Les 84 auteurs officiels de Philosophie Terminale, de l’Antiquité au XXe siècle, avec une thèse clé chacun
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Les 84 auteurs officiels du programme, par ordre chronologique, des présocratiques à Putnam, en passant par Zhuangzi, Avicenne, Descartes, Kant, Nietzsche, Arendt et Simone Weil. Chaque auteur est présenté avec ses dates, son œuvre majeure, une thèse clé, une citation quand elle est vérifiée, un paragraphe rédigé et le piège à éviter.
84 thèses, 84 auteurs. Une entrée = une thèse, pas un auteur : le même philosophe revient pour des idées différentes. Chaque paragraphe est rédigé pour être replacé tel quel dans une copie.
Alain 1868-1951
Thèse
Propos sur les pouvoirs · 1924 · rationalisme moraliste
La liberté commence dans le jugement : penser, c'est refuser l'assentiment immédiat à ce qui se présente.
« Penser, c'est dire non. »
Alain ramène la liberté à un geste unique et accessible à tous : la suspension du jugement. « Penser, c'est dire non. » Le oui est passif : il suffit de se laisser aller au spectacle, à la rumeur, à l'évidence apparente. Le non, lui, demande un acte : arrêter l'adhésion, examiner, différer. La liberté n'est donc pas d'abord un pouvoir sur les choses, elle est une puissance de refus à l'égard de ce qui se donne comme vrai. Le bâton plongé dans l'eau paraît brisé ; c'est en refusant ce que l'œil affirme que l'esprit devient libre. Alain en tire immédiatement une politique : le citoyen libre n'est pas celui qui approuve un bon pouvoir, c'est celui qui garde à l'égard de tout pouvoir une défiance méthodique. La thèse a l'avantage de rendre la liberté vérifiable dans un acte simple ; sa limite est qu'un refus systématique n'est plus un jugement mais une nouvelle servitude, comme le montre le complotisme contemporain.
Permet de réfuter — Les thèses qui font de la liberté un pouvoir causal sur le monde extérieur, et qui la déclarent nulle dès qu'on est empêché d'agir.
Piège — Transformer cette formule en éloge de la contestation permanente : Alain parle du jugement, et le non est chez lui la condition d'un oui examiné.
Elizabeth Anscombe 1919-2001
Thèse
L’Intention · 1957 · philosophie analytique, philosophie de l’action
Une action est intentionnelle quand on peut lui appliquer la question « pourquoi ? » au sens où elle demande une raison d’agir, et non une simple cause.
« »
Élève de Wittgenstein, qu’elle a traduit en anglais, Anscombe enseigne à Oxford puis à Cambridge. Dans L’Intention, elle part d’un homme qui actionne une pompe. On peut décrire ce qu’il fait de plusieurs façons : il bouge le bras, il pompe de l’eau, il remplit la citerne d’une maison, il empoisonne ses habitants si l’eau est empoisonnée. Son action est intentionnelle sous certaines de ces descriptions et non sous d’autres : celles pour lesquelles il accepte de répondre à la question « pourquoi ? » en donnant une raison. L’année suivante, dans « La philosophie morale moderne » (1958), elle forge le mot « conséquentialisme » pour critiquer les morales qui jugent les actes à leurs seuls effets. Sa portée est d’avoir fait de l’intention un concept précis, indispensable pour penser la responsabilité.
Permet de réfuter — Les morales conséquentialistes, qu’elle a nommées ainsi pour les critiquer.
Piège — Croire qu’une action n’a qu’une description : le même geste peut être intentionnel sous une description (pomper) et non sous une autre.
Hannah Arendt 1906-1975
Dépassement
Condition de l'homme moderne · 1958 · phénoménologie politique
Trois activités qu'on confond sous le mot « travail » doivent être séparées : le travail qui entretient la vie, l'œuvre qui bâtit un monde, l'action qui institue l'histoire.
« Le travail est l'activité qui correspond au processus biologique du corps humain. »
Arendt tient que la philosophie moderne a perdu des distinctions que les langues anciennes conservaient. Le travail « est l'activité qui correspond au processus biologique du corps humain » : il produit des biens consommables, se répète sans fin et ne laisse rien — le repas est mangé, le linge est à relaver. L'œuvre, au contraire, fabrique des objets durables : une table, une maison, un code de lois subsistent après leur auteur et composent le monde commun où des générations se succèdent. L'action, enfin, est ce que les hommes font et disent entre eux, sans médiation d'objet, et c'est elle seule qui produit de l'imprévisible, donc de l'histoire. L'exemple le plus clair est domestique : cuisiner relève du travail, fabriquer la table relève de l'œuvre, décider ensemble qui sera invité relève de l'action. La portée est polémique : en faisant du travail la valeur suprême, la modernité a promu l'animal laborans au détriment du citoyen, et confondu la politique avec la gestion des besoins.
Permet de réfuter — Marx, qui unifie ces trois activités sous la catégorie de production et voit dans le travail l'essence de l'homme.
Piège — Traduire « labor » et « work » l'un par l'autre : toute l'analyse repose sur leur différence, et l'inversion ruine le devoir.
Aristote 384-322 av. J.-C.
Thèse
Éthique à Nicomaque · -335 · eudémonisme
Le bonheur est le souverain bien, et il consiste dans l’activité de l’âme conforme à la vertu, sur une vie entière.
« « Le bonheur est une certaine activité de l’âme en accord avec une vertu parfaite. » (Éthique à Nicomaque, I, 13) »
Aristote commence par un argument formel : toutes nos actions visent une fin, et l’on ne peut remonter à l’infini ; il existe donc une fin dernière, choisie pour elle-même et jamais en vue d’autre chose. Cette fin, tous la nomment bonheur. Reste à savoir ce qu’elle contient, et la réponse est célèbre : « le bonheur est une certaine activité de l’âme en accord avec une vertu parfaite ». Le mot capital est activité. On n’est pas heureux comme on possède une qualité ; on l’est en exerçant excellemment ce qui nous est propre, l’usage de la raison. Deux conséquences suivent, que les copies négligent. La première est la durée : « une hirondelle ne fait pas le printemps », et l’on ne juge d’une vie qu’achevée. La seconde est la place des biens extérieurs : Aristote refuse l’angélisme et reconnaît que Priam, roi de Troie dépouillé et endeuillé à la fin de sa vie, ne saurait être dit heureux. Le bonheur est donc une réussite, non un sentiment.
Permet de réfuter — Calliclès et l’hédonisme, pour qui le bonheur se mesure à l’intensité du plaisir ressenti.
Piège — Traduire eudaimonia par « bonheur » au sens moderne de sentiment : il s’agit d’une vie objectivement accomplie, dont on peut être mauvais juge.
Raymond Aron 1905-1983
Thèse
Introduction à la philosophie de l’histoire · 1938 · philosophie critique de l’histoire, libéralisme
La connaissance historique n’est pas le reflet d’un passé tout fait : l’historien reconstruit les événements depuis sa situation, si bien qu’il n’existe pas de vérité historique absolue.
« »
Philosophe et sociologue, longtemps éditorialiste, Aron soutient en 1938 une thèse sur les limites de l’objectivité historique. Le passé ne se donne pas tel quel : l’historien choisit, découpe, relie, et ses questions viennent de son présent. Aron parle d’une « dissolution de l’objet » : l’histoire n’existe pas comme une réalité toute faite qu’il suffirait de copier. Cette lucidité n’autorise pas l’arbitraire : la critique des sources et l’analyse des causes restent des exigences de la science historique. Elle interdit en revanche de prétendre lire dans l’histoire un sens final que l’avenir confirmerait nécessairement ; Aron en tirera dans L’Opium des intellectuels (1955) une critique des philosophies de l’histoire qui servent d’idéologie. Sa portée est de tenir ensemble connaissance de l’histoire et liberté de l’homme qui la fait.
Permet de réfuter — Les philosophies de l’histoire qui prétendent en connaître le sens et la fin, de Hegel au marxisme.
Piège — En faire un relativiste : il borne l’objectivité historique sans la nier, et maintient les exigences de preuve de l’historien.
Augustin 354-430
Dépassement
Confessions, XI · 400 · platonisme chrétien
Il n'y a pas trois temps mais trois présents dans l'âme : la mémoire pour le passé, l'attention pour le présent, l'attente pour l'avenir ; le temps est une distension de l'âme.
« C'est en toi, mon esprit, que je mesure le temps. »
La solution d'Augustin au paradoxe du temps consiste à changer de lieu : « C'est en toi, mon esprit, que je mesure le temps. » Il n'existe pas trois temps séparés, dont deux seraient inexistants, mais trois modes d'un seul présent : le présent du passé, qui est la mémoire ; le présent du présent, qui est l'attention ; le présent de l'avenir, qui est l'attente. Le temps est ainsi une distensio animi, une distension de l'âme tendue entre ce qu'elle retient et ce qu'elle anticipe. L'exemple du chant que l'on récite, qu'Augustin développe, rend la thèse irrécusable : pour dire ou entendre un air, et non une suite de sons sans lien, il faut tenir ensemble la note qui vient de s'éteindre et celle qu'on attend ; sans cette tenue, il n'y aurait pas de musique mais un bruit chaque fois nouveau. La portée est immense : Husserl en tirera la rétention et la protention, Ricœur en fera le point de départ de sa réflexion sur le récit. La limite tient au risque d'enfermer le temps dans la conscience, alors qu'un monde changeait avant toute conscience.
Permet de réfuter — Toute conception purement physique du temps, qui ne peut expliquer comment on mesure une durée dont les parties ne coexistent jamais.
Piège — Conclure que le temps serait « psychologique » donc relatif à chacun : la distension de l'âme n'empêche pas la mesure publique.
Marc Aurèle 121-180
Thèse
Pensées pour moi-même · 175 · stoïcisme
Ce qui arrive appartient à l’ordre rationnel du tout : il dépend de moi de bien juger et de bien agir pour la communauté humaine, non de changer les événements.
« »
Empereur romain de 161 à 180, Marc Aurèle écrit en grec, souvent pendant ses campagnes, des notes qui ne sont pas destinées à être publiées. Il y reprend les principes stoïciens, en particulier ceux d’Épictète, qu’il a lu : ce qui nous trouble, ce ne sont pas les choses mais nos jugements sur elles ; ce qui ne dépend pas de nous fait partie d’un ordre du monde qu’il faut accepter. Il s’exerce à se rappeler la brièveté de toute chose, à voir les événements de haut, et à se considérer comme membre d’une seule cité humaine, ce qui l’oblige envers tous. L’empereur ne s’accorde aucun privilège : la même discipline vaut pour lui et pour le dernier des citoyens. Sa portée est de montrer une sagesse pratiquée au cœur du pouvoir, sous forme d’exercices quotidiens.
Permet de réfuter — Épicure, pour qui le monde est un assemblage d’atomes sans providence : Marc Aurèle examine lui-même l’alternative et tranche pour un ordre rationnel.
Piège — Lire les Pensées comme un traité : ce sont des exercices écrits pour soi, où l’auteur se répète des principes qu’il s’efforce de vivre.
La Loi révélée commande d’étudier la philosophie, car la vérité démontrée ne peut contredire la vérité révélée : en cas de conflit apparent, c’est le texte qu’il faut interpréter.
« »
Juriste et cadi à Séville puis à Cordoue, médecin, Averroès consacre une grande partie de son œuvre à commenter Aristote, au point que les Latins l’appelleront « le Commentateur ». Dans le Discours décisif, il pose une question de droit : la Loi religieuse permet-elle, interdit-elle ou ordonne-t-elle la philosophie ? Il répond qu’elle l’ordonne à ceux qui en sont capables, puisqu’elle invite à réfléchir sur les êtres pour connaître leur auteur. La vérité étant une, la démonstration ne peut contredire l’Écriture ; si elle semble le faire, il faut chercher le sens caché du texte. Il distingue enfin trois manières d’adhérer au vrai : par la démonstration, par la dialectique et par la rhétorique, selon les esprits. Sa portée est de fonder en droit la légitimité de la raison face à la foi.
Permet de réfuter — Al-Ghazâlî, à qui il répond par L’Incohérence de l’incohérence.
Piège — Lui prêter la doctrine de la « double vérité » : c’est à certains averroïstes latins qu’on l’a reprochée ; Averroès soutient au contraire que la vérité est une.
Avicenne (Ibn Sīnā) 980-1037
Thèse
Le Livre de la guérison (Kitāb al-Shifāʾ) · 1020 · aristotélisme arabe (falsafa)
L’âme a conscience d’elle-même sans passer par le corps : un homme créé d’un coup, suspendu dans le vide sans rien percevoir, affirmerait encore sa propre existence.
« »
Médecin et philosophe persan, auteur du Canon de la médecine, Avicenne compose avec le Livre de la guérison une vaste encyclopédie qui reprend et transforme Aristote. Dans la partie consacrée à l’âme, il propose une expérience de pensée restée célèbre : imaginons un homme créé d’un coup, adulte, les yeux voilés, flottant dans l’air, les membres écartés de sorte qu’ils ne se touchent pas. Il ne perçoit rien, ni le monde ni son propre corps ; pourtant il affirmerait son existence. La conscience de soi ne dépend donc pas de la perception du corps, ce qui conduit Avicenne à penser l’âme comme une substance distincte de lui. On lui doit aussi la distinction de l’essence et de l’existence, que la scolastique latine reprendra. Sa portée est d’anticiper, six siècles avant Descartes, l’idée d’un rapport immédiat de l’esprit à lui-même.
Permet de réfuter — Al-Ghazâlî, qui dans L’Incohérence des philosophes attaque plusieurs thèses des philosophes de langue arabe, Avicenne en tête.
Piège — Prendre l’homme volant pour une observation : c’est une fiction construite pour isoler la conscience de soi de toute perception, non un fait constaté.
Bachelard 1884-1962
Antithèse
La Formation de l'esprit scientifique · 1938 · épistémologie historique
L'opinion n'est pas un savoir approximatif à corriger mais un obstacle à détruire : la science commence par une rupture avec l'expérience immédiate et le sens commun.
« L'opinion pense mal ; elle ne pense pas ; elle traduit des besoins en connaissances. »
Il serait pourtant naïf de croire que la science prolonge l'expérience quotidienne. Bachelard soutient l'inverse : elle se construit contre elle. « L'opinion pense mal ; elle ne pense pas ; elle traduit des besoins en connaissances » ; elle désigne les objets par leur usage, jamais par leur structure. Les obstacles épistémologiques ne sont donc pas des ignorances mais des connaissances installées, d'autant plus tenaces qu'elles ont servi : l'expérience première, l'image familière, la généralisation hâtive. L'histoire de la chaleur le montre bien, où l'on a longtemps imaginé un fluide subtil, le calorique, parce que le chaud semble couler dans le froid ; il a fallu rompre avec cette image pour penser l'agitation moléculaire. La portée de cette thèse est de faire de la pédagogie des sciences un travail de destruction avant d'être un travail d'accumulation. Sa limite est qu'à trop souligner la rupture, on rend inexplicable la naissance même de la science.
Permet de réfuter — L'empirisme de Bacon et de Claude Bernard, pour qui l'observation attentive conduit progressivement à la connaissance.
Piège — L'obstacle épistémologique n'est pas l'ignorance mais un savoir ancien : c'est ce qui le rend difficile à déloger.
Francis Bacon 1561-1626
Thèse
Novum Organum · 1620 · empirisme
On ne connaît la nature qu'en l'interrogeant par des expériences réglées, et l'on ne la domine qu'en obéissant aux lois qu'elle impose.
