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Lycée · Terminale · Philosophie

La nature et la culture

L'existence humaine et la culture — programme de philosophie Terminale (lycée général)

À propos de cette page
Cette banque d'auteurs sur « La nature et la culture » en terminale rassemble les thèses, les citations exactes et des paragraphes déjà rédigés, prêts à être replacés dans une dissertation. Au programme : Les trois sens du mot « nature », Le seuil : où commence la culture ?, Un animal sans nature ?, Ce que la culture cultive, et ce qu'elle coûte. Chaque entrée donne une thèse, son auteur et son œuvre, la citation à retenir, ce qu'elle permet de réfuter et le contresens à éviter. C'est la méthode des classes préparatoires : on révise des arguments, pas des résumés. Ressource gratuite proposée par un professeur particulier à Marseille pour préparer l'épreuve de philosophie en terminale.

28 thèses, 24 auteurs. Une entrée = une thèse, pas un auteur : le même philosophe revient pour des idées différentes. Chaque paragraphe est rédigé pour être replacé tel quel dans une copie.

Platon 428-348 av. J.-C.

Thèse

Protagoras · -380 · idéalisme

L'homme est l'animal que la nature a laissé sans équipement, et la technique vient compenser ce défaut de nature.

« Il se trouva nu, sans chaussures, sans couvertures ni armes. »

La technique n'est pas un luxe ajouté à une nature humaine déjà complète : elle compense un défaut de nature. Le mythe de Prométhée rapporté par Protagoras le dit sans détour. Épiméthée distribue aux animaux griffes, fourrures, vitesse et fécondité, puis s'aperçoit qu'il n'a rien gardé pour l'homme, lequel « se trouva nu, sans chaussures, sans couvertures ni armes ». Prométhée doit alors dérober à Héphaïstos et à Athéna le feu et les arts. L'homme est donc l'animal que la nature n'a pas équipé, et c'est précisément pourquoi il fabrique : l'outil est la prothèse d'un organe manquant, le vêtement une fourrure d'emprunt. L'histoire des techniques le confirme, où le feu et l'arme précèdent de très loin toute science. Mais le mythe ajoute une clause décisive : les arts ne suffisent pas, et Zeus doit envoyer Hermès porter aux hommes la pudeur et la justice, faute de quoi ils se détruisent entre eux. La technique manque son but sans la politique.

Permet de réfuter — L'idée aristotélicienne que la nature ne fait rien en vain et que chaque être reçoit ce qui lui convient.

Piège — Croire que le mythe valorise la technique : il en fait au contraire le signe d'une faiblesse, et la subordonne à la vertu politique.

Aristote 384-322 av. J.-C.

Thèse

Physique, II · -350 · philosophie de la nature

Est naturel ce qui porte en soi-même le principe de son mouvement, tandis que l'artefact reçoit sa forme du dehors.

« La nature est principe et cause de mouvement et de repos pour la chose en laquelle elle réside immédiatement. »

Pour distinguer la nature de l'art, il faut un critère interne, et non un simple constat d'absence humaine. Aristote le formule dans la Physique : « la nature est principe et cause de mouvement et de repos pour la chose en laquelle elle réside immédiatement ». L'être naturel se meut, croît et s'arrête de lui-même ; le produit de l'art tient sa forme d'une cause extérieure, l'artisan. Un gland devient chêne sans qu'on l'y aide, alors qu'un lit de bois, mis en terre, ne produira jamais un lit mais une pousse d'arbre : la forme artificielle est superficielle, la forme naturelle est constitutive. Cette analyse fonde une conception finalisée de la nature, où chaque être tend vers son accomplissement propre. Elle a gouverné la biologie jusqu'au XVIIe siècle et reste le fond implicite de tout discours qui parle de ce qu'une chose « doit » devenir. Sa limite apparaît avec la science moderne, qui explique la même croissance par des lois mécaniques, sans lui prêter aucune fin.

Permet de réfuter — La réduction cartésienne du vivant à une machine, qui supprime toute différence de principe entre le naturel et l'artificiel.

Piège — Traduire « nature » par « environnement » : chez Aristote, la nature est d'abord la nature d'une chose, non le milieu qui l'entoure.

Aristote 384-322 av. J.-C.

Dépassement

Politique, I · -350 · philosophie de la nature

La cité et le langage ne s'opposent pas à la nature humaine : ils l'accomplissent, car l'homme est par nature un animal politique.

« L'homme est par nature un animal politique. »

Opposer terme à terme la nature et la culture suppose que la vie sociale soit une addition tardive à un homme d'abord solitaire. Aristote refuse cette hypothèse : « l'homme est par nature un animal politique ». L'argument n'est pas sentimental mais linguistique : si la nature ne fait rien en vain et si l'homme est le seul vivant doté de logos, capable non seulement de signaler le plaisir et la douleur comme les bêtes, mais d'énoncer le juste et l'injuste, alors cette faculté appelle une communauté où en délibérer. La cité est donc postérieure dans le temps à la famille et au village, mais première selon la nature, comme le tout est premier par rapport à la partie : une main coupée n'est plus une main que par homonymie. Qui vit hors de la cité, conclut Aristote, est « ou une bête ou un dieu ». La culture n'arrache pas l'homme à sa nature, elle la conduit à son terme.

Permet de réfuter — La thèse sophistique, reprise par Hobbes, selon laquelle la société est un artifice conventionnel ajouté à un état de nature asocial.

Piège — Comprendre « politique » au sens des partis : le mot désigne l'appartenance à une communauté délibérante, la polis.

