Identifier l’amour à la parole reviendrait à dire que le sentiment n’existe dans la pièce que sous la forme de discours échangés, sans réalité en deçà. Il faut mesurer ce que cette identification explique du duel des deux cousins, et ce qu’elle laisse de côté, notamment du côté de Rosette.
L’amour, dans la pièce, existe-t-il ailleurs que dans les mots qui l’énoncent ou le refusent ?
Le plan en trois parties
Aimer se dit d’abord en formules héritées
- La maxime de Camille sur ce que l’amour peut rendre montre que le sentiment se pense d’emblée dans une langue toute faite, empruntée au moralisme classique.« L’amitié ni l’amour ne doivent recevoir que ce qu’ils peuvent rendre », Camille, I, 2
- Le chœur dit le monde en périphrases réglées : avant même que les amants parlent, la pièce installe une parole collective qui code les sentiments.le chœur peignant messer Blazius « doucement bercé sur sa mule fringante », I, 1
- Rosette, elle, n’a qu’une formule d’obéissance : ne pas disposer d’une langue de l’amour, c’est n’avoir aucune place dans ce commerce.« Oui, monseigneur », Rosette à Perdican, I, 4
Mais la parole amoureuse est aussitôt suspectée
- La métaphore monétaire dénonce une parole qui circule sans garantie : si aimer n’est que dire, alors aimer se dévalue à chaque usage.« Est-ce donc une monnaie que votre amour ? », Camille, II, 5
- Camille avoue que les femmes jouent un rôle : l’identité de l’amour et de la parole se retourne en soupçon généralisé sur tout ce qui se dit.« il nous faut souvent jouer un rôle, souvent mentir », Camille, III, 6
- Rosette tranche la question par une tautologie : les mots ne sont pas les baisers, et le sentiment a une réalité que le discours ne couvre pas.« Des mots sont des mots et des baisers sont des baisers », Rosette, II, 3
Là où la parole manque, l’amour se perd
- Le rendez-vous se fixe par un billet de dix mots : l’amour ne dispose plus que d’un signal, et ce signal suffit à tout déclencher.« Trouvez-vous à midi à la petite fontaine », le billet, II, 5
- Le monologue montre un homme incapable de nommer son propre état : quand la parole vacille, le sentiment n’est plus reconnaissable pour celui qui l’éprouve.« Je voudrais bien savoir si je suis amoureux », monologue, III, 1
- Rosette, qui a écouté sans parler, révèle que le commerce des mots s’est fait sur son dos : l’amour n’est pas un langage pour qui n’en a pas les codes.Rosette à genoux, « vous ne m’avez fait la cour que… », III, 7
Faut-il alors dire que la pièce fait le procès du langage amoureux, ou celui d’une société qui n’en offre aux jeunes gens qu’un seul modèle ?