« On ne triomphe de la nature qu'en lui obéissant. »
Encore faut-il que la raison sorte d'elle-même. Bacon reproche à la scolastique de filer des syllogismes à partir de notions mal formées : il faut refaire le chemin depuis les faits, par une induction méthodique qui compare les cas de présence, d'absence et de degré. Mais l'esprit n'est pas un miroir fidèle ; il est encombré d'idoles — celles de la tribu, de la caverne, de la place publique, du théâtre — qui lui font voir ce qu'il attend. Le remède est l'expérimentation, qui soumet la nature à des conditions choisies : car « on ne triomphe de la nature qu'en lui obéissant ». Le vol n'a été conquis qu'en respectant les lois de la portance, jamais en les niant. La portée de cette formule est qu'elle unit connaissance et puissance sans les confondre. Sa limite est que Bacon croit encore les faits capables de parler seuls, ce que Claude Bernard réfutera.
Permet de réfuter — La méthode déductive des scolastiques, qui tirait des conclusions sur la nature à partir de principes hérités d'Aristote.
Piège — Bacon n'est pas un pur collectionneur de faits : il élabore des tables et des règles, c'est-à-dire déjà une théorie de l'induction.
Simone de Beauvoir 1908-1986
Antithèse
Le Deuxième Sexe · 1949 · existentialisme
Ce qu'on présente comme la nature féminine est le produit d'une éducation et d'une situation sociale, non un donné biologique.
« On ne naît pas femme : on le devient. »
Aucun argument n'a plus de force apparente que celui qui invoque la nature pour justifier une condition sociale. Beauvoir le démonte par une formule devenue décisive : « on ne naît pas femme : on le devient ». Aucun destin biologique, psychique ou économique ne définit la figure que revêt dans la société la femelle humaine ; c'est l'ensemble de la civilisation qui élabore ce produit intermédiaire entre le mâle et le castrat qu'on qualifie de féminin. La démonstration est d'abord descriptive : Beauvoir suit l'enfance, l'adolescence, le mariage, et montre comment chaque étape apprend la dépendance, la parure, le repli sur l'immanence. La distinction qu'elle établit entre le sexe, donnée biologique, et la situation, ensemble de conduites apprises, a rendu possible un siècle d'analyses sociales. Sa portée dépasse le cas qu'elle traite : elle donne le modèle de toute critique qui débusque une coutume sous l'apparence d'une nature.
Permet de réfuter — L'essentialisme qui déduit un rôle social d'une différence biologique, en particulier chez les moralistes du « caractère féminin ».
Piège — Y lire une négation du corps : Beauvoir consacre de longs chapitres aux données biologiques, elle conteste qu'elles fondent un destin.
Walter Benjamin 1892-1940
Dépassement
L'Œuvre d'art à l'époque de sa reproductibilité technique · 1935 · École de Francfort
La reproduction technique détruit l'aura de l'œuvre, c'est-à-dire son unicité rituelle, et transforme la fonction sociale de l'art.
« « À l'époque de la reproductibilité technique, ce qui dépérit dans l'œuvre d'art, c'est son aura. » »
La photographie et le cinéma ont-ils changé l'art ou seulement sa diffusion ? Benjamin soutient qu'ils ont changé l'œuvre elle-même : « à l'époque de la reproductibilité technique, ce qui dépérit dans l'œuvre d'art, c'est son aura ». L'aura, cette « unique apparition d'un lointain, si proche soit-il », tenait à l'existence de l'œuvre en un seul lieu et un seul temps, et à son enracinement dans le rituel. Reproduite indéfiniment, l'œuvre vient à nous au lieu que nous allions vers elle ; sa valeur cultuelle s'efface au profit d'une valeur d'exposition. Le cinéma pousse ce mouvement à son terme, car il n'existe pas d'original d'un film. Benjamin n'y voit pas une chute : arrachée à la tradition, l'œuvre devient disponible pour une fonction politique, et il oppose la politisation de l'art par les uns à l'esthétisation de la politique par le fascisme.
Permet de réfuter — Adorno, pour qui la diffusion de masse produit non une émancipation mais une industrie qui standardise la conscience.
Piège — Lire Benjamin comme un nostalgique de l'original : il analyse la perte de l'aura comme une chance politique, non comme une déchéance.
Bentham 1748-1832
Thèse
Introduction aux principes de la morale et de la législation · 1789 · utilitarisme
Le bonheur est une grandeur calculable, et l’action juste est celle qui produit la plus grande quantité de bonheur pour le plus grand nombre.
« « Nature has placed mankind under the governance of two sovereign masters, pain and pleasure. » (Introduction aux principes de la morale et de la législation, I, texte original : la nature a placé l’humanité sous le gouvernement de deux maîtres souverains, la douleur et le plaisir) »
Bentham prend au sérieux l’idée que le bonheur soit la fin de l’action, et en tire une conséquence méthodique : s’il est une fin, il doit être mesurable, sinon aucune décision rationnelle n’est possible. Son point de départ est un constat naturaliste : la nature a placé l’humanité sous le gouvernement de deux maîtres souverains, la douleur et le plaisir. Le principe d’utilité en découle : est bonne l’action qui augmente la somme des plaisirs et diminue celle des peines, en comptant chacun pour un. L’arithmétique des plaisirs fixe alors sept critères — intensité, durée, certitude, proximité, fécondité, pureté, étendue — qui permettent de comparer des politiques publiques comme on compare des quantités. Les réformes qu’il inspire, du droit pénal anglais aux conditions de détention, montrent que la thèse n’est pas spéculative. Sa portée est de transformer le bonheur en objet de législation ; sa limite apparaît dès qu’on demande si une somme importante de satisfactions peut compenser le malheur infligé à quelques-uns.
Permet de réfuter — Kant, pour qui le bonheur est indéterminable et ne peut servir de critère moral.
Piège — Confondre utilitarisme et égoïsme : chacun compte pour un, y compris les animaux, dont Bentham demande : « peuvent-ils souffrir ? »
Bergson 1859-1941
Antithèse
Essai sur les données immédiates de la conscience · 1889 · spiritualisme, philosophie de la durée
Le temps mesuré par la science est un temps spatialisé ; le temps réel est la durée, succession qualitative où les moments se pénètrent au lieu de s'additionner.
« La durée toute pure est la forme que prend la succession de nos états de conscience quand notre moi se laisse vivre. »
Compter le temps, c'est peut-être déjà le perdre. Bergson le soutient : ce que la science mesure, ce sont des simultanéités entre un mobile et une aiguille, donc des positions dans l'espace, jamais l'écoulement lui-même. Le temps réel est tout autre : « la durée toute pure est la forme que prend la succession de nos états de conscience quand notre moi se laisse vivre » — une continuité où les moments se fondent, sans contours ni juxtaposition. Deux expériences imposent la distinction. Une heure d'attente et une heure de plaisir sont déclarées égales par l'horloge alors qu'elles ne le sont pour personne. Et surtout, comme il l'écrira dans L'Évolution créatrice, « si je veux me préparer un verre d'eau sucrée, j'ai beau faire, je dois attendre que le sucre fonde » : ce délai n'est pas une commodité de calcul, il coïncide avec mon impatience et m'apprend que la durée est de la réalité, non de la mesure. La portée est de rendre pensable la nouveauté véritable. Sa limite est que Bergson sous-estime la fécondité du temps mesuré, dont dépend toute la physique moderne.
Permet de réfuter — La conception d'Aristote et de la science classique, qui définit le temps comme nombre et croit ainsi l'avoir saisi tout entier.
Piège — Opposer un temps « faux » de la science à un temps « vrai » de la conscience : Bergson dit que ce sont deux réalités, non une erreur et une vérité.
George Berkeley 1685-1753
Thèse
Traité sur les principes de la connaissance humaine · 1710 · immatérialisme, empirisme
Pour les choses sensibles, être, c’est être perçu : il n’existe pas de matière indépendante de l’esprit, seulement des esprits et leurs idées.
« »
Philosophe irlandais, évêque anglican de Cloyne, Berkeley pousse l’empirisme jusqu’à une conclusion déroutante. Ce que nous connaissons des choses, ce sont des qualités perçues : couleurs, saveurs, odeurs, résistances, formes. Or ces qualités n’existent que dans l’esprit qui les perçoit, et Berkeley montre que l’étendue et le mouvement, que Locke tenait pour des qualités premières appartenant aux corps eux-mêmes, n’échappent pas à cette relativité. L’idée d’une matière qui existerait sans être perçue est donc vide de sens. Les objets ne s’évanouissent pas pour autant quand je ferme les yeux : ils restent perçus par Dieu, qui produit en nous les idées des sens selon un ordre régulier, que nous appelons les lois de la nature. Sa portée est de mettre en question l’évidence d’un monde extérieur matériel.
Permet de réfuter — Locke, qui maintenait une substance matérielle comme support inconnu des qualités.
Piège — Lui faire dire que les choses cessent d’exister quand personne ne les regarde : elles continuent d’exister parce qu’elles sont perçues par Dieu.
Anselme de Cantorbéry 1033-1109
Thèse
Proslogion · 1078 · scolastique
La foi cherche l'intelligence : elle ne se substitue pas à la raison mais lui donne son objet, et l'idée même de Dieu implique son existence.
« Je ne cherche pas à comprendre pour croire, mais je crois pour comprendre. »
L'argument ontologique d'Anselme est la tentative la plus pure de faire sortir l'existence de Dieu de son seul concept. Dieu est défini comme ce dont on ne peut rien penser de plus grand ; or, si ce dont on ne peut rien penser de plus grand n'existait que dans l'entendement, on pourrait en penser un plus grand, celui qui existerait aussi dans la réalité ; il est donc contradictoire de concevoir Dieu et de le dire inexistant. Ce raisonnement n'est pourtant pas celui d'un incroyant qui chercherait des garanties : il est écrit en prière, dans le mouvement de la fides quaerens intellectum, la foi cherchant l'intelligence. Le moine Gaunilon objecte aussitôt qu'on pourrait, par le même procédé, prouver l'existence d'une île parfaite ; Kant portera un coup plus dur encore en montrant que l'existence n'est pas un prédicat. L'argument reste pourtant le laboratoire où s'éprouve le rapport du concept au réel.
Permet de réfuter — L'insensé du psaume, et plus sérieusement Gaunilon, qui montre qu'on ne passe pas d'une définition à une existence.
Piège — Anselme ne prétend pas convertir par la preuve : son argument s'adresse à un croyant qui veut comprendre ce qu'il croit déjà.
Cicéron 106-43 av. J.-C.
Thèse
De la République · -51 · Nouvelle Académie, éclectisme d’inspiration stoïcienne
Il existe une loi vraie, la droite raison conforme à la nature, commune à tous les hommes et immuable, qu’aucune loi humaine ne peut abroger.
« »
Avocat, consul en 63 av. J.-C., Cicéron transmet en latin la philosophie grecque à Rome. Dans De la République, rédigé entre 54 et 51 av. J.-C. et connu en partie grâce aux citations de Lactance, il formule l’idée qui fondera la tradition du droit naturel : au-dessus des lois de chaque cité, il existe une loi universelle, la droite raison accordée à la nature, que nul sénat ni peuple ne peut abolir. Une décision qui la viole peut avoir la forme d’une loi, elle n’en a pas l’autorité. Dans le traité Des devoirs (44 av. J.-C.), il en tire une morale de l’action publique : l’utile véritable ne peut jamais s’opposer à l’honnête. Sa portée est de donner un critère pour juger les lois positives elles-mêmes.
Permet de réfuter — Le positivisme juridique, de Hobbes à Bentham, pour qui il n’y a de droit que posé par une autorité.
Piège — Confondre droit naturel et loi de la nature au sens physique : la « loi vraie » de Cicéron est une norme de la raison, non une régularité des phénomènes.
Auguste Comte 1798-1857
Thèse
Cours de philosophie positive · 1830 · positivisme
L'esprit humain passe de l'état théologique à l'état métaphysique puis à l'état positif, où il renonce aux causes premières pour établir des lois permettant de prévoir et d'agir.
Il faut alors définir ce que la science peut légitimement viser. Comte soutient qu'elle doit abandonner la question du pourquoi ultime, où la théologie invoquait des volontés et la métaphysique des entités abstraites, pour s'en tenir au comment : établir des relations invariables entre les phénomènes. Telle est la loi des trois états, que chaque savoir traverse à son rythme. La formule qui résume ce programme en donne aussi la justification : « science, d'où prévoyance ; prévoyance, d'où action ». On ne sait pas ce qu'est la gravitation, mais on calcule la date d'une éclipse à la seconde près, et c'est là toute la science. La portée de cette thèse est d'avoir donné son statut à la sociologie, que Comte fonde comme physique sociale. Sa limite est le scientisme qui en découlera : croire que la science, parce qu'elle prévoit, sait aussi ce qu'il faut vouloir.
Permet de réfuter — L'exigence aristotélicienne d'une connaissance par les causes, et toute métaphysique qui prétend atteindre l'essence des choses.
Piège — Le positivisme de Comte n'est pas un simple culte des faits : c'est un système, avec une religion de l'humanité et une politique.
Condillac 1714-1780
Thèse
Traité des sensations · 1754 · sensualisme
Toutes nos facultés, de l’attention au jugement, ne sont que la sensation transformée : rien dans l’esprit n’est inné.
« »
Abbé et philosophe, Condillac reprend l’empirisme de Locke et le radicalise. Dans le Traité des sensations, il imagine une statue organisée comme un homme, mais à laquelle on n’accorderait les sens qu’un par un, en commençant par l’odorat. Réduite à sentir une odeur de rose, la statue n’est pour elle-même que cette odeur ; mais dès qu’une sensation domine les autres, il y a attention ; dès qu’elle compare une sensation présente au souvenir d’une autre, il y a jugement. Le toucher, enfin, lui apprend qu’il existe des corps extérieurs. Dans l’Essai sur l’origine des connaissances humaines (1746), il avait déjà montré le rôle des signes dans le développement de la pensée. Sa portée est d’expliquer la genèse de toutes nos facultés à partir d’une seule source.
Permet de réfuter — Descartes et les partisans des idées innées.
Piège — Le confondre avec Locke : Condillac dérive de la sensation même les opérations de l’esprit, que Locke rapportait encore à une seconde source, la réflexion.
Antoine-Augustin Cournot 1801-1877
Thèse
Essai sur les fondements de nos connaissances · 1851 · philosophie des sciences, théorie des probabilités
Le hasard n’est pas l’absence de cause : il naît de la rencontre de séries causales indépendantes les unes des autres.
« »
Mathématicien, économiste et haut fonctionnaire de l’Instruction publique, Cournot réfléchit sur les fondements des sciences et du calcul des probabilités. Sa définition du hasard est devenue classique : chaque événement a ses causes, et chaque série causale est déterminée ; mais lorsque deux séries qui n’ont entre elles aucun lien se croisent, leur rencontre n’est commandée par aucune d’elles. Il prend l’exemple de deux frères morts le même jour : rien ne relie les causes de la mort de l’un à celles de la mort de l’autre, et c’est pourquoi l’on remarque cette coïncidence. Le hasard n’est donc pas seulement le nom de notre ignorance : il existe objectivement, dans l’indépendance des séries. Sa portée est de rendre compatibles le principe de causalité et la réalité du fortuit.
Permet de réfuter — Laplace, pour qui le hasard n’est que la mesure de notre ignorance des causes.
Piège — Croire que Cournot nie le déterminisme : chaque série est déterminée ; seule leur rencontre est fortuite.
Foi et raison ne peuvent se contredire, car elles viennent de la même source : la raison prépare la foi, et la foi achève ce que la raison commence.
