Résumé d'après John Rawls, Théorie de la justice, 1971 (traduction française, Seuil, 1987).
Rawls imagine des individus qui choisiraient les principes de leur société sous un « voile d'ignorance » : ils ignorent leur sexe, leur origine, leurs talents et la place qu'ils occuperont. Selon lui, ils retiendraient deux principes. Le premier garantit à chacun les libertés de base les plus étendues compatibles avec celles des autres. Le second admet des inégalités économiques et sociales à deux conditions : qu'elles soient attachées à des fonctions et positions ouvertes à tous dans des conditions de juste égalité des chances, et qu'elles apportent le plus grand bénéfice aux membres les plus défavorisés de la société (« principe de différence »). Le premier principe a priorité : aucune liberté de base ne peut être sacrifiée à un gain économique.
Résumé d'après Robert Nozick, Anarchie, État et utopie, 1974 (traduction française, PUF, 1988).
Pour Nozick, une répartition est juste lorsque chacun détient ce qu'il possède en vertu d'une acquisition initiale juste ou d'un transfert volontaire (échange, don, héritage), les injustices passées devant être rectifiées. La forme finale de la répartition importe peu : si des milliers de spectateurs paient librement pour voir jouer un grand basketteur, la fortune qu'il en tire est juste. Le seul État légitime est un État minimal, limité à la protection contre la violence, le vol et la fraude et au respect des contrats. Imposer les revenus du travail pour redistribuer s'apparente, selon Nozick, à une forme de travail forcé.
Corrigé rédigéIntroduction. Une inégalité est un fait ; son caractère juste ou injuste dépend du critère retenu. Les conceptions de la justice sociale, en privilégiant des formes d'égalité différentes, n'acceptent pas les mêmes inégalités.
A. Pour le libertarisme, toute inégalité issue d'échanges légitimes est juste. Seule compte l'égalité des droits. Selon Nozick (document 2), une répartition est juste si chacun a acquis ce qu'il possède par une acquisition initiale juste ou par un transfert volontaire, quelle que soit la répartition qui en résulte. La fortune d'un sportif payé librement par des milliers de spectateurs est donc juste, même si elle crée un écart considérable. L'État doit se limiter à protéger les droits de propriété : la redistribution par l'impôt est illégitime. Hayek (1976) juge de même que la « justice sociale » est un mirage dans une économie de marché. Pour ces auteurs, la hausse de la part du top 1 % aux États-Unis, passée d'environ 11 % à 20 % du revenu national entre 1980 et 2016 (World Inequality Lab, 2018), n'est pas injuste en soi si elle résulte d'échanges libres.
B. Pour l'utilitarisme et l'égalitarisme libéral, seules certaines inégalités sont acceptables. L'utilitarisme (Bentham, 1789 ; Mill, 1861) accepte les inégalités qui augmentent le bien-être total, par exemple si elles incitent à produire davantage ; mais il peut justifier la redistribution si l'utilité marginale du revenu décroît. Rawls (document 1) pose un critère plus exigeant : les inégalités ne sont justes que si elles sont attachées à des positions ouvertes à tous dans des conditions de juste égalité des chances et si elles profitent aux plus défavorisés. Un revenu élevé qui rémunère une qualification rare est acceptable s'il permet, par l'impôt progressif, de financer des prestations pour les plus modestes. En revanche, une inégalité héritée est suspecte : en France, l'élasticité des revenus entre pères et fils de 0,41 (Corak, 2013) montre que l'égalité des chances n'est pas réalisée.
C. Pour l'égalitarisme strict, aucune inégalité de situation n'est acceptable. Seule l'égalité des conditions de vie réelles est juste. Dès 1796, le Manifeste des Égaux revendique une égalité réelle et non seulement proclamée ; Marx, dans la Critique du programme de Gotha (1875), défend une répartition « à chacun selon ses besoins ». Dans cette perspective, même un écart de revenu issu du mérite ou utile aux plus défavorisés est injuste. Les premiers kibboutz israéliens, comme Degania (1910), ont tenté d'organiser une telle égalité des situations à petite échelle, en mettant en commun revenus et biens.
Conclusion. Des inégalités jugées justes par Nozick sont injustes pour Rawls et plus encore pour l'égalitarisme strict : le jugement dépend de la forme d'égalité placée au premier rang.