Francis Bacon 1561-1626

Dépassement

Novum Organum · 1620 · empirisme

On n'obtient de pouvoir sur la nature qu'en se soumettant d'abord à ses lois : la connaissance est la condition de la maîtrise.

« On ne triomphe de la nature qu'en lui obéissant. »

La maîtrise technique passe volontiers pour une violence imposée à la nature ; Bacon montre qu'elle est exactement l'inverse. « On ne triomphe de la nature qu'en lui obéissant » : l'homme ne peut ni ajouter ni retrancher quoi que ce soit au cours des choses, il peut seulement rapprocher ou écarter les corps, et laisser les lois faire le reste. Le pouvoir n'est donc pas dans la force mais dans la connaissance des causes — d'où la formule solidaire selon laquelle savoir et pouvoir coïncident. L'exemple de la vaccination est parlant : Jenner ne contraint pas l'organisme, il utilise une réaction immunitaire déjà présente, et c'est de cette obéissance que naît la protection. Bacon retire ainsi tout sens à l'accusation de démesure adressée à la science : ce qui prétend forcer la nature sans la comprendre, c'est la magie, non la technique. La limite est ailleurs : obéir aux lois physiques ne dit rien des fins qu'on poursuit.

Permet de réfuter — L'image romantique d'une technique qui violerait la nature, et le reproche d'hybris adressé indistinctement à toute science appliquée.

Piège — Y lire une leçon d'humilité écologique : Bacon veut bien obéir, mais pour « triompher » — l'obéissance est un moyen, la domination reste le but.

Descartes 1596-1650

Thèse

Discours de la méthode, VI · 1637 · rationalisme

Une physique pratique doit remplacer la philosophie spéculative et rendre les hommes maîtres et possesseurs de la nature, pour le bien de la vie humaine.

« Nous rendre comme maîtres et possesseurs de la nature. »

Descartes donne à la science moderne son programme et sa justification. Au lieu de la « philosophie spéculative » enseignée dans les écoles, il annonce une science pratique par laquelle, connaissant la force et les actions des corps comme nous connaissons les métiers de nos artisans, nous pourrions « nous rendre comme maîtres et possesseurs de la nature ». Le contexte de la phrase interdit d'y voir un rêve de domination illimitée : le but explicite est l'invention d'une infinité d'artifices qui feraient jouir sans peine des fruits de la terre, et surtout la conservation de la santé, « le premier bien et le fondement de tous les autres ». Le « comme » ajoute la mesure : la maîtrise est comparative et finie, celle de l'artisan sur sa matière, non celle d'un créateur. La médecine du XXe siècle, en doublant l'espérance de vie, a réalisé ce programme mieux qu'aucun autre. Reste la question que Descartes ne pose pas : qui décide des fins d'une telle puissance ?

Permet de réfuter — La sagesse antique qui fait de la contemplation de l'ordre naturel, et non de sa transformation, la vraie destination de l'homme.

Piège — Citer la formule sans le « comme » et en faire l'acte de naissance de la catastrophe écologique : c'est une lecture rétrospective, non le texte.

Spinoza 1632-1677

Antithèse

Éthique, III, préface · 1677 · rationalisme

L'homme n'est pas une exception dans la nature : ses affects et ses actions suivent des lois comme toute autre chose.

« Ils semblent concevoir l'homme, dans la Nature, comme un empire dans un empire. »

La plupart des philosophies de la culture supposent que l'homme échappe à l'ordre naturel. Spinoza y voit une illusion d'orgueil : ceux qui ont écrit sur les affects « semblent concevoir l'homme, dans la Nature, comme un empire dans un empire », comme s'il perturbait l'ordre au lieu de le suivre, comme s'il disposait d'un pouvoir absolu sur ses actes. Or la nature est partout une et ses lois sont partout les mêmes ; il faut donc traiter la haine, la colère ou l'envie non comme des vices à blâmer mais comme des propriétés à expliquer, et considérer les actions et les appétits humains « comme s'il était question de lignes, de plans et de corps ». La psychologie scientifique, la sociologie et les neurosciences n'ont fait qu'étendre ce programme. Il ne supprime pas la liberté : il la redéfinit comme connaissance de ce qui nous détermine, seule voie par laquelle nous cessons de subir passivement nos affects.

Permet de réfuter — Le dualisme cartésien de l'âme et du corps, et toute définition de l'homme par une exception métaphysique à l'ordre naturel.

Piège — Confondre ce naturalisme avec un fatalisme : comprendre la nécessité est, chez Spinoza, la condition de la béatitude, non un renoncement.

Pascal 1623-1662

Antithèse

Pensées · 1670 · augustinisme

Ce que nous prenons pour notre nature est le plus souvent une coutume si ancienne qu'elle est devenue invisible.

« La coutume est une seconde nature qui détruit la première. »

Le partage entre la nature et la culture suppose que nous soyons capables de reconnaître en nous ce qui est donné. Pascal en doute radicalement : « la coutume est une seconde nature qui détruit la première ». Ce que nous appelons nos inclinations naturelles — nos goûts, nos évidences, notre honnêteté même — est le dépôt d'habitudes contractées avant tout examen : « qu'est-ce que nos principes naturels, sinon nos principes accoutumés ? ». Le raisonnement est réversible et c'est ce qui le rend redoutable : si la coutume peut prendre l'allure de la nature, rien n'interdit de soupçonner que ce que nous croyons naturel n'ait été, en son temps, une première coutume. L'exemple pascalien est politique : la justice de deçà les Pyrénées devient erreur au-delà, et pourtant chacun tient la sienne pour évidente. La conséquence n'est pas le scepticisme moral mais la lucidité : obéir aux usages en sachant qu'ils sont des usages.