« La grâce ne détruit pas la nature, mais elle l'achève. »
La querelle de la foi et de la raison suppose qu'elles occupent le même terrain ; Thomas d'Aquin montre qu'elles se superposent en partie et se prolongent. Certaines vérités, dites préambules de la foi, sont accessibles à la raison seule : les cinq voies remontent du mouvement, de la causalité, de la contingence, des degrés de perfection et de l'ordre du monde jusqu'à un premier principe. D'autres, comme la Trinité ou l'Incarnation, excèdent la raison sans la contredire : elles sont au-dessus d'elle, non contre elle. De là le principe qui commande tout le système : gratia non tollit naturam sed perficit, la grâce ne détruit pas la nature mais l'achève. Un conflit apparent entre un dogme et un résultat scientifique signale donc soit une mauvaise interprétation du texte sacré, soit une erreur de la science — jamais deux vérités adverses. C'est en s'appuyant sur ce principe que l'Église a pu, tardivement, reconnaître la compatibilité de la foi et de l'évolution.
Permet de réfuter — Le fidéisme de Tertullien puis de Kierkegaard, pour qui la foi vaut d'autant plus qu'elle scandalise la raison.
Piège — Thomas ne soumet pas la foi à la raison : il soutient que la raison mène jusqu'au seuil, et que la révélation seule fait entrer.
Descartes 1596-1650
Thèse
Méditations métaphysiques, II · 1641 · rationalisme
La conscience que j'ai de penser est la seule certitude que le doute le plus radical ne puisse atteindre : elle est le fondement de tout savoir.
« Je suis, j'existe : cela est certain ; mais combien de temps ? À savoir, autant de temps que je pense. »
Descartes cherche un point fixe. Il révoque en doute les sens, qui trompent parfois et peuvent donc tromper toujours ; le monde extérieur, dont le rêve imite l'évidence ; jusqu'aux vérités mathématiques, qu'un dieu trompeur pourrait corrompre. Mais ce doute hyperbolique se heurte à une limite : pour être trompé, il faut être. « Je suis, j'existe : cela est certain ; mais combien de temps ? À savoir, autant de temps que je pense. » La conscience de soi n'est donc pas une connaissance parmi d'autres, elle est la première, et elle tient debout seule. Le passage de l'analyse du morceau de cire, dans la même Méditation, en tire la conséquence : chaque fois que je crois connaître un corps, c'est en réalité mon esprit que je connais, et je le connais mieux que lui. La portée est immense — toute la modernité philosophique, de Kant à Husserl, partira de ce sujet-fondement — mais elle est aussi son point faible : ce moi certain d'exister ne sait encore rien de ce qu'il est.
Permet de réfuter — Le scepticisme, celui de Montaigne comme celui des Anciens, qui soutient qu'aucune certitude ne résiste à l'examen.
Piège — Réduire le cogito à un raisonnement (« je pense donc je suis ») : Descartes y voit une intuition immédiate, saisie en un seul acte, non la conclusion d'un syllogisme.
Aucune autorité politique n’est naturelle : le pouvoir légitime vient du consentement des peuples, et celui qui ne repose que sur la force ne dure qu’autant que cette force l’emporte.
« « Aucun homme n’a reçu de la nature le droit de commander aux autres. » (Encyclopédie, t. I, « Autorité politique ») »
Diderot dirige l’Encyclopédie, d’abord avec d’Alembert, de 1751 à 1772. L’article « Autorité politique », paru dans le premier volume, s’ouvre sur une phrase qui fera scandale : « Aucun homme n’a reçu de la nature le droit de commander aux autres. » Seule l’autorité paternelle a un fondement naturel, et elle cesse quand les enfants deviennent capables de se conduire eux-mêmes. Toute autre autorité a deux origines possibles : la force de celui qui s’en empare, ou le consentement de ceux qui s’y soumettent. La première n’est qu’une usurpation, qui dure seulement tant que la force de celui qui commande l’emporte ; la seconde suppose des conditions qui la rendent légitime et la bornent. Sa portée est de faire du consentement, et non de la nature ou de la naissance, le fondement du pouvoir politique.
Permet de réfuter — Les théoriciens du droit divin des rois, pour qui l’autorité du monarque vient directement de Dieu.
Piège — En faire un appel à la révolution : l’article admet l’autorité d’un prince fondée sur le consentement et réglée par les lois ; il condamne l’usurpation, non la monarchie.
Guillaume d’Occam vers 1285-1347
Thèse
Somme de logique · 1323 · nominalisme, scolastique tardive
Seuls existent des individus : les universaux (l’homme, l’animal) ne sont pas des réalités mais des signes qui renvoient à plusieurs choses singulières.
« »
Franciscain anglais, Occam enseigne à Oxford, puis entre en conflit avec le pape Jean XXII et finit sa vie à Munich, sous la protection de l’empereur. Dans la querelle des universaux, il prend une position nette : il n’existe dans le monde que des choses singulières, ce cheval, ce Socrate. Les termes généraux comme « homme » sont des signes, d’abord des concepts dans l’esprit, puis des mots, qui tiennent lieu de plusieurs individus. Il applique partout un principe d’économie : ne jamais poser une pluralité d’entités sans nécessité. La tradition a nommé ce principe le « rasoir d’Occam ». Sa portée est double : il ouvre la voie à une science qui ne multiplie pas les essences cachées, et il sépare nettement ce que la raison peut démontrer de ce que seule la foi tient pour vrai.
Permet de réfuter — Le réalisme des universaux, de Platon jusqu’aux scolastiques qui accordent au genre et à l’espèce une réalité hors de l’esprit.
Piège — Citer comme sa phrase « il ne faut pas multiplier les êtres sans nécessité » (entia non sunt multiplicanda…) : la formule ne figure pas dans ses écrits, elle est plus tardive ; on parle du principe, non d’une citation.
Durkheim 1858-1917
Thèse
Les Règles de la méthode sociologique · 1895 · sociologie positive
Les faits sociaux sont extérieurs aux individus et s'imposent à eux : ils doivent donc être traités comme des choses, expliqués par d'autres faits sociaux et non par les intentions.
« La première règle et la plus fondamentale est de considérer les faits sociaux comme des choses. »
La méthode des sciences de la nature peut-elle valoir pour l'homme ? Durkheim répond qu'elle le doit, à condition de rompre avec les prénotions du sens commun. « La première règle et la plus fondamentale est de considérer les faits sociaux comme des choses » : non qu'ils soient matériels, mais qu'ils résistent à nos volontés et se laissent observer du dehors. Son étude du suicide en fournit la preuve : l'acte le plus intime qui soit présente des taux remarquablement stables, qui varient avec la confession, la situation familiale ou la conjoncture politique. Ce n'est donc pas le désespoir singulier qui explique, mais le degré d'intégration du groupe. La portée de cette thèse est d'avoir fait de la sociologie une science autonome, ni psychologie ni morale. Sa limite est celle que soulignent Dilthey et Weber : expliquer des taux n'est pas encore comprendre ce que les conduites signifient.
Permet de réfuter — La psychologie introspective et les explications par les motifs individuels, qui font du social une somme de décisions privées.
Piège — Traiter les faits sociaux comme des choses ne signifie pas qu'ils soient matériels ou immuables, mais qu'on doit les observer sans les préjuger.
À tout argument on peut opposer un argument de force égale : le sceptique suspend son jugement, et cette suspension s’accompagne de la tranquillité de l’âme.
« »
Médecin de l’école dite « empirique », d’où son surnom, Sextus est notre principale source sur le scepticisme antique, qui remonte à Pyrrhon. Sa méthode est l’opposition : aux apparences il oppose d’autres apparences, aux raisonnements d’autres raisonnements, jusqu’à ce que les deux plateaux de la balance se valent (c’est l’isosthénie). Il en résulte la suspension du jugement (épochè) : ne rien affirmer ni nier sur la nature cachée des choses. Le sceptique ne cesse pas pour autant de vivre ; il suit les apparences, les coutumes, les besoins du corps et les règles des arts, sans prétendre qu’ils disent le vrai. Et il constate que la paix de l’âme (ataraxie), qu’il cherchait en vain dans la certitude, lui vient de la suspension elle-même. Sa portée est d’ébranler toute prétention à posséder un critère absolu de la vérité.
Permet de réfuter — Les dogmatiques, stoïciens en tête, qui prétendent posséder un critère de la vérité.
Piège — Faire dire au sceptique « rien n’est vrai » : ce serait encore une thèse dogmatique ; il dit seulement qu’il ne peut pas trancher, et continue à vivre selon les apparences.
Friedrich Engels 1820-1895
Thèse
L’Origine de la famille, de la propriété privée et de l’État · 1884 · matérialisme historique
L’État n’est pas une réalité éternelle imposée du dehors à la société : il naît d’elle quand ses oppositions de classes deviennent inconciliables, et sert d’ordinaire la classe dominante.
« »
Fils d’industriel du textile, Engels observe la misère ouvrière dans La Situation de la classe laborieuse en Angleterre (1845), puis cosigne avec Marx le Manifeste du parti communiste (1848). Après la mort de Marx, il s’appuie sur les travaux de l’anthropologue américain Morgan pour retracer la genèse des institutions. Les sociétés anciennes fondées sur la parenté ont vécu sans État ; celui-ci apparaît avec la propriété privée et la division de la société en classes aux intérêts opposés. Il se présente comme une puissance au-dessus de la société, chargée de maintenir l’ordre, mais il est d’ordinaire l’instrument de la classe la plus puissante. D’où sa prévision : avec la disparition des classes, l’État disparaîtra. Sa portée est de faire de l’État une réalité historique, donc transitoire.
Permet de réfuter — Hegel, pour qui l’État est la réalisation de la raison et de la liberté.
Piège — Attribuer tout le matérialisme historique à Marx seul : le Manifeste est cosigné, et c’est Engels qui développe la théorie de l’origine de l’État.
Épictète 50-125
Thèse
Manuel · 125 · stoïcisme
La liberté se conquiert en distinguant rigoureusement ce qui dépend de nous de ce qui n'en dépend pas.
« Il y a ce qui dépend de nous, il y a ce qui ne dépend pas de nous. »
La liberté, pour le stoïcien, ne consiste pas à changer le monde mais à savoir exactement sur quoi porte notre pouvoir. Le Manuel s'ouvre sur cette coupure : « Il y a ce qui dépend de nous, il y a ce qui ne dépend pas de nous. » Dépendent de nous nos jugements, nos désirs, nos refus ; n'en dépendent pas le corps, la richesse, la réputation, les charges. Le malheur naît de la confusion des deux domaines : je souffre parce que je veux d'une chose qui ne m'appartient pas qu'elle soit à moi. Épictète, né esclave et boiteux, en tire l'exemple le plus dur : on peut enchaîner ma jambe, non ma volonté. La thèse a une force pratique considérable — elle inspire encore les thérapies cognitives contemporaines — mais elle a un coût politique. En rendant la liberté indépendante des conditions, elle risque de rendre l'esclavage indifférent : c'est l'objection que Hegel adresse au stoïcisme, liberté abstraite qui reste la même sur le trône ou dans les chaînes, puis celle de Marx.
Permet de réfuter — Les thèses qui font dépendre la liberté des conditions extérieures, de Hegel à Marx, pour qui l'esclave intérieurement libre reste un esclave.
Piège — Confondre stoïcisme et résignation : le stoïcien agit avec la plus grande énergie sur ce qui dépend de lui, il ne s'abstient pas.
Épicure 341-270 av. J.-C.
Dépassement
Lettre à Ménécée · -300 · épicurisme
La crainte du temps est au fond la crainte de la mort, et cette crainte repose sur une erreur de raisonnement : la mort n'est jamais présente à celui qu'elle concerne.
« La mort n'est rien pour nous. »
Lutter contre le temps, c'est le plus souvent lutter contre ce à quoi il conduit. Épicure retourne le problème en montrant que l'objet de la crainte n'existe pas : « La mort n'est rien pour nous » : tout bien et tout mal résident dans la sensation, et la mort est privation de toute sensation. Tant que je suis, la mort n'est pas ; quand elle est, je ne suis plus. Il n'y a donc aucun moment où elle puisse être un mal pour moi, puisque tout mal suppose une sensation. L'argument ne console pas par un discours sur l'au-delà : il dissout la peur par l'analyse. Sa conséquence sur le rapport au temps est décisive : si la mort n'est pas un malheur, la durée de la vie cesse d'être ce qui compte, et une vie brève peut être complète. Le sage épicurien ne cherche donc pas à durer davantage mais à rendre chaque plaisir entier, là où l'homme pressé accumule des années sans les habiter. La limite est connue depuis l'Antiquité : l'argument vaut contre la mort, moins contre le mourir et contre la perte des autres.
Permet de réfuter — La position de Pascal, pour qui la conscience de la mort est une vérité qu'on ne peut dissoudre par un raisonnement, mais seulement fuir par le divertissement.
Piège — Confondre épicurisme et hédonisme de la consommation : Épicure prescrit la sobriété, pas l'accumulation de plaisirs.
Feuerbach 1804-1872
Antithèse
L'Essence du christianisme · 1841 · hégélianisme de gauche, humanisme
Dieu est l'essence de l'homme séparée de lui et projetée au ciel : la théologie n'est qu'une anthropologie qui s'ignore.
« La conscience de Dieu est la conscience de soi de l'homme. »
Feuerbach renverse le rapport entre Dieu et l'homme. Les attributs divins — savoir infini, bonté sans limite, puissance absolue — ne sont pas des propriétés découvertes dans un être transcendant : ce sont les puissances propres de l'espèce humaine, portées à l'infini, détachées d'elle et contemplées comme un autre. La conscience que l'homme a de Dieu est donc la conscience qu'il a de lui-même, mais méconnue. L'opération n'est pas innocente : elle appauvrit celui qui la fait, car plus Dieu devient riche, plus l'homme devient pauvre, et la religion consacre ainsi sa propre dépossession. La tâche de la critique est de reprendre ces prédicats, non pour les détruire, mais pour les rendre à l'humanité qui les a produits : l'amour divin doit redevenir l'amour des hommes entre eux. L'analyse a une portée bien au-delà du religieux, puisqu'elle décrit le mécanisme général de l'aliénation, que Marx appliquera au travail.
Permet de réfuter — Hegel, dont il retourne le système : ce n'est pas l'esprit absolu qui se représente en l'homme, c'est l'homme qui se projette en Dieu.
Piège — Feuerbach n'est pas un athée destructeur : il veut sauver le contenu de la religion, l'amour, en le ramenant à son véritable sujet.
Michel Foucault 1926-1984
Antithèse
Surveiller et punir · 1975 · archéologie et généalogie
Le pouvoir n'est pas d'abord une interdiction venue d'en haut : il est un ensemble de techniques qui fabriquent des corps dociles et des sujets normés.
« Le pouvoir produit ; il produit du réel. »
Foucault reproche à la théorie politique classique — il le dira dans La Volonté de savoir (1976) — de n'avoir toujours pas coupé la tête du roi : elle pense encore le pouvoir sous la forme de la loi, de l'interdit et de la souveraineté. Or « le pouvoir produit ; il produit du réel » : il fabrique des domaines d'objets, des savoirs et des individus. Ce qui l'intéresse, ce sont les techniques minuscules qui, à partir du XVIIIe siècle, s'exercent dans l'école, la caserne, l'atelier et l'hôpital — emploi du temps, quadrillage de l'espace, examen, classement — et produisent des corps dociles sans qu'aucune loi ne soit édictée. Le panoptique de Bentham en est le modèle : un dispositif où la seule possibilité d'être vu suffit à faire que le surveillé se surveille lui-même, ce que les dispositifs numériques contemporains ont rendu d'une actualité brutale. Le pouvoir cesse alors d'être localisé dans l'État : il traverse toute la société, et se laisse d'autant moins contester qu'il ne se donne pas pour un commandement.
Permet de réfuter — La conception juridique du pouvoir, commune à Hobbes et à Rousseau, qui le pense comme souveraineté, loi et interdiction.
Piège — Conclure que pour Foucault le pouvoir est partout et qu'on ne peut donc rien faire : il affirme au contraire, dans La Volonté de savoir, que là où il y a pouvoir, il y a résistance.
