Cour de cassation, chambre sociale, arrêt du 4 mars 2020, pourvoi n° 19-13.316, 2020
Résumé de la décision : un chauffeur de VTC, inscrit comme travailleur indépendant, demandait que sa relation avec la société Uber soit reconnue comme un contrat de travail. La Cour de cassation lui donne raison. Elle relève qu'il ne pouvait pas se constituer sa propre clientèle ni fixer librement ses tarifs, que l'itinéraire lui était imposé et que la plateforme pouvait le déconnecter temporairement, voire définitivement, après plusieurs refus de courses ou des signalements. Ces éléments caractérisent un lien de subordination : le statut d'indépendant du chauffeur est jugé « fictif ».
Directive (UE) 2024/2831 du Parlement européen et du Conseil du 23 octobre 2024 relative à l'amélioration des conditions de travail dans le cadre du travail via une plateforme, 2024
Résumé du texte : la directive crée une présomption légale d'emploi. Lorsque des faits indiquent qu'une plateforme contrôle et dirige le travail d'une personne, la relation est présumée être une relation de travail salariée, et il revient à la plateforme de prouver le contraire. Le texte encadre aussi la gestion algorithmique : information des travailleurs sur les systèmes automatisés de décision, contrôle humain des décisions importantes comme la suspension d'un compte, interdiction de traiter certaines données personnelles. Les États membres doivent la transposer d'ici la fin de l'année 2026.
Corrigé rédigéIntroduction. Depuis les années 2010, des plateformes numériques de transport ou de livraison organisent le travail de centaines de milliers de personnes en Europe, le plus souvent sous un statut d'indépendant. Les relations d'emploi désignent le cadre juridique et social qui lie un travailleur à celui pour qui il travaille : contrat de travail, subordination, protections. Nous montrerons que le numérique brouille la frontière entre salariat et indépendance, qu'il transforme les formes de la subordination, et qu'il oblige le droit à redéfinir les relations d'emploi.
1. Le numérique brouille la frontière entre salariat et indépendance. Les plateformes mettent en relation des clients et des travailleurs qu'elles ne salarient pas : ceux-ci sont micro-entrepreneurs, statut créé en 2008 sous le nom d'auto-entrepreneur. Juridiquement indépendants, ils dépendent pourtant économiquement d'une seule plateforme qui fixe les prix. Le document 1 le montre : le chauffeur ne pouvait ni se constituer une clientèle ni fixer ses tarifs, deux attributs essentiels de l'indépendance. Ces travailleurs se situent dans une zone grise, sans la liberté de l'indépendant ni les protections du salarié (assurance chômage, congés payés, salaire minimum).
2. Il transforme les formes de la subordination. Le pouvoir de direction n'est plus exercé par un chef, mais par un algorithme qui attribue les courses, impose l'itinéraire, note le travailleur et peut désactiver son compte. Le document 1 relève que la plateforme pouvait déconnecter le chauffeur après plusieurs refus : c'est un pouvoir de sanction. Pour la Cour de cassation, ces trois éléments, directives, contrôle et sanction, définissent le lien de subordination, qu'elle avait déjà reconnu pour un livreur dans l'arrêt Take Eat Easy du 28 novembre 2018. La subordination ne disparaît donc pas avec le numérique : elle change de forme et devient moins visible. Le même brouillage touche les salariés classiques : télétravail et messageries prolongent la subordination hors des locaux et des horaires, d'où le droit à la déconnexion créé par la loi du 8 août 2016.
3. Il oblige le droit à redéfinir les relations d'emploi. Les requalifications au cas par cas restant longues et incertaines, l'Union européenne adopte en 2024 une réponse générale (document 2) : une présomption légale d'emploi, qui renverse la charge de la preuve au profit du travailleur lorsque la plateforme contrôle et dirige son travail. Le texte encadre aussi la gestion algorithmique, en imposant un contrôle humain des décisions importantes. En France, une Autorité des relations sociales des plateformes d'emploi a par ailleurs été créée en 2021 pour organiser un dialogue social propre à ce secteur. La relation d'emploi se reconstruit ainsi autour de nouvelles règles, dont la portée dépendra de la transposition prévue d'ici fin 2026.
Conclusion. Le numérique transforme les relations d'emploi en brouillant les statuts, en déplaçant la subordination vers l'algorithme et en obligeant le juge puis le législateur européen à redéfinir le salariat. Il pose ainsi la question du statut à accorder aux travailleurs économiquement dépendants.