Camille défend un amour éternel garanti par des serments, Perdican un amour mortel mais vrai parce qu’il est vécu ; l’affrontement de l’acte II semble organiser la pièce autour de cette opposition. Il faut se demander si les deux positions sont vraiment distinctes, ou si elles procèdent de la même peur.
L’opposition entre l’amour éternel et l’amour mortel structure-t-elle réellement la pièce, ou masque-t-elle une commune impuissance à aimer ?
Le plan en trois parties
Deux doctrines explicitement affrontées
- Perdican soutient que l’amour humain, même trompeur, vaut mieux qu’un amour garanti par le renoncement des autres.« Sais-tu ce que c’est que des nonnes, malheureuse fille ? », Perdican, II, 5
- Camille récuse d’emblée le retour à l’enfance commune : son refus est déjà une thèse sur ce qui mérite d’être aimé.« ni assez vieille pour aimer le passé », Camille, I, 3
- Son refus du contact traduit la doctrine en règle de conduite : aimer sans toucher, c’est aimer sans risquer.« Je n’aime pas les attouchements », Camille, II, 1
Deux langages qui se valent : cynisme et dévotion
- Le conseil de prendre un amant est aussi doctrinaire que le serment monacal : c’est une position théorique que Perdican adopte pour ne pas répondre.« — De prendre un amant », la stichomythie, II, 5
- Le projet matrimonial du baron rappelle qu’une troisième conception, purement économique, gouverne en réalité les alliances.« leur éducation me coûte six mille écus », le baron, I, 2
- Quand Perdican revendique de ne jamais mentir, il abandonne toute doctrine : l’aveu nu montre que les deux systèmes étaient des défenses.« Je t’aime Camille, voilà tout ce que je sais », III, 6
Une même découverte : aimer, c’est consentir à perdre
- La bague jetée figure une vérité commune aux deux thèses : rien ne garantit l’image qu’on a de soi et de l’autre.la bague jetée dans l’eau, « notre image a disparu », III, 3
- La larme surprise par Rosette dément par avance les deux doctrines : le sentiment se manifeste sans demander à quelle école il appartient.« voilà une goutte de pluie qui me tombe sur la main », Rosette, II, 3
- L’aveu final réunit les adversaires dans la même formule : l’opposition doctrinale s’effondre devant la rareté du bonheur perdu.« Insensés que nous sommes ! nous nous aimons », III, 8
Musset ne montre-t-il pas que les théories de l’amour sont surtout des manières de se protéger de ce qu’on éprouve ?