises, plus proche du souffle parlé que de la période classique. Le lecteur a le sentiment d’être assis devant une vieille femme qui parle, et cette illusion est entièrement construite.
La deuxième est le proverbe. Les femmes de la lignée pensent par sentences ; la grand-mère enseigne par formules brèves, et l’apprentissage de Télumée consiste largement à recevoir ces phrases, puis à les comprendre, enfin à les employer à son tour. Le proverbe fait ainsi passer la mémoire collective dans une conscience individuelle : il est l’instrument du tissage.
La troisième est la métaphore végétale et animale. L’existence se dit en arbres, en racines, en feuilles, en bêtes ; le corps souffrant devient plante couchée par l’averse, le courage une manière de se redresser. Cette imagerie n’est pas décorative : elle inscrit l’homme dans un milieu, et prépare la conclusion du roman, qui se joue dans un jardin.
Pour une copie : ne pas écrire « le style est poétique ». Nommer : phrase parlée, proverbe enchâssé, comparant végétal, ellipse entre deux épisodes, absence de dates.
La quatrième, plus difficile, est la créolisation : tournures calquées du créole, mots conservés, surnoms, rythmes. Le texte reste lisible pour qui ne connaît pas le créole, mais il porte partout la trace d’une autre langue. Enfin, le récit avance par ellipses : des années sautent en une ligne, un chagrin tient en deux pages. Ce montage produit l’impression d’une vie vue de loin, ramassée, où seuls surnagent les moments qui ont fait quelqu’un.
Réception et postérité
Le roman est immédiatement remarqué et reçoit, l’année suivante, un prix décerné par des lectrices, signe d’un succès qui ne passe pas d’abord par la critique universitaire. Il s’installe durablement : traduit, réédité, il devient l’un des livres antillais les plus lus, et pour beaucoup de lecteurs la première voix féminine de la Caraïbe francophone.
La postérité critique s’organise autour de trois débats. Le premier porte sur la langue : Schwarz-Bart écrit en français tout en imitant le créole ; certains y voient l’invention d’une langue de passage, d’autres une concession au lecteur métropolitain. Le second porte sur la mémoire : le roman ne raconte pas l’esclavage frontalement, il le laisse affleurer ; on lui a reproché cette discrétion, on la considère aujourd’hui comme une manière plus juste de dire ce qui ne se raconte pas.
Le troisième débat est celui de la filiation. Les auteurs de la créolité, dans les années 1980, cherchent une littérature écrite depuis l’intérieur de la culture antillaise plutôt que tournée vers la métropole ; ils reconnaissent volontiers dans ce roman un précurseur. Édouard Glissant, de son côté, pense l’antillanité comme relation et non comme retour aux origines, et l'œuvre s’y prête : Télumée n’a pas d’Afrique à retrouver, elle a une île à habiter.
Exemple d’usage : en ouverture de dissertation, comparer avec Texaco de Patrick Chamoiseau, où une femme raconte elle aussi la fondation d’un lieu, permet de montrer ce que le roman a rendu possible.
L’entrée au programme de première pour 2026-2027 achève ce parcours de reconnaissance : l'œuvre y figure au titre du roman et du récit, aux côtés de Chrétien de Troyes et de Zola.
Le parcours associé : « tisser les mémoires, habiter le monde »
Le parcours n’est pas un thème décoratif : c’est l’angle imposé par le programme, et un devoir qui l’ignore est hors sujet. Il comporte deux mouvements liés par une virgule, et c’est cette liaison qu’il faut interroger.
Tisser les mémoires. Le pluriel est décisif. Il n’y a pas une mémoire mais plusieurs : la mémoire de l’esclavage, portée par Man Cia et par les lieux ; la mémoire familiale des Lougandor, transmise de femme en femme ; la mémoire du village, faite de surnoms, de rumeurs et de récits ; la mémoire intime de Télumée, qui compose le livre. Tisser, c’est nouer ces fils sans les confondre. Le verbe désigne aussi une technique : le roman fabrique de la mémoire par des moyens précis, proverbe, conte, chanson, surnom, récit enchâssé.