Permet de réfuter — Toute philosophie qui prétend lire une nature humaine dans nos inclinations spontanées, y compris le droit naturel classique.

Piège — Faire de Pascal un relativiste : il montre la faiblesse de nos évidences pour conduire ailleurs, vers un ordre que la raison seule n'atteint pas.

Montaigne 1533-1592

Antithèse

Essais, I, 31, « Des cannibales » · 1580 · humanisme sceptique

Le jugement de barbarie ne mesure pas l'autre, il révèle l'étroitesse de celui qui juge.

« Chacun appelle barbarie ce qui n'est pas de son usage. »

Rien ne paraît plus évident que la supériorité de nos mœurs, et c'est cette évidence que Montaigne démonte. Après avoir interrogé un homme ayant vécu au Brésil, il constate qu'il ne trouve rien de barbare chez ces peuples, « sinon que chacun appelle barbarie ce qui n'est pas de son usage ». L'argument est ensuite retourné avec une force inattendue : oui, les Tupinambas mangent leurs ennemis morts, mais nous, sous couleur de piété et de religion, déchirons des hommes encore vivants, comme le montraient alors les guerres de religion. Manger un homme mort est moins barbare que de le rôtir vif. Montaigne ne célèbre pas l'innocence du sauvage par exotisme : il se sert de l'écart pour rendre visible ce que l'habitude nous cache de nos propres cruautés. La leçon est méthodique autant que morale : le jugement de valeur n'a de portée que si l'on a d'abord décentré son point de vue.

Permet de réfuter — L'ethnocentrisme des conquérants, et toute hiérarchie des cultures fondée sur la seule familiarité des usages.

Piège — Attribuer à Montaigne le mythe du « bon sauvage » : il n'idéalise pas, il compare, et sa cible est l'Europe de son temps.

Hobbes 1588-1679

Thèse

Léviathan, XIII · 1651 · contractualisme

Hors de toute institution, la nature humaine conduit à une guerre de chacun contre chacun : la culture politique est un artifice qui nous en arrache.

« Une guerre de chacun contre chacun. »

Si l'on retire à l'homme tout ce que l'institution lui a donné, que reste-t-il ? Hobbes répond : une condition où règne « une guerre de chacun contre chacun ». La déduction n'a rien de pessimiste au sens moral, elle est mécanique : les hommes sont approximativement égaux en force et en ruse, donc également espérants ; deux désirs portant sur le même bien les rendent ennemis ; la défiance fait que le plus sûr est d'attaquer le premier. Dans cette condition, il n'existe ni industrie, ni culture de la terre, ni arts, ni lettres, ni société, et la vie de l'homme est brève et misérable. La justice elle-même n'y a pas de place, car là où il n'y a pas de pouvoir commun, il n'y a pas de loi. L'État est donc un « homme artificiel », produit d'un pacte, et non l'épanouissement d'une sociabilité naturelle. La culture n'achève pas la nature : elle la corrige.

Permet de réfuter — La thèse d'Aristote selon laquelle l'homme est par nature un animal politique, et celle de Rousseau d'un état de nature pacifique.

Piège — Prendre l'état de nature pour une époque historique : Hobbes lui-même le présente comme une inférence à partir des passions, vérifiable seulement par éclipses, dans les guerres civiles.

Rousseau 1712-1778

Dépassement

Discours sur l'origine et les fondements de l'inégalité parmi les hommes · 1755 · Lumières

Le propre de l'homme n'est pas une faculté déterminée mais la perfectibilité, capacité indéfinie de changer, qui rend possible le progrès comme la corruption.

« La faculté de se perfectionner, faculté qui, à l'aide des circonstances, développe successivement toutes les autres. »

Chercher la différence de l'homme et de l'animal dans l'entendement conduit à des débats sans fin ; Rousseau propose un critère que nul ne peut contester : « la faculté de se perfectionner, faculté qui, à l'aide des circonstances, développe successivement toutes les autres ». L'animal est, au bout de quelques mois, ce qu'il sera toute sa vie, et son espèce ce qu'elle était il y a mille ans ; l'homme, lui, n'a pas de forme fixée. Cette indétermination est le point exact où la nature produit elle-même la possibilité de la culture : nous tenons de notre nature d'être capables de nous en écarter. Mais Rousseau refuse d'en faire une bonne nouvelle. La perfectibilité est la source de nos lumières et de nos vices, elle nous rend « tyran de lui-même et de la nature » ; elle explique l'agriculture et la métallurgie, donc la propriété, donc l'inégalité. Une même faculté fonde le progrès technique et la servitude sociale.

Permet de réfuter — Les définitions substantielles de l'homme par la raison ou le langage, et l'optimisme des Lumières qui identifie perfectibilité et progrès.

Piège — Traduire perfectibilité par perfectionnement : le mot nomme une capacité neutre de changer, qui peut tout aussi bien dégrader.

Rousseau 1712-1778

Antithèse

Émile ou De l'éducation · 1762 · Lumières

Ce n'est pas la nature qui corrompt l'homme mais l'usage social qu'il en fait : l'éducation doit suivre la nature au lieu de la contrarier.

