« Tirer à conséquence » signifie produire des effets qui engagent, alors que le badinage prétend précisément parler pour rien ; la citation nie donc l’existence d’un usage innocent du langage. Il faut éprouver cette affirmation sur une pièce qui multiplie pourtant les bavardages sans portée apparente.
Peut-on encore parler pour rien dans une pièce où chaque réplique paraît décider de la suite ?
Le plan en trois parties
Une parole qui se donne pour gratuite : bavardage, galanterie, sentence
- Le baron parle pour le plaisir de la formule, mais son langage chiffre déjà les êtres : la gratuité apparente recouvre un calcul.« leur éducation me coûte six mille écus », le baron, I, 2
- Camille répond par une maxime qui a l’air d’un mot d’esprit, alors qu’elle installe une comptabilité du sentiment dont elle ne sortira plus.« L’amitié ni l’amour ne doivent recevoir que ce qu’ils peuvent rendre », Camille, I, 2
- Rosette oppose au badinage une évidence qui dément l’idée d’une parole sans suite : les mots et les actes ne sont pas de même nature, et elle sait lequel compte.« Des mots sont des mots et des baisers sont des baisers », Rosette, II, 3
Toute parole engage : la pièce est une suite d’actes de langage
- Perdican fait de la parole un sacrement à lui seul : donner sa main et le dire suffirait à unir, ce qui revient à créditer le mot d’un pouvoir absolu.« Pourquoi nous marier ? voilà ta main et voilà la mienne », Perdican, II, 1
- Camille interroge à l’inverse le pouvoir des mots consacrés : l’apologue du verre d’eau demande si dire suffit à transformer, et reconnaît que la parole prétend faire.« s’il soufflait sur un verre d’eau et vous disait que c’est un verre de vin », Camille, II, 5
- La métaphore de la monnaie pose la question du crédit de la parole amoureuse : un serment qui circule de main en main ne vaut plus rien.« Est-ce donc une monnaie que votre amour ? », Camille, II, 5
Les conséquences débordent ceux qui parlent
- La lettre à sœur Louise, écrite pour une confidente, tombe sous les yeux de Perdican et déclenche la vengeance : une parole privée devient l’événement de l’acte III.la lettre à sœur Louise, « ce pauvre jeune homme… », III, 2
- Camille théorise le mensonge comme passe-temps de société, mais la pièce montre que ce passe-temps a des victimes ; la théorie est démentie par ses effets.« il nous faut souvent jouer un rôle, souvent mentir », Camille, III, 6
- Perdican finit par nommer la cause : ce n’est pas le mot isolé qui tire à conséquence, c’est l’orgueil qui s’en est servi.« Orgueil, le plus fatal des conseillers humains », III, 8
La formule du critique vaut-elle pour tout le théâtre de Musset, où la parole se donne pourtant souvent pour une rêverie sans destinataire ?