Freud 1856-1939
Thèse
Introduction à la psychanalyse · 1917 · psychanalyse
La psychanalyse inflige à l’humanité une troisième blessure narcissique : le moi n’est pas maître chez lui.
« La recherche psychologique de nos jours […] se propose de montrer au moi qu’il n’est seulement pas maître dans sa propre maison. »
Il faut mesurer la portée de l’hypothèse avant d’en discuter la preuve. Freud inscrit la psychanalyse dans une série d’humiliations infligées à l’orgueil humain : Copernic a ôté à la Terre sa place centrale, Darwin a ôté à l’homme sa place à part dans le vivant, la psychanalyse lui ôte la maîtrise de lui-même, puisqu’elle se propose « de montrer au moi qu’il n’est seulement pas maître dans sa propre maison ». Ce qui est visé n’est pas seulement une croyance philosophique mais un sentiment spontané, celui d’être l’auteur de ce que l’on pense. L’exemple de la résistance des patients, et plus encore de l’hostilité que la théorie a rencontrée dans la communauté savante, sert à Freud d’argument supplémentaire : la violence du refus manifeste l’intérêt qu’il y a à ne pas savoir. On voit ici la limite logique du raisonnement, que Popper exploitera : une théorie qui compte l’objection comme une confirmation se met à l’abri de toute réfutation. Mais la portée anthropologique demeure : le sujet n’est plus un point de départ assuré, il devient une question.
Permet de réfuter — Le cogito cartésien comme certitude première, et l’idée que je suis d’abord transparent à moi-même.
Piège — Ne pas être « maître dans sa propre maison » ne veut pas dire que le moi ne peut rien : toute la cure vise précisément à étendre son pouvoir.
Hegel 1770-1831
Thèse
La Raison dans l'histoire · 1830 · idéalisme allemand
L'histoire n'est pas une suite désordonnée d'événements : elle a un sens, qui est le progrès dans la conscience de la liberté.
« L'histoire universelle est le progrès dans la conscience de la liberté. »
Le temps historique peut sembler un chaos de guerres et d'ambitions particulières. Hegel y voit au contraire une rationalité à l'œuvre : « L'histoire universelle est le progrès dans la conscience de la liberté. » Ce progrès ne se lit pas dans les intentions des acteurs, qui poursuivent leurs intérêts, mais dans le résultat : c'est la ruse de la raison, qui se sert des passions individuelles pour accomplir ce qu'aucune ne visait. L'exemple qu'il donne est celui de l'Orient antique où un seul était libre, de la Grèce où quelques-uns l'étaient, du monde moderne issu de la Réforme et de la Révolution où le principe est que tous le sont. L'histoire n'est donc pas mémoire mais intelligence de ce mouvement, et connaître le passé revient à comprendre le présent comme son résultat. La portée de la thèse est politique : elle permet de juger une époque à l'aune de ce qu'elle a rendu possible. Sa limite est que les catastrophes du XXe siècle rendent insoutenable l'idée d'une marche garantie vers la liberté.
Permet de réfuter — Toute conception de l'histoire comme pure succession contingente, et l'idée que le passé ne nous apprendrait rien pour agir.
Piège — Confondre la ruse de la raison avec un destin : pour Hegel, le sens est reconstruit après coup, jamais prévisible d'avance.
Heidegger 1889-1976
Antithèse
La Question de la technique · 1954 · phénoménologie
La technique moderne n'est pas un simple moyen : elle est un mode de dévoilement qui somme la nature de se livrer comme fonds disponible.
« L'essence de la technique n'est rien de technique. »
On définit d'ordinaire la technique comme un ensemble de moyens neutres, dont tout dépendrait de l'usage. Heidegger conteste cette évidence : « l'essence de la technique n'est rien de technique ». Ce que la technique moderne modifie n'est pas d'abord notre pouvoir, c'est notre manière de laisser paraître les choses. Là où l'ancien moulin s'en remettait au courant du fleuve, la centrale somme le Rhin de livrer de l'énergie : le fleuve devient fournisseur de pression hydraulique, et lorsqu'il redevient paysage, c'est à titre d'objet pour une industrie touristique. La nature entière est ainsi requise comme fonds, stock disponible et commutable — la forêt en mètres cubes de bois, le sol en réserves, et l'homme lui-même en ressource humaine. Le danger n'est donc pas tel ou tel usage nocif, mais que ce mode de dévoilement finisse par recouvrir tous les autres. D'où le rôle que Heidegger accorde à l'art, qui laisse paraître les choses autrement.
Permet de réfuter — La thèse instrumentale selon laquelle la technique serait un moyen neutre dont seule la finalité serait moralement qualifiable.
Piège — En faire un adversaire des machines : Heidegger ne prêche ni le retour en arrière ni le refus, mais un autre rapport à ce qui se dévoile.
Jeanne Hersch 1910-2000
Thèse
L’Étonnement philosophique · 1981 · philosophie de l’existence
L’histoire de la philosophie n’est pas une suite de doctrines à apprendre, mais la reprise d’un même étonnement devant ce qui semblait aller de soi.
« »
Philosophe genevoise, élève et traductrice de Jaspers, Jeanne Hersch a enseigné à l’université de Genève et dirigé la division de philosophie de l’Unesco, pour laquelle elle a réuni l’anthologie Le Droit d’être un homme (1968). Dans L’Étonnement philosophique, elle parcourt l’histoire de la philosophie, des présocratiques à Jaspers, sans la réduire à une galerie de thèses. Elle y cherche, chez chaque auteur, la question qui l’a arrêté : ce qui, pour tout le monde, allait de soi et que lui seul a cessé de trouver évident. Lire un philosophe, c’est alors refaire le chemin de son étonnement plutôt que retenir ses conclusions. Sa portée est d’abord pédagogique : elle montre comment entrer dans l’œuvre d’un auteur du programme.
Permet de réfuter — Une conception de la philosophie comme catalogue d’opinions à mémoriser.
Piège — Confondre l’étonnement et la surprise : c’est la capacité de questionner une évidence, non une réaction devant la nouveauté.
Hobbes 1588-1679
Thèse
Léviathan, XIII · 1651 · contractualisme
Hors de toute institution, la nature humaine conduit à une guerre de chacun contre chacun : la culture politique est un artifice qui nous en arrache.
« Une guerre de chacun contre chacun. »
Si l'on retire à l'homme tout ce que l'institution lui a donné, que reste-t-il ? Hobbes répond : une condition où règne « une guerre de chacun contre chacun ». La déduction n'a rien de pessimiste au sens moral, elle est mécanique : les hommes sont approximativement égaux en force et en ruse, donc également espérants ; deux désirs portant sur le même bien les rendent ennemis ; la défiance fait que le plus sûr est d'attaquer le premier. Dans cette condition, il n'existe ni industrie, ni culture de la terre, ni arts, ni lettres, ni société, et la vie de l'homme est brève et misérable. La justice elle-même n'y a pas de place, car là où il n'y a pas de pouvoir commun, il n'y a pas de loi. L'État est donc un « homme artificiel », produit d'un pacte, et non l'épanouissement d'une sociabilité naturelle. La culture n'achève pas la nature : elle la corrige.
Permet de réfuter — La thèse d'Aristote selon laquelle l'homme est par nature un animal politique, et celle de Rousseau d'un état de nature pacifique.
Piège — Prendre l'état de nature pour une époque historique : Hobbes lui-même le présente comme une inférence à partir des passions, vérifiable seulement par éclipses, dans les guerres civiles.
Hume 1711-1776
Antithèse
Enquête sur l'entendement humain · 1748 · empirisme
Aucun raisonnement ne justifie le passage du passé à l'avenir : ce que nous appelons connaissance de la nature repose sur l'habitude, non sur la raison.
« La coutume est donc le grand guide de la vie humaine. »
La raison paraît fonder nos savoirs sur la nature ; Hume montre qu'elle n'en fait rien. Pour conclure que le soleil se lèvera demain, il faudrait supposer que l'avenir ressemble au passé — or cette supposition n'est ni démontrable, puisque son contraire n'est pas contradictoire, ni observable, puisqu'elle porte sur ce qui n'a pas eu lieu. Il reste donc un mécanisme psychologique : la répétition engendre une attente, et « la coutume est donc le grand guide de la vie humaine ». L'histoire des sciences en fournit l'illustration la plus nette avec les cygnes noirs, dont la découverte en Australie en 1697 ruina une généralisation que des siècles d'observation semblaient avoir établie. Hume n'en conclut pas qu'il faut cesser de raisonner : il conclut que notre confiance dans les lois de la nature est d'un autre ordre que la démonstration. C'est une leçon de modestie qui, loin de ruiner la science, en définit exactement le régime : celui de la probabilité bien fondée.
Permet de réfuter — Leibniz et son principe de raison suffisante, qui tient pour rationnel ce que Hume ramène à une disposition acquise.
Piège — Hume n'est pas sceptique au sens où il douterait de tout : il tient l'induction pour indispensable, il nie seulement qu'elle soit fondée en raison.
La conscience n'est pas un contenant d'images intérieures : elle est intentionnalité, c'est-à-dire visée d'un objet qui n'est pas elle.
« Le mot intentionnalité ne signifie rien d'autre que cette particularité foncière et générale qu'a la conscience d'être conscience de quelque chose. »
Husserl délivre la philosophie d'une image trompeuse, celle d'un esprit-boîte contenant des représentations qu'il faudrait ensuite comparer au monde. L'intentionnalité n'est rien d'autre, écrit-il, que « cette particularité foncière et générale qu'a la conscience d'être conscience de quelque chose » : percevoir, c'est percevoir un arbre, désirer, désirer quelque chose, se souvenir, se souvenir de quelque chose. La conscience n'a pas de contenu propre, elle est tout entière ce mouvement de visée, et c'est pourquoi la phénoménologie peut se donner pour programme de décrire les phénomènes tels qu'ils se donnent, sans présupposer une réalité derrière eux. La perception d'une chose est éclairante : je n'en vois jamais qu'une face à la fois, et pourtant c'est bien la chose entière que je vise, avec ses côtés cachés. La portée est double : elle dissout le faux problème du passage de l'intérieur à l'extérieur, qui tourmentait le cartésianisme, et elle fonde toute une descendance, de Sartre à Merleau-Ponty, pour qui la conscience est d'emblée au monde et non enfermée en elle-même.
Permet de réfuter — Le représentationnalisme issu de Descartes et de Locke, qui enferme d'abord la conscience dans ses idées avant de chercher un pont vers les choses.
Piège — Comprendre « intentionnalité » au sens moral d'intention, alors qu'il s'agit d'une structure de tout vécu, y compris involontaire.
William James 1842-1910
Antithèse
Le Pragmatisme · 1907 · pragmatisme
Une idée n'est pas vraie parce qu'elle copie le réel : elle devient vraie par ses effets, en tant qu'elle nous permet de nous orienter avec succès dans l'expérience.
« Le vrai consiste simplement dans ce qui est avantageux pour notre pensée. »
À la définition classique, James oppose une conception opératoire : une idée vraie est une idée qui travaille. « Le vrai consiste simplement dans ce qui est avantageux pour notre pensée » : la vérité n'est pas une propriété statique déposée dans l'énoncé, elle est un processus de vérification, ce qui arrive à une idée quand l'expérience la valide. Son exemple est celui du promeneur perdu dans les bois qui aperçoit un chemin de vaches : l'idée qu'une maison se trouve au bout est vraie parce qu'en la suivant il atteint effectivement la maison. Cette conception rend compte de ce que font les sciences, qui abandonnent une hypothèse dès qu'elle cesse de rendre des services théoriques, et elle explique la coexistence provisoire de modèles incompatibles, comme l'onde et le corpuscule en physique. Elle a une limite redoutable, que James lui-même s'efforce de contenir : si le vrai est l'avantageux, une croyance consolante deviendrait vraie par cela seul qu'elle console. L'objection reste l'argument le plus solide contre toute réduction de la vérité à l'efficacité.
Permet de réfuter — Aristote et la définition par correspondance, qui rend la vérité indépendante des conséquences de l'énoncé.
Piège — L'avantage dont parle James est celui de la pensée dans le long terme de l'expérience, non l'intérêt personnel ni le confort psychologique.
Jankélévitch 1903-1985
Dépassement
L'Irréversible et la nostalgie · 1974 · philosophie morale française
Le passé est irréversible mais indestructible : nul ne peut faire que ce qui a été n'ait pas été, et cet avoir-été est le plus inentamable de nos biens.
« Celui qui a été ne peut plus désormais ne pas avoir été. »
On croit que le temps détruit tout ; Jankélévitch montre qu'il y a une chose qu'il ne peut pas atteindre. « Celui qui a été ne peut plus désormais ne pas avoir été » : la mort ôte l'avenir, jamais le fait d'avoir vécu. L'irréversible n'a donc pas un seul visage. Il est cruel, car aucun retour n'est possible et le remords se heurte à un mur ; il est consolant, car l'avoir-été est soustrait à toute destruction et échappe même à l'oubli, qui n'en supprime pas la vérité. L'analyse de la nostalgie en donne la preuve la plus fine : l'exilé qui revient enfin au pays découvre que rien ne le guérit, parce que ce qui lui manquait n'était pas un lieu, qu'on peut retrouver, mais un temps, qu'on ne retrouve pas. L'espace est réversible, le temps non. La portée de la thèse est morale : elle fonde la fidélité et la gratitude envers ce qui a eu lieu. Sa limite est qu'elle offre une consolation surtout métaphysique, qui n'efface ni la perte ni la douleur du survivant.
Permet de réfuter — Le pessimisme selon lequel la mort annule rétroactivement le sens de ce qui a été vécu.
Piège — Confondre irréversible et irréparable : Jankélévitch soutient que l'irréversible est indestructible, et donc qu'il n'est pas un pur néant.
Karl Jaspers 1883-1969
Thèse
Introduction à la philosophie · 1950 · philosophie de l’existence
La philosophie a trois origines : l’étonnement, le doute et le bouleversement devant les situations-limites (la mort, la souffrance, le combat, le hasard, la faute) que nous ne pouvons ni éviter ni changer.
« »
Psychiatre de formation, auteur d’une Psychopathologie générale (1913), Jaspers devient philosophe de l’existence. Dans l’Introduction à la philosophie, recueil de conférences radiophoniques, il cherche ce qui pousse l’homme à philosopher. Il retrouve l’étonnement des Grecs, qui fait naître la connaissance ; puis le doute, qui la met à l’épreuve, comme chez Descartes. Mais l’origine la plus profonde est l’expérience des situations-limites : je dois mourir, je souffre, je dois lutter, je suis livré au hasard, je suis coupable. Ces situations ne se résolvent pas par un savoir ; elles nous mettent face à nous-mêmes et appellent la communication avec autrui. Sa portée est de faire de la philosophie un acte de l’existence entière, non l’acquisition d’un système.
Permet de réfuter — Les philosophies de système qui prétendent livrer un savoir achevé.
Piège — Réduire Jaspers à l’angoisse : les situations-limites sont une origine parmi trois, et elles débouchent sur la communication, non sur le désespoir.
Hans Jonas 1903-1993
Dépassement
Le Principe responsabilité · 1979 · éthique de la technique
La puissance technique ayant acquis une portée irréversible et planétaire, l'éthique du prochain ne suffit plus : il faut un impératif tourné vers les générations futures.