« Tout est bien sortant des mains de l'Auteur des choses, tout dégénère entre les mains de l'homme. »

La tradition fait de la culture ce qui redresse une nature défaillante. Rousseau inverse la charge de la preuve dès la première phrase d'Émile : « tout est bien sortant des mains de l'Auteur des choses, tout dégénère entre les mains de l'homme ». Le mal ne vient pas d'un penchant originel mais de la manière dont la société façonne les besoins, les comparaisons et l'amour-propre. La conséquence pédagogique est précise : la première éducation doit être « purement négative », non pas enseigner la vertu, mais protéger le cœur du vice et l'esprit de l'erreur, en laissant la nature agir avant de vouloir la corriger. L'exemple du maillot serré, qui contraint le corps du nourrisson au nom de la bienséance, résume tout le propos : nous appelons éducation ce qui n'est souvent qu'une déformation précoce. La difficulté est connue et Rousseau l'assume : cette éducation « selon la nature » est elle-même une construction culturelle très savante.

Permet de réfuter — La doctrine du péché originel et la pédagogie de la contrainte, qui font de l'enfant un être à redresser.

Piège — En conclure que Rousseau condamne toute culture : il réclame une autre éducation, non l'absence d'éducation — Émile a un précepteur à chaque page.

Hume 1711-1776

Dépassement

Traité de la nature humaine, III · 1740 · empirisme

Aucun raisonnement ne permet de passer de ce qui est à ce qui doit être : un fait naturel ne fonde jamais à lui seul une obligation.

« Au lieu des copules habituelles est et n'est pas, je ne rencontre plus que des propositions liées par doit ou ne doit pas. »

Invoquer la nature pour justifier une règle est le geste le plus répandu et le moins fondé. Hume en a donné l'analyse décisive : lisant les traités de morale, il remarque que l'auteur raisonne d'abord sur ce qui est, puis, insensiblement, « au lieu des copules habituelles est et n'est pas », n'emploie plus que des propositions liées par « doit » ou « ne doit pas ». Ce changement mérite d'être remarqué et expliqué, car la nouvelle relation ne saurait être déduite de celles qui l'ont précédée. Un constat, si exact soit-il, ne contient aucune prescription : de ce que la violence est fréquente dans l'espèce humaine, rien ne suit quant à sa légitimité ; de ce que les prédateurs tuent, rien ne suit sur nos régimes alimentaires. Le débat contemporain sur les manipulations génétiques repose souvent sur ce saut, qu'on appellera plus tard sophisme naturaliste. La portée est large : si la nature ne commande rien, c'est à nous de justifier nos normes.

Permet de réfuter — Le droit naturel qui lit dans l'ordre des choses le modèle de l'ordre juste, et tout argument concluant du naturel au légitime.

Piège — En déduire qu'aucune morale n'est possible : Hume ne supprime pas la morale, il la fonde ailleurs, dans le sentiment et l'approbation partagée.

Kant 1724-1804

Thèse

Réflexions sur l'éducation · 1803 · criticisme

L'homme ne devient homme que par l'éducation : l'humanité n'est pas un donné de naissance mais une tâche.

« L'homme ne peut devenir homme que par l'éducation. Il n'est que ce que l'éducation fait de lui. »

Nous naissons membres d'une espèce ; nous ne naissons pas humains au sens où l'entend la morale. Kant le formule sans réserve : « l'homme ne peut devenir homme que par l'éducation ; il n'est que ce que l'éducation fait de lui ». L'animal est achevé par l'instinct, une raison étrangère a tout prévu pour lui ; l'homme doit faire lui-même son plan de conduite, et comme il n'en est pas capable seul et immédiatement, d'autres doivent le faire pour lui. L'éducation comprend alors trois moments : les soins, la discipline qui empêche l'animalité de nuire à l'humanité, et l'instruction qui la cultive. Les cas documentés d'enfants privés de tout contact humain, dont le langage ne se développe jamais complètement, donnent à cette thèse une vérification négative et cruelle. Kant en tire une conséquence historique : l'éducation est le plus grand problème posé à l'homme, car chaque génération transmet à la suivante une humanité encore inachevée.

Permet de réfuter — L'idée que l'humanité serait une dotation naturelle qu'il suffirait de laisser se développer, comme chez le premier Rousseau.

Piège — Confondre discipline et dressage : la discipline kantienne prépare la liberté, elle ne vise pas l'obéissance.

Kant 1724-1804

Dépassement

Idée d'une histoire universelle au point de vue cosmopolitique · 1784 · criticisme

C'est l'antagonisme des hommes, et non leur bonne entente, qui développe leurs talents : la nature se sert de nos vices pour produire la culture.

« L'insociable sociabilité des hommes, c'est-à-dire leur tendance à entrer en société, tendance qui est cependant liée à une répulsion générale à demeurer en société. »

On imagine volontiers que la culture naîtrait de la concorde ; Kant soutient l'inverse. Le moyen dont la nature se sert pour développer les dispositions humaines est « l'insociable sociabilité des hommes, c'est-à-dire leur tendance à entrer en société, tendance qui est cependant liée à une répulsion générale à demeurer en société ». L'homme veut vivre avec ses semblables et veut simultanément tout diriger selon sa guise ; de cette résistance naissent la vanité, l'ambition, la cupidité — et avec elles les premiers pas hors de la rudesse, les talents cultivés, le goût formé, enfin le droit qui contient les libertés. Dans une arcadie de bergers parfaitement accordés, ajoute Kant, les dispositions resteraient éternellement enfouies : les hommes, doux comme leurs brebis, ne donneraient guère plus de prix à leur existence. La compétition scientifique et économique moderne illustre ce mécanisme. Reste que l'antagonisme n'est fécond qu'encadré par le droit, sans quoi il détruit ce qu'il a produit.

