Le roman met en scène une suite ininterrompue d’adultères, ce qui pourrait faire du désir son véritable sujet ; mais le parcours impose de regarder les mécanismes collectifs. Il faut donc examiner si le désir est une force autonome ou une pièce du dispositif social.
Le désir est-il, dans Pot-Bouille, le moteur que la société peine à contenir, ou un produit de cette société, réglé par elle jusque dans sa déception ?
Le plan en trois parties
Le désir paraît d’abord le premier moteur du récit
- Dès la première nuit, Octave est saisi par une pulsion que le roman nomme sans l’excuser, et qui décidera de tout son itinéraire dans la maison.« le dédain féroce qu’il avait de la femme », chapitre I
- Chez les Pichon, la scène se joue sans préparation ni sentiment : le désir prend ce qui est à portée, dans le décor même du repas.« il la renversa brutalement au bord de la table », chapitre IV
- L’échange sous le porche de Saint-Roch révèle que les amants poursuivent une jouissance dont ils n’ont jamais fait l’expérience.« Bien vrai, jamais de bons moments? », chapitre XV
Mais ce désir est entièrement réglé par des institutions
- L’attrait féminin est enseigné comme une technique de placement : le désir qu’on suscite est une compétence économique.« vous devez prendre les hommes par autre chose », chapitre II
- Ce qui se passe derrière le rideau ne compte que par l’effet produit sur le salon : le groupe décide du sens de l’épisode intime.« la jeune fille se trouvait trop compromise », chapitre V
- La maison n’interdit pas le désir, elle l’administre par une police du regard que Gourd formule en maxime.« ce qui ne nous regarde pas, ne nous regarde pas », chapitre XIII
Un désir vidé de plaisir : la preuve que le rouage social a gagné
- Le corps de Berthe subit sans participer : la mécanique conjugale a produit un acte sans désir et un désir sans acte.« Elle, silencieuse, le subit sans bonheur », chapitre XIII
- Surpris au petit matin, les amants ne connaissent plus que la peur d’être vus, et leurs mains se glacent : la honte a remplacé l’élan.« sans pouvoir détourner les yeux; et leurs mains se glaçaient », chapitre XIII
- Le discours final sur la digue à opposer à la débauche montre que la société ne réprime pas un désir vivant, mais entretient un vocabulaire de la répression.« opposer une digue à la débauche », chapitre XVIII
Thérèse Raquin faisait du désir une fatalité physiologique ; Pot-Bouille en fait une convention : le naturalisme a-t-il changé de doctrine ou de terrain d’observation ?