« Agis de façon que les effets de ton action soient compatibles avec la permanence d'une vie authentiquement humaine sur terre. »
Jonas part d'un constat de fait : toutes les morales héritées supposaient que les effets de nos actes soient proches dans l'espace, brefs dans le temps et réversibles. La technique moderne a détruit ces trois conditions — un rejet industriel agit à l'autre bout de la planète, un déchet nucléaire pour des millénaires, une extinction d'espèce pour toujours. Il faut donc un impératif nouveau : « agis de façon que les effets de ton action soient compatibles avec la permanence d'une vie authentiquement humaine sur terre ». Jonas y joint une méthode, l'heuristique de la peur : puisque nous savons mieux imaginer le pire que le meilleur, c'est le pronostic pessimiste qui doit guider la décision, et la charge de la preuve revient à celui qui veut agir, non à celui qui s'inquiète. Parmi les domaines nouveaux qu'il examine figure la manipulation génétique de l'homme, dont les effets seraient irréversibles. La portée est directement institutionnelle : le principe de précaution, inscrit dans le droit européen, en descend.
Permet de réfuter — Descartes et les modernes, pour qui l'accroissement de la puissance technique est en lui-même un bien pour l'humanité.
Piège — Réduire l'heuristique de la peur à un conservatisme craintif : Jonas exige d'évaluer, pas de renoncer à agir.
Kant 1724-1804
Thèse
Fondements de la métaphysique des mœurs, II · 1785 · criticisme
Une maxime est morale si et seulement si elle peut être voulue comme loi universelle sans se détruire elle-même.
« Agis uniquement d'après la maxime qui fait que tu peux vouloir en même temps qu'elle devienne une loi universelle. »
La morale kantienne ne fournit pas un catalogue de devoirs mais une procédure de vérification, applicable par n'importe qui sans savoir philosophique : « Agis uniquement d'après la maxime qui fait que tu peux vouloir en même temps qu'elle devienne une loi universelle. » Le test consiste à formuler la règle subjective de son action, puis à se demander si l'on pourrait vouloir un monde où tous l'appliqueraient. Kant l'illustre par la fausse promesse : la maxime qui consiste à emprunter en promettant de rembourser sans en avoir l'intention, universalisée, rendrait toute promesse incroyable et se supprimerait donc elle-même. L'immoralité n'est pas alors un défaut de générosité mais une contradiction : le menteur exige pour lui une exception qu'il refuse aux autres. La portée est démocratique autant que logique : chacun porte en lui la boussole morale, et le mal consiste toujours à se croire un cas particulier.
Permet de réfuter — Hegel, qui juge ce critère formel et vide, capable de valider n'importe quelle maxime pourvu qu'elle soit cohérente avec elle-même.
Piège — Universaliser ne veut pas dire « et si tout le monde faisait comme moi, qu'arriverait-il ? ». Le critère n'est pas la catastrophe prévisible mais l'impossibilité de vouloir la maxime comme loi sans contradiction.
Kierkegaard 1813-1855
Thèse
Crainte et tremblement · 1843 · existentialisme chrétien
La foi est un paradoxe qui place l'individu singulier au-dessus de l'universel : elle ne peut ni se démontrer ni se justifier devant la morale.
« La foi commence précisément où finit la raison. »
Kierkegaard prend pour épreuve le cas le plus scandaleux : Abraham partant sacrifier Isaac. Jugé par l'éthique, Abraham est un meurtrier ; il ne peut pas expliquer son acte, car ce qui le justifie ne se dit dans aucune langue commune. C'est précisément ce que Kierkegaard nomme la suspension téléologique de l'éthique : dans la relation absolue à l'absolu, l'individu singulier passe avant l'universel. La foi n'est donc ni un savoir insuffisant ni une morale ordinaire : c'est un saut, accompli dans l'angoisse, sans garantie ni preuve, et que personne ne peut faire à votre place. Contre Hegel, qui prétendait résorber la religion dans le concept, Kierkegaard oppose l'existence du croyant que nul système ne peut penser. Contre Kant, qui soumettait la révélation au tribunal moral, il soutient que la foi commence là où ce tribunal se tait. C'est la version la plus radicale de la thèse selon laquelle croire n'est pas une manière de connaître.
Permet de réfuter — Hegel et Kant ensemble : ni le concept ne peut absorber la foi, ni la morale la juger.
Piège — La suspension de l'éthique n'est pas une licence morale : elle désigne une exception que nul ne peut invoquer pour lui-même sans témoin ni preuve.
Leibniz 1646-1716
Thèse
Nouveaux essais sur l'entendement humain, livre III · 1704 · rationalisme
Les langues ne sont pas de simples véhicules : leur diversité est le document le plus sûr dont nous disposions sur le fonctionnement de l'esprit humain.
« Les langues sont le meilleur miroir de l'esprit humain. »
La diversité des langues, longtemps reçue comme une malédiction de Babel, devient chez Leibniz un objet de science. « Les langues sont le meilleur miroir de l'esprit humain » : en comparant la manière dont chacune forme ses mots, dérive ses abstractions, organise ses temps, on lit les opérations mêmes de la pensée, autrement invisibles. Leibniz, qui collectionnait les vocabulaires jusqu'aux langues les plus lointaines, en tirait une double conviction : les langues sont parentes et racontent l'histoire des peuples, et elles manifestent des structures communes sous leurs différences. C'est ce programme que la linguistique comparée du XIXe siècle réalisera en reconstituant l'indo-européen. Le philosophe ne doit donc pas seulement se méfier du langage ordinaire, comme le voulait Locke ; il doit l'étudier, car c'est encore la meilleure fenêtre ouverte sur l'entendement.
Permet de réfuter — Le mépris cartésien pour le langage ordinaire, tenu pour une source de confusion dont la pensée claire devrait s'affranchir.
Piège — Oublier que Leibniz cherche aussi une characteristica universalis, langue parfaite et calculable : il valorise les langues sans renoncer à les dépasser.
Claude Lévi-Strauss 1908-2009
Antithèse
Race et histoire · 1952 · structuralisme
Le refus de reconnaître l'humanité des cultures différentes est l'attitude la plus répandue, et c'est elle qui définit la barbarie.
« Le barbare, c'est d'abord l'homme qui croit à la barbarie. »
Juger qu'une culture est arriérée suppose une échelle, et l'échelle est toujours la nôtre. Lévi-Strauss observe que l'humanité s'arrête, pour la plupart des groupes, aux frontières de la tribu : beaucoup se désignent eux-mêmes par un nom signifiant « les hommes », ce qui implique que les autres ne le sont pas tout à fait. En rejetant hors de la culture ceux dont les mœurs nous heurtent, nous reproduisons exactement leur attitude : « le barbare, c'est d'abord l'homme qui croit à la barbarie ». L'anecdote des Grandes Antilles le montre avec une ironie parfaite : pendant que les Espagnols envoyaient des commissions enquêter pour savoir si les indigènes avaient une âme, ceux-ci immergeaient des prisonniers blancs pour vérifier si leur cadavre se corrompait. Lévi-Strauss n'en conclut pas que tout se vaut : il soutient que la diversité elle-même est la condition du progrès, qui naît de la coalition des cultures et non de leur uniformisation.
Permet de réfuter — L'évolutionnisme culturel qui aligne les sociétés sur une échelle unique dont l'Occident industriel occuperait le sommet.
Piège — En tirer un relativisme intégral : condamner la barbarie suppose déjà un principe universel, ce que Lévi-Strauss assume en défendant la diversité comme valeur.
Levinas 1906-1995
Dépassement
Éthique et Infini · 1982 · phénoménologie, éthique
La conscience de soi n'est pas première : elle est mise en question par le visage d'autrui, qui m'oblige avant tout choix.
« Le visage est ce qui nous interdit de tuer. »
Levinas conteste le privilège que la philosophie accorde au retour sur soi. Ce qui ébranle réellement la conscience ne vient pas d'elle : c'est le visage d'autrui, qui se présente sans défense et, par sa nudité même, m'assigne. « Le visage est ce qui nous interdit de tuer. » Le visage n'est pas un objet à décrire — couleur des yeux, forme du nez — mais une expression qui parle avant tout discours et me constitue comme responsable. Cette responsabilité, souligne Levinas, ne procède d'aucun engagement que j'aurais pris : elle précède ma liberté, et c'est en cela qu'elle est éthique et non contractuelle. Sa philosophie porte la trace d'une expérience historique, celle d'un homme dont les parents et les frères furent assassinés en Lituanie pendant la Shoah, et dont toute l'œuvre s'emploie à penser ce que l'effacement du visage rend possible. La portée est un renversement complet de la notion : l'éthique devient philosophie première, et la conscience de soi n'est plus un fondement mais une position déjà contestée par la présence de l'autre.
Permet de réfuter — Descartes et Husserl, dont le sujet se constitue d'abord seul et ne rencontre autrui que dans un second temps.
Piège — Comprendre « visage » au sens physique ou psychologique : c'est une manière de se présenter qui excède toute image que je pourrais en former.
Locke 1632-1704
Thèse
Second traité du gouvernement civil · 1690 · libéralisme politique
Les individus possèdent, avant toute institution, des droits à la vie, à la liberté et aux biens acquis par leur travail ; l’État n’est institué que pour les garantir et se dissout s’il les viole.
« L’état de nature a une loi de nature pour le gouverner, qui oblige chacun. »
Contre Hobbes, Locke refuse d’admettre que l’absence d’État soit l’absence de droit : « l’état de nature a une loi de nature pour le gouverner, qui oblige chacun ». Les hommes y sont déjà propriétaires de leur personne, et le travail, qui mêle cette personne à la chose, fonde l’appropriation légitime des biens. Ce qui manque à cet état n’est donc pas la justice, mais un juge impartial, une loi établie et une force d’exécution : l’État est institué pour ces trois offices, et pour eux seuls. Il en découle immédiatement un droit de résistance, qui justifie après coup la Révolution anglaise de 1688 et dont la Déclaration d’indépendance américaine de 1776 reprendra la logique. La portée de la thèse est d’avoir donné au constitutionnalisme moderne sa matrice : le pouvoir est un dépôt, non une propriété. Sa limite tient à la clause de suffisance sur l’appropriation, que Locke pose puis désactive par l’invention de la monnaie, ouvrant la voie à une inégalité illimitée.
Permet de réfuter — Hobbes, pour qui aucun droit ne précède le souverain, et Bentham, qui tient les droits naturels pour des fictions rhétoriques.
Piège — Confondre le droit de résistance de Locke avec un droit individuel de désobéir : il suppose la rupture manifeste du dépôt par le gouvernement, constatée par le corps du peuple.
Lucrèce 98-55 av. J.-C.
Antithèse
De la nature · -55 · épicurisme romain
La religion, loin d'être le fondement de la morale, a poussé les hommes aux pires crimes en les couvrant du nom du sacré.
« Tant la religion put conseiller de crimes ! »
Contre l'idée reçue que la religion retient les hommes au bord du mal, Lucrèce soutient qu'elle les y conduit. Il raconte au chant I le sacrifice d'Iphigénie : une jeune fille conduite à l'autel par son propre père, non par cruauté, mais par piété, pour obtenir des vents favorables. De là le vers célèbre : Tantum religio potuit suadere malorum, tant la religion put conseiller de crimes. L'argument est fort parce qu'il ne vise pas la superstition des ignorants mais la religion officielle, celle de la cité, au moment même où elle est le mieux observée. La physique atomiste fournit alors le remède : montrer que tout s'explique par les atomes et le vide, c'est retirer aux dieux la gestion du monde, donc à la peur son objet. Cet argument traverse l'histoire jusqu'aux guerres de religion, et il oblige la défense adverse à distinguer la foi authentique de son instrumentalisation.
Permet de réfuter — Thomas d'Aquin et toute la tradition qui fait de la loi divine la source et la garantie de la loi morale.
Piège — Lucrèce ne prétend pas que toute violence vient de la religion, mais que la piété peut légitimer ce que nul autre motif n'oserait.
Machiavel 1469-1527
Antithèse
Le Prince, XVII · 1532 · réalisme politique
La politique obéit à une logique propre : le prince doit apprendre à n'être pas bon quand la conservation de l'État l'exige.
« Il est plus sûr d'être craint que d'être aimé. »
Machiavel rompt avec vingt siècles de miroirs des princes : il ne demande plus ce que devrait être le bon gouvernant, mais comment un pouvoir se conserve en fait. Les hommes étant « ingrats, inconstants, dissimulés », « il est plus sûr d'être craint que d'être aimé », car l'amour dépend du bon vouloir d'autrui et la crainte de la volonté du prince. La vertu politique n'est donc pas la vertu morale : c'est la virtù, capacité de saisir l'occasion et de s'adapter à la fortune. César Borgia, qui envoie Remirro de Orco pacifier la Romagne par la terreur puis le fait exécuter sur la place publique pour s'en dissocier, est l'exemple que Machiavel analyse froidement. La portée de la thèse est double : elle rend la politique intelligible en la détachant de la morale, mais elle laisse entière la question de savoir ce qui distingue alors l'État d'une bande organisée — objection qu'Augustin avait formulée avant lui.
Permet de réfuter — Aristote et la tradition classique, pour qui la fin de la cité est la vie bonne et la politique une branche de la science morale.
Piège — Confondre Machiavel et le machiavélisme : il décrit les mécanismes du pouvoir, et défend dans les Discours sur la première décade de Tite-Live la supériorité de la république sur la principauté.
Maïmonide 1138-1204
Thèse
Guide des égarés · 1190 · philosophie juive d’inspiration aristotélicienne
On ne peut rien dire positivement de Dieu : on connaît seulement ce qu’il n’est pas, et les expressions corporelles de l’Écriture doivent être interprétées.
« »
Né à Cordoue, Maïmonide s’établit en Égypte, où il est médecin et chef de la communauté juive. Il écrit en arabe le Guide des égarés pour un disciple troublé par l’apparente contradiction entre la Torah, lue à la lettre, et la philosophie. Sa réponse tient en deux gestes. D’abord, les passages qui prêtent à Dieu une main, un trône ou de la colère doivent être interprétés : l’Écriture parle le langage des hommes. Ensuite, aucun attribut positif ne convient à Dieu, car tout prédicat le rapprocherait des créatures ; on progresse dans sa connaissance en niant de lui toute imperfection, c’est la théologie négative. Sa portée est de faire de la raison une alliée de la foi, qui la purifie de l’anthropomorphisme au lieu de la dissoudre.
Permet de réfuter — Les lectures littérales qui prêtent à Dieu un corps ou des passions.
Piège — En faire un ennemi de la religion : son but est de purifier la foi, non de la remplacer par la philosophie.
Malebranche 1638-1715
Thèse
De la recherche de la vérité · 1674 · cartésianisme, occasionnalisme
Nous voyons toutes choses en Dieu, et Dieu seul est cause véritable : les causes naturelles ne sont que des occasions de son action.
« »
Prêtre de l’Oratoire, Malebranche découvre la philosophie en lisant le Traité de l’homme de Descartes, et prolonge le cartésianisme jusqu’à ses conséquences les plus hardies. Puisque l’esprit et le corps sont deux substances sans rapport, aucune ne peut agir réellement sur l’autre : quand je veux lever le bras, ma volonté n’est que l’occasion lors de laquelle Dieu meut mon corps. Il en va de même entre les corps : une boule qui en heurte une autre ne la meut pas par elle-même. Nos idées elles-mêmes ne viennent pas des objets : nous voyons en Dieu les idées des choses. Dieu agit pourtant par des volontés générales et simples, ce qui garantit la régularité des lois naturelles. Sa portée est de poser avec force le problème de la causalité, que Hume reprendra dans un tout autre esprit.
Permet de réfuter — Leibniz, qui reproche à l’occasionnalisme de faire de la nature un miracle perpétuel et lui oppose l’harmonie préétablie.
Piège — Croire qu’il nie toute régularité naturelle : parce que Dieu agit par des volontés générales, les lois de la nature sont au contraire constantes.
Marx 1818-1883
Antithèse
Contribution à la critique de l'économie politique, préface · 1859 · matérialisme historique
Ce n'est pas la conscience qui détermine l'existence sociale, mais l'existence sociale qui détermine la conscience.