Permet de réfuter — L'idée rousseauiste que la société corrompt une nature bonne, et l'irénisme qui fait de l'harmonie la condition du progrès.

Piège — Y voir une apologie de la guerre : Kant décrit une ruse de la nature qui doit aboutir à une constitution juridique, non à la violence permanente.

Hegel 1770-1831

Thèse

Esthétique (leçons publiées) · 1835 · idéalisme allemand

Le beau produit par l'art est supérieur au beau naturel, parce qu'il porte la marque de l'esprit qui l'a conçu.

« Le beau artistique est supérieur au beau naturel, car il est engendré par l'esprit. »

La tradition veut que l'art imite la nature et lui reste par conséquent inférieur. Hegel renverse la hiérarchie : « le beau artistique est supérieur au beau naturel, car il est engendré par l'esprit ». Un paysage est beau, mais sa beauté est accidentelle, elle ne veut rien dire et ne se sait pas belle ; l'œuvre, elle, est un contenu spirituel qui s'est donné une forme sensible, et à ce titre elle porte en elle une vérité que la nature ignore. Hegel ajoute une conséquence contre-intuitive : même une idée médiocre, en tant qu'elle est le produit d'un esprit, est plus haute qu'un produit naturel. C'est pourquoi un tableau de Poussin ne vaut pas par sa ressemblance mais par ce qu'il fait comprendre du paysage, et pourquoi le simple trompe-l'œil est un exploit sans valeur artistique. Cette thèse commande tous les sujets opposant l'art et la nature : l'art ne copie pas le monde, il le rend signifiant.

Permet de réfuter — L'esthétique classique de l'imitation, qui mesure l'œuvre à sa fidélité au modèle naturel.

Piège — En conclure que Hegel méprise la nature : il ne nie pas sa beauté, il refuse qu'elle soit le critère de l'art.

Marx 1818-1883

Thèse

Le Capital, livre I · 1867 · matérialisme historique

Le travail humain se distingue de l'activité animale parce qu'il réalise une fin conçue d'avance, et transforme l'homme en même temps que la nature.

« Ce qui distingue dès l'abord le plus mauvais architecte de l'abeille la plus experte, c'est qu'il a construit la cellule dans sa tête avant de la construire dans la ruche. »

L'abeille bâtit des alvéoles d'une régularité que l'homme n'égale pas ; l'objection est ancienne et Marx la retourne en un critère décisif. « Ce qui distingue dès l'abord le plus mauvais architecte de l'abeille la plus experte, c'est qu'il a construit la cellule dans sa tête avant de la construire dans la ruche. » Le travail n'est pas défini par la perfection du résultat mais par l'antériorité de la représentation sur l'exécution : l'ouvrier réalise dans la matière une fin qu'il connaît, qui détermine comme une loi son mode opératoire, et à laquelle il doit subordonner sa volonté. D'où une seconde conséquence, plus importante encore : en agissant sur la nature extérieure et en la modifiant, l'homme modifie en même temps sa propre nature et développe les facultés qui y sommeillent. L'histoire des techniques est ainsi une histoire de l'humanité elle-même. Il n'y a donc pas d'essence humaine antérieure au travail dont on pourrait dresser la liste.

Permet de réfuter — Les définitions spéculatives de l'homme par la conscience ou la raison, indépendamment des conditions matérielles de son activité.

Piège — Réduire la thèse à une valorisation du travail : Marx décrit le travail en général, et consacre le reste du livre à montrer ce que le salariat en fait.

Nietzsche 1844-1900

Antithèse

La Généalogie de la morale, II · 1887 · généalogie

La culture est le long dressage par lequel l'animal humain est rendu régulier, calculable, capable de répondre de lui-même.

« Élever un animal qui puisse promettre, n'est-ce pas là cette tâche paradoxale que la nature s'est imposée à l'égard de l'homme ? »

Nous tenons la parole donnée pour un fait moral élémentaire ; Nietzsche en fait le produit d'une histoire violente. « Élever un animal qui puisse promettre, n'est-ce pas là cette tâche paradoxale que la nature s'est imposée à l'égard de l'homme ? » Promettre suppose en effet que l'on puisse disposer de l'avenir, donc qu'on ait d'abord cessé d'oublier — et l'oubli, rappelle-t-il, est une force active et salutaire. Il a donc fallu faire l'homme « nécessaire, uniforme, pareil parmi ses pareils, régulier », et cette mémoire de la volonté s'est inscrite par la douleur : les systèmes de peines, les supplices, les mnémotechniques cruelles que l'histoire du droit documente abondamment. La moralité des mœurs a été le moyen, l'individu souverain et responsable le résultat tardif. La culture n'est donc ni un don ni une douceur : c'est une sélection et un dressage, dont nous avons oublié le prix parce qu'il a été payé par d'autres.

Permet de réfuter — La vision kantienne d'une culture qui développerait harmonieusement une humanité déjà présente en droit dans chacun.

Piège — Faire de Nietzsche un adversaire de la culture : il en dénonce la genèse violente pour préparer une culture plus haute, non pour revenir à l'animalité.

Freud 1856-1939

Antithèse

Le Malaise dans la civilisation · 1930 · psychanalyse

La civilisation ne se construit qu'au prix d'un renoncement pulsionnel, source d'un mécontentement structurel qu'aucun progrès ne supprime.

