La pièce met en scène deux jeunes gens formés à grands frais, entourés de précepteurs ridicules, et cette formation ne leur sert à rien au moment décisif. Il faut mesurer si Musset condamne le savoir lui-même, ou seulement l’usage social qu’on en fait.
Le savoir, dans la pièce, est-il inutile par nature, ou rendu inutile par ceux qui l’enseignent et par ceux qui s’en servent ?
Le plan en trois parties
Une éducation dont la pièce fait la caricature
- Le baron réduit l’éducation des femmes à des apparences de latin : le savoir y est un ornement destiné à en imposer.« je connais ces êtres charmants et indéfinissables », le baron à Bridaine, I, 2
- Le précepteur, occupé de boire et d’espionner, dément par son corps la dignité de sa fonction : le comique de Blazius ruine l’autorité du maître.« un coup de vin, je veux dire un verre d’eau », Blazius, II, 4
- Perdican, docteur de fraîche date, congédie lui-même les sciences dès son retour : le diplômé fait l’éloge de l’oubli.« ces arbres et ces prairies enseignent […] l’oubli de ce qu’on sait », Perdican, I, 4
Une éducation qui abîme plus qu’elle n’instruit
- Le refus du contact chez Camille est le produit direct d’un dressage : l’éducation a formé une répugnance là où il y avait de l’affection.« Je n’aime pas les attouchements », Camille, II, 1
- Le conseil cynique de Perdican montre l’autre versant de la même formation : la culture mondaine enseigne le détachement comme une élégance.« — De prendre un amant », la stichomythie, II, 5
- Camille reproche à Perdican d’avoir su viser juste : l’esprit cultivé sert d’abord à trouver l’endroit où l’on blesse.« ta flèche empoisonnée », Camille, III, 6
Un autre apprentissage, par l’expérience et la perte
- Le geste de la bague jetée enseigne sans un mot ce qu’aucune leçon n’a transmis : l’image de soi se brouille et ne revient pas identique.la bague jetée dans l’eau, « notre image a disparu », III, 3
- La tirade finale de l’acte II oppose au savoir livresque une connaissance acquise par l’épreuve : avoir aimé est le seul titre que Perdican revendique.« Tous les hommes sont menteurs […] ; mais j’ai aimé », fin de l’acte II, sc. 5
- L’aveu de la dernière scène est une leçon payée d’un mort : la pièce ne donne le savoir qu’au moment où il ne sert plus.« Insensés que nous sommes ! nous nous aimons », III, 8
Le romantisme n’a-t-il pas toujours opposé au savoir des maîtres une science du cœur qu’on ne paie qu’au prix du malheur ?