« Ce n'est pas la conscience des hommes qui détermine leur être ; c'est inversement leur être social qui détermine leur conscience. »
Marx renverse l'ordre que la philosophie tenait pour acquis : « Ce n'est pas la conscience des hommes qui détermine leur être ; c'est inversement leur être social qui détermine leur conscience. » Ce que je tiens pour mes idées personnelles — ma conception du mérite, du travail, de la propriété — est d'abord ce que la structure économique de mon époque rend pensable, et souvent ce qui sert les intérêts de la classe dominante. De là le concept d'idéologie : non pas un mensonge conscient, mais une représentation qui se donne pour universelle alors qu'elle est située. L'exemple historique est net : la naturalité de l'esclavage a paru évidente à des sociétés entières, y compris à leurs plus grands penseurs, tant que leur économie en dépendait. La portée est double. Critique d'abord : la conscience est suspecte en ses évidences mêmes. Mais aussi émancipatrice, car Marx maintient que la conscience de ces déterminations est le premier moment d'une transformation réelle des conditions qui les produisent.
Permet de réfuter — Hegel et l'idéalisme, pour qui c'est l'esprit et ses idées qui font l'histoire des sociétés.
Piège — Y lire un déterminisme mécanique : Marx parle d'un conditionnement qui laisse place à une prise de conscience et à une action collective.
Marcel Mauss 1872-1950
Thèse
Essai sur le don · 1925 · sociologie et anthropologie (école de Durkheim)
Dans de nombreuses sociétés, l’échange prend la forme du don, qui crée trois obligations liées : donner, recevoir et rendre.
« »
Neveu et collaborateur de Durkheim, Mauss compare dans l’Essai sur le don des pratiques observées en Polynésie, en Mélanésie et chez les peuples du nord-ouest de l’Amérique : le potlatch, où des chefs rivalisent de dons et de destructions de richesses, ou la kula, circuit d’échanges cérémoniels entre îles. Partout, le cadeau en apparence libre et désintéressé est en réalité obligatoire et intéressé : refuser de donner, refuser de recevoir ou ne pas rendre, c’est rompre l’alliance et perdre son rang. Mauss parle de « fait social total », parce que ces échanges sont à la fois économiques, juridiques, religieux, moraux et esthétiques. Il en tire une leçon pour les sociétés modernes : l’échange marchand n’épuise pas les rapports humains. Sa portée est de montrer que le lien social repose sur l’obligation réciproque.
Permet de réfuter — L’idée d’un homme naturellement calculateur, mû par son seul intérêt d’échangiste (l’homo œconomicus).
Piège — Croire que le don, chez Mauss, est gratuit : il oblige celui qui reçoit, et c’est cette obligation qui crée le lien.
Merleau-Ponty 1908-1961
Dépassement
Phénoménologie de la perception · 1945 · phénoménologie
La conscience n'est pas un esprit logé dans une machine : elle est incarnée, et le corps propre est le point de vue depuis lequel il y a un monde.
« Je ne suis pas devant mon corps, je suis dans mon corps, ou plutôt je suis mon corps. »
Le dualisme cartésien laissait une énigme : comment une pensée sans étendue peut-elle mouvoir un corps et souffrir de ses blessures ? Merleau-Ponty refuse le problème en refusant sa prémisse. « Je ne suis pas devant mon corps, je suis dans mon corps, ou plutôt je suis mon corps. » Le corps propre n'est pas un objet parmi les objets : je ne peux ni en faire le tour, ni m'en éloigner, et c'est par lui que les choses ont un haut et un bas, un proche et un lointain. L'habitude le prouve : l'aveugle dont la canne est devenue un prolongement ne calcule pas, il sent le sol au bout du bâton ; l'automobiliste expérimenté sait la largeur de sa voiture comme il sait celle de ses épaules. Le phénomène du membre fantôme montre à l'inverse qu'un corps peut demeurer présent en l'absence de son organe. La portée est considérable : la conscience cesse d'être un spectateur du monde pour devenir une manière de l'habiter, ce qui désamorce à la fois le dualisme et le matérialisme réducteur.
Permet de réfuter — Descartes et le dualisme de l'âme et du corps, qui fait du corps une machine étendue distincte de la pensée.
Piège — En conclure que Merleau-Ponty réduit la conscience au corps : il récuse justement l'alternative entre un esprit pur et un organisme.
Mill 1806-1873
Dépassement
De la liberté · 1859 · libéralisme utilitariste
La seule limite légitime de la liberté individuelle est le tort causé à autrui, non la morale de la majorité.
« La seule raison légitime que puisse avoir une communauté pour user de force contre un de ses membres est de l'empêcher de nuire aux autres. »
Mill cherche le principe qui trace la frontière entre ce que la société peut interdire et ce qu'elle doit tolérer. Sa réponse tient en une phrase : « la seule raison légitime que puisse avoir une communauté pour user de force contre un de ses membres est de l'empêcher de nuire aux autres. » Le propre bien de l'individu, physique ou moral, ne justifie jamais la contrainte : on peut l'avertir, le raisonner, le supplier, non le forcer. La conséquence est considérable, car elle retire à la majorité le droit d'imposer ses mœurs, et Mill redoute autant la tyrannie de l'opinion que celle de l'État. L'argument vaut d'abord pour la liberté d'expression : réduire au silence une opinion, c'est voler l'humanité, car si elle est vraie nous perdons la vérité, et si elle est fausse nous perdons la vive conscience de la vérité que produit son affrontement. Toute la difficulté contemporaine tient à la définition du tort, de la pollution au harcèlement en ligne.
Permet de réfuter — Le moralisme juridique, qui autorise la loi à réprimer des conduites jugées immorales alors qu'elles ne lèsent personne.
Piège — Y lire un individualisme absolu : Mill admet des devoirs positifs envers la société, comme témoigner en justice ou porter secours.
Montaigne 1533-1592
Antithèse
Essais, II, 12, « Apologie de Raymond Sebond » · 1580 · humanisme sceptique
La diversité des coutumes et l'instabilité de nos jugements interdisent toute certitude : la sagesse consiste à suspendre son jugement plutôt qu'à trancher.
« Que sais-je ? »
Avant toute construction, il faut mesurer ce que nos prétentions au savoir ont de fragile. Montaigne retourne contre la raison ses propres instruments : nos sens varient d'un moment à l'autre, nos jugements dépendent de notre humeur, d'une fièvre ou d'un rhume, et la vérité que « ces montagnes bornent » devient mensonge au-delà. Sa devise — « Que sais-je ? » — n'est pas une réponse déguisée mais une question maintenue ouverte, qu'il porte, écrit-il, « à la devise d'une balance ». L'expérience des voyages de découverte lui fournit l'argument le plus fort : la rencontre des peuples du Nouveau Monde montre que « chacun appelle barbarie ce qui n'est pas de son usage » (« Des cannibales »). Le scepticisme de Montaigne n'est pourtant pas une démission ; il désarme le fanatisme, en pleine guerre civile de religion, et enseigne qu'on ne brûle pas un homme pour une conjecture. Il prépare ainsi, malgré lui, le doute cartésien, qui reprendra ses armes pour un tout autre usage.
Permet de réfuter — Descartes, qui refusera de s'installer dans le doute et en fera le premier moment d'une reconstruction.
Piège — Confondre ce scepticisme avec l'indifférence : Montaigne doute de nos savoirs, non de la valeur de la recherche ni de l'honnêteté du jugement.
Montesquieu 1689-1755
Dépassement
De l'esprit des lois, XI, 4 · 1748 · Lumières
On ne limite pas le pouvoir par la vertu des gouvernants mais par un agencement institutionnel où chaque pouvoir en arrête un autre.
« Pour qu'on ne puisse abuser du pouvoir, il faut que, par la disposition des choses, le pouvoir arrête le pouvoir. »
Montesquieu part d'un constat d'expérience : « c'est une expérience éternelle que tout homme qui a du pouvoir est porté à en abuser ; il va jusqu'à ce qu'il trouve des limites ». Compter sur la modération des gouvernants est donc naïf ; il faut construire la limite dans les institutions elles-mêmes : « il faut que, par la disposition des choses, le pouvoir arrête le pouvoir ». D'où la distinction du législatif, de l'exécutif et de la puissance de juger, qui ne doivent pas être réunis dans les mêmes mains — non parce que ce serait inefficace, mais parce que la liberté y périrait. Le dispositif n'est pas une répartition de tâches : c'est un mécanisme de freins réciproques, dont les régimes contemporains ont conservé le principe, du contrôle de constitutionnalité à l'indépendance du parquet. La thèse a un coût, que Montesquieu assume : un État ainsi bridé est plus lent. Elle répond directement à Bodin et à Hobbes, pour qui la souveraineté divisée s'anéantit.
Permet de réfuter — Hobbes et Bodin, pour qui diviser la souveraineté revient à la détruire et à rouvrir la guerre civile.
Piège — Présenter la séparation des pouvoirs comme une invention de Montesquieu décrivant l'Angleterre telle qu'elle était : il construit un modèle idéal à partir d'une observation en partie inexacte.
Iris Murdoch 1919-1999
Thèse
La Souveraineté du bien · 1970 · philosophie morale d’inspiration platonicienne
La vie morale ne se joue pas seulement dans les choix visibles : elle consiste d’abord en un travail d’attention qui apprend à voir les autres avec justesse.
« »
Philosophe à Oxford et romancière, Iris Murdoch conteste l’image du sujet moral comme pure volonté qui choisit devant des faits neutres. Son exemple est celui d’une mère qui juge sa belle-fille vulgaire et puérile, mais se comporte avec elle de façon irréprochable. Avec le temps, elle s’efforce de la regarder autrement, et découvre en elle de la simplicité et de la spontanéité là où elle voyait de la grossièreté. Rien n’a changé dans sa conduite ; pourtant un progrès moral a eu lieu, dans sa manière de voir. Murdoch emprunte à Simone Weil le mot d’attention pour désigner ce regard juste et aimant, qui suppose de se déprendre de soi. Sa portée est de montrer que nos choix dépendent de ce que nous avons appris à voir.
Permet de réfuter — Les conceptions qui réduisent la morale à des choix de la volonté, chez Sartre ou dans la philosophie morale anglaise de son temps.
Piège — Croire qu’il n’y a progrès moral que si la conduite change : l’exemple montre un changement intérieur du regard, qui prépare les actes futurs.
Nāgārjuna vers 150-250
Thèse
Stances du milieu par excellence (Madhyamakakārikā) · 200 · bouddhisme de la voie du Milieu (Madhyamaka)
Rien n’existe par soi : toute chose naît en dépendance d’autres choses, et cette coproduction conditionnée est ce que Nāgārjuna appelle la vacuité.
« »
Moine bouddhiste indien, Nāgārjuna fonde l’école dite de la voie du Milieu. Il part d’un enseignement central du Bouddha, la coproduction conditionnée : tout ce qui existe dépend de causes et de conditions. Il en tire une conséquence radicale : si une chose n’existe que par d’autres, elle n’a pas d’existence propre, elle est « vide ». La vacuité n’est donc pas le néant, c’est l’absence d’essence fixe. Sa méthode consiste à montrer que toute thèse qui pose une essence stable, qu’il s’agisse du mouvement, de la cause ou du moi, aboutit à des contradictions. Il distingue enfin une vérité conventionnelle, celle du langage et de la vie ordinaire, et une vérité ultime, la vacuité elle-même. Sa portée est de tenir le milieu entre deux extrêmes : croire que les choses existent absolument, ou croire qu’elles n’existent pas du tout.
Permet de réfuter — Les écoles bouddhiques de l’Abhidharma, qui posaient des éléments ultimes existant par eux-mêmes.
Piège — Confondre vacuité et néant : dire que les choses sont vides, c’est dire qu’elles n’ont pas d’existence propre, non qu’elles n’existent pas.
Nietzsche 1844-1900
Antithèse
Le Gai Savoir, paragraphe 125 · 1882 · philosophie du soupçon
La mort de Dieu n'est pas une réfutation mais un événement culturel : l'effondrement du fondement des valeurs, dont l'Europe n'a pas mesuré les conséquences.
« Dieu est mort ! Dieu reste mort ! Et c'est nous qui l'avons tué ! »
Nietzsche ne démontre pas que Dieu n'existe pas : il constate qu'il a cessé d'agir. C'est un insensé, et non un savant, qui annonce sur la place du marché que Dieu est mort et que nous l'avons tué — et les athées présents se moquent de lui, faute de mesurer ce qu'ils ont fait. La mort de Dieu signifie que la croyance chrétienne n'organise plus effectivement les conduites, même chez ceux qui s'en réclament ; or cette croyance servait de garantie à la vérité, au bien et au sens de l'histoire. Son effacement laisse donc un vide : l'insensé demande qui nous a donné l'éponge pour effacer tout l'horizon, et où nous allons maintenant que la terre est détachée de son soleil. Le danger n'est pas l'athéisme mais le nihilisme, c'est-à-dire la survie des valeurs chrétiennes sans leur fondement, sous des formes sécularisées comme le progrès ou l'égalité. La tâche qui suit n'est pas de nier, mais de créer de nouvelles valeurs.
Permet de réfuter — L'athéisme optimiste des Lumières, qui croit que la suppression de Dieu laisse la morale intacte.
Piège — La formule n'est pas un cri de victoire : Nietzsche décrit une catastrophe culturelle dont il craint que personne ne soit à la hauteur.
Pascal 1623-1662
Dépassement
Pensées · 1670 · augustinisme, apologétique
La conscience fait à la fois la misère de l'homme, qui se sait mortel, et sa grandeur, car l'univers qui l'écrase n'en sait rien.
« L'homme n'est qu'un roseau, le plus faible de la nature ; mais c'est un roseau pensant. »
Le même Pascal qui décrit la fuite devant soi en tire la dignité de l'homme. « L'homme n'est qu'un roseau, le plus faible de la nature ; mais c'est un roseau pensant. » L'argument tient en deux temps : il ne faut pas que l'univers entier s'arme pour l'écraser, une vapeur, une goutte d'eau suffisent ; mais quand l'univers l'écraserait, l'homme serait encore plus noble que ce qui le tue, parce qu'il sait qu'il meurt et que l'univers ne sait rien. La grandeur ne supprime pas la misère : elle en est faite. C'est pourquoi Pascal écrit aussi que les misères de l'homme sont des misères de grand seigneur, des misères d'un roi dépossédé, et qu'un arbre ne se connaît pas misérable. La formule est le modèle même du dépassement en dissertation : elle ne choisit pas entre la conscience-malheur et la conscience-privilège, elle montre que le malheur est le prix exact du privilège. Sur les sujets où la conscience semble faire obstacle au bonheur, elle déplace la question du bonheur vers la dignité.
Permet de réfuter — Les morales de la tranquillité, épicurienne ou stoïcienne, qui promettent une paix de l'âme que la conscience lucide rendrait impossible.
Piège — Citer le roseau pensant comme un éloge optimiste de l'homme : chez Pascal, il s'agit de convaincre le lecteur de sa disproportion, non de le rassurer.
Platon 428-348 av. J.-C.
Thèse
La République, livre VII · -375 · idéalisme
La vérité n'est pas donnée dans la perception : elle exige une conversion du regard, qui détourne l'âme des ombres sensibles vers l'intelligible.