« La civilisation repose sur le renoncement aux pulsions. »

On attend du progrès de la culture qu'il rende les hommes plus heureux ; Freud explique pourquoi cette attente est déçue. « La civilisation repose sur le renoncement aux pulsions » : pour que la vie en commun soit possible, il faut que la sexualité soit canalisée et surtout que l'agressivité soit désarmée. Or elle ne disparaît pas ; elle est retournée contre le moi et reprise par le surmoi, qui la dirige contre le sujet lui-même sous forme de sentiment de culpabilité. D'où le paradoxe décisif : plus la civilisation se renforce, plus la culpabilité augmente, et la rançon du progrès se paie d'une perte de bonheur. Freud en donne pour preuve la fragilité du commandement d'aimer son prochain, qu'il juge psychologiquement exorbitant, et la facilité avec laquelle les sociétés les plus policées basculent dans la violence de masse. La culture n'est donc pas la suppression de la nature pulsionnelle, mais un compromis instable avec elle.

Permet de réfuter — L'optimisme des Lumières, qui identifie progrès de la culture et adoucissement du bonheur humain.

Piège — Conclure que Freud condamne la civilisation : il la juge nécessaire, et décrit seulement son coût psychique, qu'il refuse de dissimuler.

Bergson 1859-1941

Thèse

L'Évolution créatrice · 1907 · spiritualisme

L'intelligence se définit d'abord par la fabrication d'outils : l'homme est moins un être qui sait qu'un être qui fabrique.

« L'intelligence, envisagée dans ce qui en paraît être la démarche originelle, est la faculté de fabriquer des objets artificiels, en particulier des outils à faire des outils. »

Définir l'homme par la connaissance, c'est commencer par la fin. Bergson propose un critère observable : « l'intelligence, envisagée dans ce qui en paraît être la démarche originelle, est la faculté de fabriquer des objets artificiels, en particulier des outils à faire des outils ». La précision est capitale : l'animal utilise parfois un objet, mais l'outil qui sert à produire d'autres outils ouvre une série indéfinie, et c'est cette récursivité qui rend possible une histoire technique cumulative. Bergson ajoute que si nous nous dépouillions de tout orgueil, nous ne dirions peut-être pas Homo sapiens mais Homo faber : la préhistoire, qui date les âges par les silex avant de pouvoir dater les pensées, lui donne raison. Il en tire aussi une limite sévère : une intelligence formée pour manipuler des solides pense mal le mouvement et la vie, qu'elle décompose en instants. La technique nous ouvre le monde et nous en ferme une part.

Permet de réfuter — La définition classique de l'homme par la raison contemplative, et l'idée que la science précède et commande la technique.

Piège — Oublier la restriction bergsonienne : l'intelligence fabricatrice n'est pas toute la pensée, l'intuition en est le complément nécessaire.

Claude Lévi-Strauss 1908-2009

Dépassement

Les Structures élémentaires de la parenté · 1949 · structuralisme

La prohibition de l'inceste, à la fois universelle comme la nature et normative comme la culture, est l'acte même du passage de l'une à l'autre.

« La prohibition de l'inceste constitue la démarche fondamentale grâce à laquelle, par laquelle, mais surtout en laquelle s'accomplit le passage de la nature à la culture. »

Pour distinguer la nature de la culture, Lévi-Strauss pose un critère simple : ce qui est universel chez l'homme relève de la nature, ce qui est soumis à une norme relève de la culture. Une règle vient pourtant contredire ce partage, car elle est universelle et normative à la fois : la prohibition de l'inceste, présente dans toutes les sociétés connues sous des formes variables. Loin d'être une exception gênante, elle est la charnière : « la prohibition de l'inceste constitue la démarche fondamentale grâce à laquelle, par laquelle, mais surtout en laquelle s'accomplit le passage de la nature à la culture ». En interdisant certaines alliances, le groupe oblige à chercher ailleurs, donc à échanger, et l'échange des femmes est, dans ces sociétés, le premier fait social, analogue à l'échange des biens et des mots. La règle n'a donc pas d'abord une fonction biologique : elle institue la réciprocité, c'est-à-dire la société elle-même.

Permet de réfuter — Les explications biologiques de la prohibition par les risques de consanguinité, qui n'expliquent ni son universalité ni la diversité de ses formes.

Piège — Croire que l'inceste serait naturellement impossible : s'il faut l'interdire partout, c'est bien qu'il est partout possible.

Claude Lévi-Strauss 1908-2009

Antithèse

Race et histoire · 1952 · structuralisme

Le refus de reconnaître l'humanité des cultures différentes est l'attitude la plus répandue, et c'est elle qui définit la barbarie.

« Le barbare, c'est d'abord l'homme qui croit à la barbarie. »

Juger qu'une culture est arriérée suppose une échelle, et l'échelle est toujours la nôtre. Lévi-Strauss observe que l'humanité s'arrête, pour la plupart des groupes, aux frontières de la tribu : beaucoup se désignent eux-mêmes par un nom signifiant « les hommes », ce qui implique que les autres ne le sont pas tout à fait. En rejetant hors de la culture ceux dont les mœurs nous heurtent, nous reproduisons exactement leur attitude : « le barbare, c'est d'abord l'homme qui croit à la barbarie ». L'anecdote des Grandes Antilles le montre avec une ironie parfaite : pendant que les Espagnols envoyaient des commissions enquêter pour savoir si les indigènes avaient une âme, ceux-ci immergeaient des prisonniers blancs pour vérifier si leur cadavre se corrompait. Lévi-Strauss n'en conclut pas que tout se vaut : il soutient que la diversité elle-même est la condition du progrès, qui naît de la coalition des cultures et non de leur uniformisation.

Permet de réfuter — L'évolutionnisme culturel qui aligne les sociétés sur une échelle unique dont l'Occident industriel occuperait le sommet.