Habiter le monde. Habiter n’est pas résider. Le mot renvoie, aux Antilles, à l’habitation, la plantation esclavagiste : le sol est donc d’abord un lieu de dépossession. Habiter, pour Télumée, c’est convertir ce sol hérité en lieu à soi : une case, un jardin, une place reconnue par le village. L’expression « le monde » élargit encore : il ne s’agit pas de se replier sur l’île, mais d’y occuper une position depuis laquelle on peut faire face.
Le lien entre les deux : on n’habite pas un lieu dont on ignore l’histoire, et la mémoire ne sert que si elle permet de tenir quelque part. Le tissage rend l’habitation possible ; l’habitation donne à la mémoire son usage.
Ce que le parcours oblige à regarder : les scènes de transmission plutôt que les scènes d’action, les surnoms plutôt que les états civils, les lieux comme héritages, et le travail comme lieu d’épreuve de la dignité.
Les pièges et les réflexes d’écriture
Piège 1 — l’exotisme. Traiter le roman comme un document sur la Guadeloupe, avec paysages et coutumes. C’est une œuvre littéraire : ce qui compte est la construction d’une voix, pas la couleur locale.
Piège 2 — la victime. Faire de Télumée une figure souffrante et passive. Le roman raconte exactement l’inverse : des décisions, des refus, des recommencements. Le titre place la pluie et le vent à l’extérieur, et le nom au centre.
Piège 3 — le créole fautif. Prendre les tournures créolisées pour des incorrections ou du pittoresque. Ce sont des choix stylistiques, à nommer comme tels.
Piège 4 — la magie. Lire Man Cia comme un signe de crédulité. Le surnaturel, ici, est un savoir : il conserve ce que l’histoire officielle a effacé, et il donne une forme au passé de la plantation.
Piège 5 — le parcours en décor. Placer « tisser les mémoires » en introduction, puis l’oublier. Chaque partie doit en tirer une opération de lecture.
Trois réflexes d’écriture. D’abord, situer systématiquement ce dont on parle : partie, épisode, personnage ; un exemple non situé ne vaut rien. Ensuite, nommer le procédé avant d’interpréter : proverbe enchâssé, comparaison végétale, ellipse, surnom, adresse au lecteur. Enfin, articuler l'œuvre et le parcours dans chaque paragraphe, au lieu de réserver le parcours à la troisième partie.
Rappel de méthode : les analyses de ce dossier décrivent les passages sans les reproduire, l'œuvre étant protégée. Dans votre copie, remplacez la description par la citation exacte relevée dans votre édition, et gardez l’analyse telle quelle.
- 1972 — Simone Schwarz-Bart, autrice guadeloupéenne, donne la parole à une vieille paysanne, Télumée.
- Deux parties : la lignée des Lougandor (Minerve, Toussine dite Reine Sans Nom, Victoire), puis le récit de la vie de Télumée.
- Personnages : Man Cia la guérisseuse, Elie l’amour d’enfance devenu violent, Amboise mort lors d’une grève à l’usine, Sonore l’enfant recueillie, Médard le mauvais homme accompagné dans sa mort.
- Lieux : L’Abandonnée, Fond-Zombi, La Folie — la géographie héritée de la plantation.
- Écriture : oralité, proverbe, conte, créolisation du français, métaphores végétales, ellipses.
- Enjeux : l’esclavage comme sol, le travail comme épreuve, la dignité comme posture, les femmes comme charpente.
- Parcours : tisser les mémoires (plusieurs mémoires nouées par la parole) pour habiter le monde (convertir un sol hérité en lieu à soi).
- Pièges : exotisme, victimisation, créole pris pour du pittoresque, surnaturel pris pour de la crédulité, parcours décoratif.
- Épreuves : écrit de 4 h (commentaire ou dissertation en voie générale, contraction et essai en voie technologique) et oral de 20 min, en juin 2027.
Moi c'est Ben, j'ai créé ce site pour aider le plus d'élèves possible, partout en France. Je peux aussi reprendre avec toi ce qui coince en cours particulier : en visio, ou à domicile si tu es à Marseille.
Prof de français à Marseille · Cours particuliers au lycée · Aide aux devoirs