« Figure-toi des hommes dans une demeure souterraine en forme de caverne, dont l'entrée, ouverte à la lumière, s'étend sur toute la longueur de la façade. »
Contre l'idée que le vrai s'offrirait à qui regarde, Platon montre qu'il se conquiert contre nos perceptions les mieux installées. L'allégorie de la caverne — « figure-toi des hommes dans une demeure souterraine en forme de caverne » — décrit des prisonniers qui prennent des ombres pour les choses mêmes, non par sottise, mais parce qu'ils n'ont jamais vu autre chose. L'éducation n'est donc pas un transfert de connaissances dans une âme vide : c'est un retournement, douloureux, de tout l'être vers ce qui est. On mesure la justesse de l'analyse à ce qui arrive au prisonnier libéré lorsqu'il redescend : ses anciens compagnons, incapables de le suivre, le raillent. Le procès de Socrate en 399 avant notre ère donne à cette scène son sens littéral. La leçon pour un devoir est double : la vérité peut être impopulaire sans cesser d'être vraie, et l'obstacle principal n'est pas l'ignorance mais le confort des ombres familières.
Permet de réfuter — Protagoras, pour qui l'apparence est la mesure, alors que pour Platon elle est précisément ce dont il faut se déprendre.
Piège — L'allégorie ne condamne pas le sensible comme illusoire au sens d'inexistant : les ombres sont bien réelles, c'est de les prendre pour le tout qui trompe.
Plotin 205-270
Dépassement
Ennéades, I, 6, « Du Beau » · 254 · néoplatonisme
La beauté n'est pas la proportion des parties mais la présence d'une forme intelligible qui unifie le sensible.
« « Ne cesse pas de sculpter ta propre statue. » (Ennéades, I, 6, 9, trad. Bréhier) »
La beauté se ramène-t-elle à un rapport mesurable entre les parties ? Plotin le conteste par un argument simple : une couleur unie, une lumière, un éclair, un son isolé sont beaux sans avoir de parties, donc sans symétrie possible. Il faut donc chercher ailleurs : est beau ce qui participe d'une forme, c'est-à-dire ce en quoi une unité intelligible parvient à informer une matière dispersée. Le laid, symétriquement, est ce qui résiste à cette mise en ordre. Plotin en tire une conséquence morale : puisque la beauté est cette victoire de la forme, l'âme peut se rendre belle comme le sculpteur travaille le bloc — « ne cesse pas de sculpter ta propre statue ». Cette thèse explique pourquoi des œuvres brisant toute proportion — un fragment antique, une toile monochrome — peuvent saisir : ce n'est pas l'accord des parties qui vaut, mais la présence d'une unité.
Permet de réfuter — Aristote et toute la tradition qui fait de l'ordre, de la symétrie et de la juste grandeur les conditions du beau.
Piège — Croire que Plotin méprise le sensible : il y cherche au contraire la trace visible d'un principe, ce qui donne au beau sa dignité.
Popper 1902-1994
Dépassement
La Logique de la découverte scientifique · 1934 · rationalisme critique
Une théorie n'est scientifique que si elle est réfutable : sa valeur ne tient pas au nombre de faits qui la confirment mais aux risques qu'elle prend d'être démentie.
« Un système faisant partie de la science empirique doit pouvoir être réfuté par l'expérience. »
Puisque aucune vérification ne peut établir une loi universelle, il faut renverser la charge de la preuve. Popper le fait en remarquant une asymétrie logique : mille observations favorables ne prouvent pas « tous les cygnes sont blancs », un seul cygne noir le réfute. Est donc scientifique un système qui « doit pouvoir être réfuté par l'expérience », c'est-à-dire qui interdit quelque chose et dit à l'avance ce qui le démentirait. La comparaison le montre : en 1915, Einstein prédit une déviation précise de la lumière lors d'une éclipse, et l'observation de 1919 pouvait le ruiner ; une doctrine qui explique aussi bien un comportement et son contraire ne risque rien et n'apprend rien. La portée de ce critère est de séparer science et pseudo-science sans invoquer la vérité. Sa limite a été formulée par Duhem : on ne réfute jamais une hypothèse isolée, donc aucune réfutation n'est décisive à elle seule.
Permet de réfuter — L'inductivisme et le vérificationnisme du Cercle de Vienne, qui font du nombre des confirmations le critère de la scientificité.
Piège — Falsifiable ne veut pas dire faux, et encore moins truqué : c'est la marque d'une théorie qui accepte d'être mise à l'épreuve.
Les présocratiques VIe-Ve siècle av. J.-C.
Thèse
Fragments (Héraclite) ; poème De la nature (Parménide) · -500 · premiers penseurs de la nature
Les premiers penseurs grecs cherchent à expliquer la nature (phusis) par un principe (arkhè) accessible à la raison, et non plus par des récits mythiques.
« »
On appelle présocratiques les penseurs grecs antérieurs à Socrate ou contemporains de lui, de Thalès de Milet, au début du VIe siècle av. J.-C., jusqu’à Démocrite. Leurs livres sont perdus : nous n’en lisons que des fragments cités par des auteurs plus tardifs. Leur geste commun est de chercher le principe (arkhè) de toutes choses dans la nature elle-même : l’eau pour Thalès, l’air pour Anaximène, les atomes et le vide pour Démocrite. Deux positions dominent : pour Héraclite, tout change sans cesse et l’unité du monde naît de la tension des contraires ; pour Parménide, l’être est et le non-être n’est pas, de sorte que le changement montré par les sens est une apparence que la raison doit corriger. Leur portée est de fixer l’exigence philosophique elle-même : rendre raison (logos) de ce qui est, au lieu de s’en remettre aux mythes.
Permet de réfuter — Aristote, qui leur reproche au livre A de la Métaphysique de s’en être tenus pour l’essentiel à la cause matérielle.
Piège — Parler « du présocratique » comme d’un seul auteur : l’entrée du programme désigne des penseurs aux thèses opposées, connus par fragments ; dans une copie, on nomme toujours lequel (Héraclite, Parménide, Démocrite).
Hilary Putnam 1926-2016
Thèse
Raison, vérité et histoire · 1981 · philosophie analytique, pragmatisme
L’hypothèse selon laquelle nous serions des cerveaux dans une cuve se réfute elle-même : si nous l’étions, nos mots ne pourraient pas renvoyer à de vrais cerveaux ni à de vraies cuves.
« »
Philosophe américain, Putnam a travaillé sur la logique, les mathématiques, le langage et l’esprit. Il reprend l’hypothèse du malin génie de Descartes sous une forme moderne : un savant aurait plongé nos cerveaux dans une cuve et les stimulerait pour nous faire croire à un monde qui n’existe pas. Putnam soutient que cette hypothèse ne peut pas être énoncée de façon cohérente. Les mots ne renvoient à des choses que s’ils ont un lien causal avec elles ; or un cerveau dans une cuve n’aurait jamais eu affaire à de vraies cuves, et son mot « cuve » désignerait tout au plus des images produites par l’ordinateur. Dans ce cas, la phrase « je suis un cerveau dans une cuve » serait fausse. Sa portée est de montrer que le sens de nos mots dépend de notre rapport au monde, et pas seulement de ce qui se passe dans la tête.
Permet de réfuter — Le scepticisme radical, dans sa forme cartésienne.
Piège — Croire qu’il prouve l’existence du monde extérieur : il montre seulement que l’hypothèse sceptique, formulée dans notre langage, se détruit elle-même.
Rawls 1921-2002
Dépassement
Théorie de la justice · 1971 · libéralisme égalitaire
Est juste la répartition que des individus rationnels choisiraient sans connaître la place qu’ils occuperont : d’où des libertés égales pour tous, et des inégalités admises seulement si elles bénéficient aux plus défavorisés.
« Les principes de la justice sont choisis derrière un voile d’ignorance. »
Rawls cherche une procédure qui rende l’impartialité non pas vertueuse mais nécessaire. « Les principes de la justice sont choisis derrière un voile d’ignorance » : dans la position originelle, chacun ignore son sexe, sa classe, ses talents, sa conception du bien ; ne pouvant favoriser sa propre place puisqu’il ne la connaît pas, il choisit des règles acceptables depuis n’importe laquelle. Deux principes en sortent, hiérarchisés : d’abord un système égal de libertés fondamentales pour tous ; ensuite, les inégalités économiques ne sont justes que si elles sont attachées à des positions ouvertes à tous et si elles améliorent le sort des plus désavantagés — c’est le principe de différence. Une rémunération élevée des médecins est donc justifiable, mais seulement si elle améliore réellement l’accès aux soins des plus démunis. La portée de la construction est d’avoir réconcilié liberté et égalité sans sacrifier l’une à l’autre. Sa limite, relevée par Nozick, est qu’elle juge la distribution par son profil de résultat, sans examiner la légitimité des transferts qui l’ont produite.
Permet de réfuter — L’utilitarisme de Bentham, qui accepte de sacrifier une minorité au bénéfice global, et la méritocratie fondée sur des talents que nul n’a mérité de recevoir.
Piège — Croire que Rawls exige l’égalité des revenus : il admet explicitement des inégalités, à la condition stricte qu’elles profitent aux plus mal lotis.
Ricœur 1913-2005
Dépassement
Soi-même comme un autre · 1990 · herméneutique, phénoménologie
Le soi ne se saisit pas par intuition directe mais par le détour du récit : l'identité personnelle est narrative et se maintient par la promesse.
« L'Autre n'est pas seulement la contrepartie du Même, mais appartient à la constitution intime de son sens. »
Ricœur propose la sortie la plus élégante du conflit entre Descartes et Hume. Le premier posait un sujet transparent, le second ne trouvait qu'un flux : c'est le modèle de la connaissance qui est en cause. Pour Ricœur, le soi ne se connaît pas immédiatement, mais indirectement, par le détour des signes et des œuvres — récits, actions, témoignages d'autrui. De là sa distinction décisive : l'identité-idem, la mêmeté d'une chose qui ne change pas, ne convient pas à une personne ; l'identité-ipse, le maintien de soi, se joue dans la promesse, où je m'engage à répondre de moi demain alors même que j'aurai changé. Le personnage de roman en donne le modèle : il n'est rien d'autre que l'intrigue qui le traverse, et pourtant il est quelqu'un. La portée est considérable pour les sujets d'identité : elle explique qu'on puisse changer profondément sans cesser d'être soi, et elle fait de la constance une tâche éthique plutôt qu'une donnée métaphysique.
Permet de réfuter — Hume, dont la dissolution du moi rend inintelligible la responsabilité, et Descartes, dont l'intuition immédiate du soi est indéfendable.
Piège — Réduire l'identité narrative à « on se raconte des histoires » : le récit est ici un mode de connaissance et un engagement, non une fabulation.
Rousseau 1712-1778
Dépassement
Du contrat social, I, 6 · 1762 · Lumières, contractualisme
Le pacte légitime est celui par lequel chacun, s'unissant à tous, n'obéit pourtant qu'à lui-même et reste aussi libre qu'auparavant.
« Chacun de nous met en commun sa personne et toute sa puissance sous la suprême direction de la volonté générale. »
Le problème que Rousseau se pose est celui d'une association qui protège chacun tout en le laissant libre. Sa solution tient dans l'aliénation totale de chacun à tous : « chacun de nous met en commun sa personne et toute sa puissance sous la suprême direction de la volonté générale ». Puisque chacun se donne entièrement, la condition est égale pour tous, et nul n'a intérêt à la rendre onéreuse ; puisque l'on ne se donne à personne en particulier, on ne gagne aucun maître. La volonté générale n'est pas la somme des volontés particulières — qu'il nomme volonté de tous — mais ce que veut le corps politique en tant que tel : un référendum peut donc exprimer une majorité d'intérêts privés sans exprimer aucune volonté générale. De là découle que la liberté civile consiste à obéir à la loi que l'on s'est prescrite, et que le citoyen qui refuse de s'y soumettre y sera contraint par tout le corps, formule redoutable que Rousseau assume.
Permet de réfuter — Hobbes, chez qui le pacte donne naissance à un souverain extérieur au peuple, auquel les sujets n'ont plus rien à opposer.
Piège — Confondre volonté générale et volonté de la majorité : un vote majoritaire peut parfaitement trahir la volonté générale, et c'est le cœur de la thèse.
Bertrand Russell 1872-1970
Thèse
La Conquête du bonheur · 1930 · philosophie analytique
Le malheur vient du repli sur soi : on devient heureux en élargissant ses intérêts et son attention au monde extérieur.
« « The secret of happiness is this: let your interests be as wide as possible […]. » (La Conquête du bonheur, chap. X, texte original) »
Russell aborde le bonheur en moraliste plutôt qu’en métaphysicien, et son diagnostic est simple : les malheureux le sont d’abord parce qu’ils sont absorbés par eux-mêmes. Le pécheur obsédé par sa faute, le narcissique en quête d’admiration, le mégalomane avide de pouvoir ont ceci de commun qu’ils tournent en rond dans leur propre intériorité. D’où le remède, qu’il donne pour le secret du bonheur : avoir des intérêts aussi larges que possible, et des réactions aussi amicales que possible, plutôt qu’hostiles, envers les choses et les personnes qui nous intéressent. Le bonheur n’est pas cherché directement, il vient par surcroît, comme effet d’une attention tournée au-dehors — un travail qui intéresse, une curiosité, une affection. Russell, qui avait connu la prison pour son pacifisme pendant la Grande Guerre, écrit ce livre en 1930 contre l’idée romantique que la lucidité conduirait nécessairement au désespoir. La portée est décisive sur les sujets qui opposent bonheur et autrui : le repli n’est pas la protection du bonheur, c’en est la principale menace.
Permet de réfuter — Rousseau et toutes les doctrines qui cherchent le bonheur dans le retrait solitaire et le sentiment de soi.
Piège — Prendre ce livre pour un manuel de développement personnel : l’argument est causal, il porte sur l’origine du malheur, non sur des recettes.
Sartre 1905-1980
Thèse
L'existentialisme est un humanisme · 1946 · existentialisme
L'existence précède l'essence : l'homme est tout entier liberté et responsabilité, sans nature ni excuse.
« L'homme est condamné à être libre. »
Chez Sartre, la liberté n'est pas une propriété de l'homme, elle est ce qu'il est. Aucune essence ne le précède : il existe d'abord, se rencontre, surgit dans le monde, et se définit ensuite par ses actes. D'où la formule : « L'homme est condamné à être libre. » Condamné, car il n'a pas choisi d'exister ni d'être libre ; libre, car une fois jeté dans le monde il est responsable de tout ce qu'il fait. La conséquence est brutale : il n'y a pas de tempérament lâche qui excuserait la lâcheté, c'est l'acte lâche qui fait le lâche. Invoquer son caractère, son milieu ou ses passions relève de la mauvaise foi, ce mensonge à soi-même qui suppose déjà la liberté qu'il prétend nier. Sartre en donne un exemple célèbre avec le garçon de café qui joue à être garçon de café : il se fait chose pour n'avoir plus à choisir. Cette radicalité est aussi sa fragilité, car elle semble ignorer le poids réel des situations.
Permet de réfuter — Freud et Marx, qui expliquent la conduite par des déterminations inconscientes ou sociales dont le sujet n'a pas la clé.
Piège — Comprendre cette liberté comme une toute-puissance : Sartre dit qu'on est libre de donner un sens à sa situation, non de la changer à volonté.
Schopenhauer 1788-1860
Antithèse
Le Monde comme volonté et comme représentation · 1818 · pessimisme métaphysique
Le désir étant manque, toute vie oscille entre la souffrance et l’ennui : le bonheur n’est jamais que la cessation momentanée d’un mal.
« « La vie donc oscille, comme un pendule, de droite à gauche, de la souffrance à l’ennui. » (Le Monde comme volonté et comme représentation, IV, § 57) »
Schopenhauer tire du désir une conséquence que Platon n’avait pas osée. Désirer, c’est manquer ; manquer, c’est souffrir. Tant que le désir dure, il y a souffrance ; dès qu’il est satisfait, l’objet perd son attrait et laisse place au vide : la vie « oscille, comme un pendule, de droite à gauche, de la souffrance à l’ennui ». Le bonheur n’a donc aucune réalité positive, il est seulement négatif — l’absence provisoire d’une douleur, que nous ne remarquons pas tant qu’elle dure, comme nous ne sentons pas notre santé mais seulement notre maladie. La cause en est métaphysique : ce que nous appelons volonté est un vouloir-vivre aveugle, sans but, dont nos désirs individuels sont les formes momentanées. Les seules échappées possibles sont la contemplation esthétique, qui suspend le vouloir le temps d’une œuvre, et l’ascèse. La portée de la thèse est de forcer toute doctrine du bonheur à s’expliquer sur la structure du désir. Sa limite, relevée par Nietzsche, est qu’elle juge la vie au nom d’un idéal de repos qui lui est étranger.