Piège — En tirer un relativisme intégral : condamner la barbarie suppose déjà un principe universel, ce que Lévi-Strauss assume en défendant la diversité comme valeur.

Merleau-Ponty 1908-1961

Dépassement

Phénoménologie de la perception · 1945 · phénoménologie

On ne peut pas distinguer chez l'homme une couche de comportements naturels et une couche culturelle : tout y est à la fois donné et institué.

« Tout est fabriqué et tout est naturel chez l'homme. »

Le partage entre nature et culture suppose qu'on puisse, dans une conduite humaine, séparer la part de l'un et de l'autre. Merleau-Ponty soutient que l'opération est impossible : « tout est fabriqué et tout est naturel chez l'homme », en ce sens qu'il n'est pas un comportement qui ne doive quelque chose à l'être biologique, ni un seul qui n'échappe à la simplicité de la vie animale en détournant les conduites vitales par une sorte de dérobade. Le sommeil, la faim, la sexualité ne sont jamais chez nous de purs processus : ils sont déjà pris dans un sens, une pudeur, une attente. Le corps humain n'est pas une nature sur laquelle la culture viendrait se poser comme un vêtement ; il est le lieu même où un sens s'institue. L'exemple des manières de table le montre bien : nous ne mangeons jamais simplement, et pourtant nous mangeons vraiment. Il faut donc renoncer à l'image des deux couches superposées.

Permet de réfuter — Le partage strict de Lévi-Strauss entre l'universel et la norme, et tout dualisme qui traiterait le corps comme une nature muette.

Piège — Comprendre la formule comme un slogan relativiste : elle dit que les deux ordres sont indissociables, non qu'ils sont indifférenciés.

Simone de Beauvoir 1908-1986

Antithèse

Le Deuxième Sexe · 1949 · existentialisme

Ce qu'on présente comme la nature féminine est le produit d'une éducation et d'une situation sociale, non un donné biologique.

« On ne naît pas femme : on le devient. »

Aucun argument n'a plus de force apparente que celui qui invoque la nature pour justifier une condition sociale. Beauvoir le démonte par une formule devenue décisive : « on ne naît pas femme : on le devient ». Aucun destin biologique, psychique ou économique ne définit la figure que revêt dans la société la femelle humaine ; c'est l'ensemble de la civilisation qui élabore ce produit intermédiaire entre le mâle et le castrat qu'on qualifie de féminin. La démonstration est d'abord descriptive : Beauvoir suit l'enfance, l'adolescence, le mariage, et montre comment chaque étape apprend la dépendance, la parure, le repli sur l'immanence. La distinction qu'elle établit entre le sexe, donnée biologique, et la situation, ensemble de conduites apprises, a rendu possible un siècle d'analyses sociales. Sa portée dépasse le cas qu'elle traite : elle donne le modèle de toute critique qui débusque une coutume sous l'apparence d'une nature.

Permet de réfuter — L'essentialisme qui déduit un rôle social d'une différence biologique, en particulier chez les moralistes du « caractère féminin ».

Piège — Y lire une négation du corps : Beauvoir consacre de longs chapitres aux données biologiques, elle conteste qu'elles fondent un destin.

Hannah Arendt 1906-1975

Dépassement

Condition de l'homme moderne · 1958 · phénoménologie politique

L'œuvre humaine dresse contre le cycle biologique un monde d'objets durables, condition de toute vie proprement humaine.

« La terre est la quintessence même de la condition humaine. »

Arendt distingue le travail, qui répond aux besoins vitaux et se consume aussitôt, et l'œuvre, qui produit des objets destinés à durer. Le travail nous maintient dans le cycle de la nature ; l'œuvre construit un monde, c'est-à-dire un ensemble de choses stables — tables, maisons, lois, institutions — qui se tient entre les hommes, les sépare et les relie à la fois, et surtout leur survit. Sans cette permanence, aucune mémoire, aucune promesse, aucune politique ne seraient possibles : nous serions rendus à la répétition de la vie. Arendt rappelle pourtant que « la terre est la quintessence même de la condition humaine », et elle lit dans le rêve moderne de quitter la planète, comme dans la fabrication artificielle de la vie, une révolte contre la condition donnée. L'artifice est donc notre demeure, à la condition de ne pas se prendre pour une création ex nihilo. La question contemporaine des mondes entièrement techniques trouve ici son cadre.

Permet de réfuter — L'apologie moderne du travail productif, qui confond l'activité qui consume et celle qui édifie un monde commun.

Piège — Confondre travail et œuvre : chez Arendt, ce sont deux activités distinctes, et leur confusion est le symptôme même de la modernité.

Heidegger 1889-1976

Antithèse

La Question de la technique · 1954 · phénoménologie

La technique moderne n'est pas un simple moyen : elle est un mode de dévoilement qui somme la nature de se livrer comme fonds disponible.

« L'essence de la technique n'est rien de technique. »

On définit d'ordinaire la technique comme un ensemble de moyens neutres, dont tout dépendrait de l'usage. Heidegger conteste cette évidence : « l'essence de la technique n'est rien de technique ». Ce que la technique moderne modifie n'est pas d'abord notre pouvoir, c'est notre manière de laisser paraître les choses. Là où l'ancien moulin s'en remettait au courant du fleuve, la centrale somme le Rhin de livrer de l'énergie : le fleuve devient fournisseur de pression hydraulique, et lorsqu'il redevient paysage, c'est à titre d'objet pour une industrie touristique. La nature entière est ainsi requise comme fonds, stock disponible et commutable — la forêt en mètres cubes de bois, le sol en réserves, et l'homme lui-même en ressource humaine. Le danger n'est donc pas tel ou tel usage nocif, mais que ce mode de dévoilement finisse par recouvrir tous les autres. D'où le rôle que Heidegger accorde à l'art, qui laisse paraître les choses autrement.

Permet de réfuter — La thèse instrumentale selon laquelle la technique serait un moyen neutre dont seule la finalité serait moralement qualifiable.

Piège — En faire un adversaire des machines : Heidegger ne prêche ni le retour en arrière ni le refus, mais un autre rapport à ce qui se dévoile.

Hans Jonas 1903-1993

Dépassement

Le Principe responsabilité · 1979 · éthique environnementale

La puissance technique moderne, dont les effets atteignent les générations futures, exige un impératif nouveau, fondé sur la vulnérabilité et non sur la réciprocité.

« Agis de façon que les effets de ton action soient compatibles avec la permanence d'une vie authentiquement humaine sur terre. »

Toutes les morales antérieures supposaient que la portée de l'action humaine était limitée dans l'espace et le temps, et qu'elle s'exerçait entre contemporains capables de réciprocité. La technique moderne a ruiné ces deux présupposés : ses effets s'étendent à des siècles et à la biosphère entière. Jonas en tire un impératif reformulé : « agis de façon que les effets de ton action soient compatibles avec la permanence d'une vie authentiquement humaine sur terre ». L'obligation ne naît plus d'un contrat mais de la vulnérabilité de ce qui ne peut ni protester ni consentir — la nature, les générations à venir. Jonas y ajoute une règle de prudence, « l'heuristique de la peur » : dans l'incertitude, il faut donner plus de poids au pronostic de malheur qu'à celui de bonheur, comme le fait aujourd'hui le principe de précaution inscrit dans le droit. Le stockage des déchets nucléaires, qui engage des dizaines de milliers d'années, illustre exactement ce déplacement.

Permet de réfuter — Les éthiques du contrat et de la réciprocité, kantiennes ou utilitaristes, qui n'obligent qu'envers des partenaires présents.

Piège — Confondre l'heuristique de la peur avec un refus du progrès : c'est une règle d'évaluation dans l'incertitude, non une interdiction d'agir.

Aldo Leopold 1887-1948

Dépassement

Almanach d'un comté des sables · 1949 · écologie

La communauté morale doit être élargie aux sols, aux eaux, aux plantes et aux animaux, c'est-à-dire à la terre elle-même.

« Une chose est juste lorsqu'elle tend à préserver l'intégrité, la stabilité et la beauté de la communauté biotique ; elle est injuste lorsqu'elle tend à l'inverse. »

L'histoire de l'éthique est celle d'un élargissement continu du cercle de ceux qui comptent : les esclaves, puis les étrangers, puis les femmes y sont entrés successivement. Leopold propose l'étape suivante, une éthique de la terre qui change le rôle de l'homme, de conquérant de la communauté en simple membre et citoyen de celle-ci. Le critère qu'il en tire tient en une phrase : « une chose est juste lorsqu'elle tend à préserver l'intégrité, la stabilité et la beauté de la communauté biotique ; elle est injuste lorsqu'elle tend à l'inverse ». Sa force est d'échapper au calcul purement économique : une espèce sans valeur marchande, comme le loup qu'il avait lui-même contribué à éliminer avant d'en mesurer le rôle sur les populations de cerfs et sur la végétation, garde une valeur écologique décisive. Sa difficulté est symétrique : elle attribue une valeur morale à des ensembles, non à des individus, ce que les défenseurs des animaux lui reprochent.

Permet de réfuter — L'anthropocentrisme kantien, qui ne reconnaît envers les êtres naturels que des devoirs indirects, et la conservation purement économique des ressources.

Piège — Confondre stabilité et immobilité : les écosystèmes évoluent, et l'éthique de la terre ne demande pas de figer la nature dans un état supposé originel.

Philippe Descola né en 1949

Dépassement

Par-delà nature et culture · 2005 · anthropologie

L'opposition de la nature et de la culture n'est pas une donnée universelle mais une manière particulière, occidentale et moderne, de répartir les êtres.

« Sans citation littérale : le grand partage entre nature et culture est une cosmologie parmi d'autres, celle que Descola nomme le naturalisme. »

Le partage entre nature et culture nous semble si évident qu'on le prend pour la structure du réel. L'anthropologie comparée de Descola en fait un cas particulier. Partant de son enquête chez les Achuar d'Amazonie, où plantes et animaux sont traités comme des personnes dotées d'intériorité avec lesquelles on entretient des rapports de parenté, il dégage quatre manières de répartir les êtres selon qu'on leur accorde ou non une intériorité et une physicalité semblables aux nôtres : l'animisme, le totémisme, l'analogisme et le naturalisme. Le naturalisme — le nôtre — accorde aux non-humains un corps comparable au nôtre mais leur refuse une intériorité, ce qui produit une nature muette et objective, face à des cultures humaines multiples. Cette configuration date du XVIIe siècle européen ; elle n'a rien d'universel. La conséquence est considérable pour les débats écologiques : protéger la nature suppose de l'avoir d'abord constituée comme un domaine séparé.

Permet de réfuter — L'universalité supposée du partage nature/culture, y compris dans la version structuraliste de Lévi-Strauss.

Piège — En conclure que la nature n'existe pas : Descola conteste une manière de découper le réel, non la réalité des processus physiques et biologiques.

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