Permet de réfuter — Les morales du bonheur accessible, notamment l’optimisme leibnizien et l’eudémonisme aristotélicien.
Piège — Prendre le pessimisme pour une humeur : c’est une conséquence déduite d’une métaphysique de la volonté, qu’il faut discuter comme telle.
Sénèque 4 av. J.-C.-65 apr. J.-C.
Thèse
De la brièveté de la vie · 49 · stoïcisme
La vie n'est pas courte : nous la rendons courte en la dissipant, si bien que le manque de temps est un effet de notre conduite et non de notre condition.
« Nous n'avons pas trop peu de temps, mais nous en perdons beaucoup. »
La plainte sur la brièveté de la vie est peut-être une mauvaise foi. Sénèque le soutient sans détour : « Nous n'avons pas trop peu de temps, mais nous en perdons beaucoup. » La vie est assez longue pour de grandes choses, mais nous la laissons filer en occupations qui ne nous appartiennent pas, à courtiser, à attendre, à remettre. Le paradoxe qu'il relève est frappant : nous défendons âprement notre argent et notre terre, et nous laissons le premier venu disposer de nos journées, alors que le temps est le seul bien qu'on ne peut restituer. L'exemple qu'il développe est celui de l'homme affairé qui promet de vivre « après » : après la charge, après la fortune, après la retraite — et qui meurt en préparant de vivre. La portée de la thèse est d'ordre moral : elle transforme une donnée subie en une responsabilité. Sa limite est qu'elle suppose une liberté d'emploi du temps que la nécessité du travail et la pauvreté ôtent à beaucoup.
Permet de réfuter — La plainte commune sur la fuite du temps, et toute position qui fait du manque de temps une fatalité extérieure.
Piège — Lire Sénèque comme un partisan de l'efficacité : le temps bien employé, pour lui, est celui de l'étude et de la sagesse, pas celui du rendement.
Gilbert Simondon 1924-1989
Dépassement
Du mode d'existence des objets techniques · 1958 · philosophie des techniques
L'aliénation technique vient de notre ignorance des machines : la culture doit les comprendre au lieu de s'en défendre comme d'un étranger.
« La culture s'est constituée en système de défense contre les techniques. »
Simondon ouvre son livre par un reproche adressé aux humanistes : « la culture s'est constituée en système de défense contre les techniques ». Elle accueille l'objet esthétique, le texte, l'œuvre, et rejette la machine dans un dehors qu'elle décrit tantôt comme une pure utilité sans signification, tantôt comme une menace de révolte. Ce double refus repose sur une ignorance : celui qui ne sait pas comment fonctionne un moteur ne peut voir en lui qu'un esclave ou qu'un maître. Or la machine n'est ni l'un ni l'autre ; elle a une genèse, une histoire, des degrés de perfectionnement que Simondon appelle concrétisation, et l'homme y tient la place d'un organisateur, d'un « chef d'orchestre » qui coordonne des êtres techniques ouverts. L'exemple du moteur à combustion, où chaque pièce finit par remplir plusieurs fonctions à la fois, montre ce passage de l'objet abstrait à l'objet concret. La portée est pédagogique et politique : ce n'est pas en réduisant les machines qu'on cessera d'en être esclave, c'est en les connaissant.
Permet de réfuter — Heidegger et Ellul, pour qui le problème n'est pas l'ignorance des machines mais la logique du système qu'elles composent.
Piège — Faire de Simondon un technophile naïf : il critique tout autant l'usage industriel qui empêche les machines d'évoluer.
Adam Smith 1723-1790
Thèse
Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations, I · 1776 · économie politique classique
La division du travail est la cause principale de l'accroissement des richesses : elle multiplie la production sans augmenter l'effort.
« Ces dix ouvriers pouvaient faire entre eux plus de quarante-huit milliers d'épingles dans une journée. »
Smith ouvre la Richesse des nations par une observation d'atelier devenue l'exemple le plus célèbre de l'économie politique. Un ouvrier isolé, ignorant du métier, ne fabriquerait peut-être pas une épingle par jour ; mais que l'on découpe l'opération en dix-huit gestes distincts — tirer le fil, le dresser, le couper, affûter la pointe, préparer la tête — et « ces dix ouvriers pouvaient faire entre eux plus de quarante-huit milliers d'épingles dans une journée ». Le gain tient à trois causes que Smith énumère : l'habileté acquise par la répétition, le temps épargné en ne passant pas d'une tâche à l'autre, et l'invention de machines par ceux qui, concentrés sur un seul geste, en cherchent le raccourci. La portée dépasse l'atelier : ce qui vaut entre ouvriers vaut entre métiers et entre nations, et la prospérité moderne repose tout entière sur cette coopération que nul n'a conçue. La thèse est donc une apologie du travail divisé — dont Smith lui-même donnera, quelques centaines de pages plus loin, la critique la plus dure.
Permet de réfuter — Marx, pour qui cette productivité ne profite pas à celui qui la produit, la plus-value revenant au propriétaire des moyens de production.
Piège — Réduire Smith à l'éloge du marché : il exige de l'État qu'il instruise le peuple, précisément pour compenser les effets de la division du travail.
Spinoza 1632-1677
Antithèse
Éthique, livre III, proposition 2, scolie · 1677 · rationalisme
Le sentiment d'être libre est une illusion produite par la conscience des désirs jointe à l'ignorance de leurs causes.
« Les hommes se croient libres pour cette seule cause qu'ils sont conscients de leurs actions et ignorants des causes par où ils sont déterminés. »
L'argument de Descartes reposait sur un témoignage : je sens que je suis libre. Spinoza montre que ce témoignage est structurellement partial. « Les hommes se croient libres pour cette seule cause qu'ils sont conscients de leurs actions et ignorants des causes par où ils sont déterminés. » La conscience saisit l'effet — je veux ceci — et non la longue chaîne qui l'a produit : éducation, mémoire, affects, état du corps. L'illusion n'est donc pas une erreur accidentelle, elle est la position même de la conscience, qui arrive toujours après. Spinoza en donne des exemples précis : l'enfant croit désirer librement le lait, l'homme en colère croit vouloir la vengeance, l'ivrogne croit parler par décision de son esprit. Le mécanisme est aujourd'hui décrit par la psychologie sous le nom de confabulation : le sujet invente après coup la raison d'un choix déjà fait. La portée est décisive, car elle interdit d'utiliser l'expérience intime comme preuve.
Permet de réfuter — Descartes, qui fait de l'évidence intérieure du libre arbitre une certitude première que rien ne peut ébranler.
Piège — En conclure que Spinoza nie toute liberté : il en propose une autre définition, fondée sur la connaissance des causes et non sur leur absence.
Tocqueville 1805-1859
Antithèse
De la démocratie en Amérique, II · 1840 · libéralisme politique
La menace propre aux démocraties n'est pas la tyrannie violente mais un pouvoir tutélaire et doux qui rend les citoyens mineurs.
« Le souverain étend ses bras sur la société tout entière ; il en couvre la surface d'un réseau de petites règles compliquées, minutieuses et uniformes. »
Tocqueville décrit une oppression pour laquelle, dit-il, les anciens mots ne conviennent plus. Le pouvoir qu'il voit venir est immense et tutélaire, il se charge d'assurer les jouissances des hommes et de veiller sur leur sort : « il étend ses bras sur la société tout entière ; il en couvre la surface d'un réseau de petites règles compliquées, minutieuses et uniformes ». Il ne brise pas les volontés, il les amollit ; il ne tyrannise pas, il gêne, comprime, énerve, éteint, et réduit enfin chaque nation à n'être plus qu'un troupeau d'animaux timides dont le gouvernement est le berger. L'analyse frappe parce qu'elle vise un pouvoir légitime, élu, bienveillant : la servitude y est régulière et douce, et pourrait se combiner avec les formes extérieures de la liberté. Le remède qu'il propose est local : associations, presse libre, jury, communes, c'est-à-dire des lieux où l'on apprend à agir ensemble. La thèse rend possible une troisième partie sur tout sujet opposant protection et liberté.
Permet de réfuter — Hobbes, pour qui un pouvoir qui assure la sécurité et la prospérité remplit exactement sa fonction, quelle que soit l'extension de sa tutelle.
Piège — Confondre ce despotisme doux avec la tyrannie de la majorité, qui est une autre analyse de Tocqueville, portant sur l'opinion et non sur l'administration.
Giambattista Vico 1668-1744
Thèse
La Science nouvelle · 1725 · philosophie de l’histoire
Le monde des sociétés humaines a été fait par les hommes : c’est pourquoi ils peuvent le connaître, mieux que la nature, que seul Dieu, qui l’a faite, connaît vraiment.
« »
Professeur de rhétorique à Naples, Vico pose dès 1710 le principe selon lequel le vrai et le fait se convertissent : on ne connaît pleinement que ce qu’on a fait. Contre le privilège que l’esprit cartésien accorde aux mathématiques et à la physique, il en tire que l’histoire, œuvre des hommes, peut devenir une science. La Science nouvelle, publiée en 1725 puis refondue jusqu’en 1744, cherche les principes communs à toutes les nations dans leurs langues, leurs mythes, leurs lois et leurs institutions. Il y distingue trois âges, celui des dieux, celui des héros et celui des hommes, que les peuples traversent et peuvent retraverser après une décadence. Sa portée est d’avoir fait de l’histoire un objet de connaissance à part entière.
Permet de réfuter — Le cartésianisme, qui tenait l’histoire et la philologie pour des savoirs sans certitude.
Piège — Lire ses trois âges comme un progrès linéaire : l’histoire, pour Vico, connaît aussi des retours après les décadences.
Max Weber 1864-1920
Dépassement
Le Savant et le politique · 1919 · sociologie compréhensive
La rationalisation du monde moderne en chasse la magie mais ne fournit aucun sens : le désenchantement laisse intacte la question religieuse.
« Le destin de notre époque, caractérisée par la rationalisation, par l'intellectualisation et surtout par le désenchantement du monde. »
Weber nomme désenchantement du monde le processus par lequel on cesse de croire qu'il existe des forces mystérieuses dont il faudrait se concilier la faveur, parce qu'on sait qu'en principe tout peut être maîtrisé par le calcul et la prévision. Ce n'est pas un progrès de bonheur, mais un changement de régime : le savant peut dire comment fonctionne le monde, il ne peut pas dire s'il vaut la peine d'y vivre, ni quel dieu servir. La science, ajoute Weber, ne répond pas à la seule question qui importe vraiment à Tolstoï — que devons-nous faire ? Le paradoxe qu'il souligne est que cette rationalisation est elle-même d'origine religieuse : l'ascétisme protestant, en sanctifiant le travail méthodique dans le monde, a contribué à produire l'esprit du capitalisme qui rend la religion superflue. Le désenchantement ne réfute donc rien : il laisse l'homme moderne devant un conflit de valeurs que nulle science ne peut arbitrer.
Permet de réfuter — Le positivisme de Comte, qui annonçait le remplacement de l'état théologique par l'état scientifique comme une solution.
Piège — Désenchantement ne signifie pas disparition de la religion : il signifie qu'elle devient une décision privée parmi des valeurs concurrentes.
La notion d’obligation est première : un droit n’est effectif que reconnu par ceux qui doivent quelque chose, de sorte que la justice se fonde sur les besoins de l’être humain plutôt que sur des revendications.
« La notion d’obligation prime celle de droit, qui lui est subordonnée et relative. »
Simone Weil déplace le point de départ habituel : « la notion d’obligation prime celle de droit, qui lui est subordonnée et relative ». Un droit n’existe pas tout seul : il n’est effectif que du côté de ceux qui reconnaissent devoir quelque chose. Un homme seul dans l’univers n’aurait aucun droit, mais il aurait des obligations. Dans La Personne et le sacré, Weil ajoute une critique du vocabulaire même des droits : la notion de droit « a quelque chose de commercial », elle évoque le procès et la revendication, et elle est étrangement faible devant le malheur. Des paroles comme « Vous n’avez pas le droit de… » n’ont pas la portée du cri « Pourquoi me fait-on du mal ? ». Dans L’Enracinement, elle propose donc de lister les besoins de l’âme — ordre, liberté, responsabilité, vérité, enracinement — auxquels correspondent des obligations inconditionnelles. Le programme de sécurité sociale élaboré dans la Résistance, contemporain de son texte, en est le parallèle politique. La portée de la thèse est de fonder la justice sur l’attention portée à autrui plutôt que sur l’équilibre des prétentions. Sa limite est qu’une obligation sans droit correspondant reste sans garantie juridique.
Permet de réfuter — Locke et la tradition des droits subjectifs, qui font du droit individuel le point de départ de toute théorie de la justice.
Piège — Y voir un rejet des droits de l’homme : Weil ne les supprime pas, elle refuse qu’ils soient premiers et veut leur donner un fondement plus solide.
Il n'y a pas de signification cachée derrière les mots : la signification d'un mot est l'usage réglé qu'on en fait dans un jeu de langage déterminé.
« La signification d'un mot est son usage dans le langage. »
Wittgenstein a fini par juger sa première philosophie trop étroite, et le déplacement qu'il opère change tout le problème. « La signification d'un mot est son usage dans le langage » : il ne faut plus chercher ce qu'un mot représente, mais comment on s'en sert. Or l'on s'en sert de mille manières — ordonner, décrire, plaisanter, prier, remercier, jurer —, et chacune de ces activités a ses règles comme un jeu a les siennes. Demander ce que signifie jeu en général, hors de tout usage, c'est faire tourner le moteur à vide ; on ne trouvera aucune propriété commune au football, aux échecs et au jeu d'un enfant seul, seulement un air de famille. Les problèmes philosophiques naissent alors d'un mot arraché à son jeu, comme lorsqu'on demande où va le temps. Guérir, ce n'est pas répondre : c'est ramener le mot chez lui.
Permet de réfuter — Sa propre thèse du Tractatus sur la proposition comme image logique du fait, et toute conception représentationnelle du sens.
Piège — Traduire « usage » par « utilité » : le jeu de langage est réglé, il ne se réduit pas à ce que le mot permet d'obtenir.
Zhuangzi vers 369-286 av. J.-C.
Thèse
Zhuangzi (Tchouang-tseu) · -300 · taoïsme
Nos distinctions (vrai et faux, utile et inutile, rêve et veille) dépendent du point de vue d’où l’on parle : le sage cesse de les figer et suit le cours spontané des choses, le Dao.
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Le livre qui porte le nom de Zhuangzi est une composition : la tradition attribue au maître les « chapitres intérieurs », le reste est l’œuvre de disciples. Il procède par fables plutôt que par démonstrations. La plus célèbre est celle du rêve du papillon : Zhuangzi rêve qu’il est un papillon, se réveille, et ne sait plus s’il est un homme qui a rêvé être papillon ou un papillon qui rêve être un homme. La fable ne conclut pas que tout est illusion ; elle montre que la frontière que nous tenons pour la plus sûre dépend du point de vue où nous sommes placés. Même leçon avec le grand arbre qu’aucun charpentier ne coupe parce que son bois ne vaut rien : son « inutilité » est ce qui lui permet de vivre longtemps. Sa portée est de mettre en question la fixité de nos catégories et de proposer une sagesse de la souplesse.
Permet de réfuter — Les confucéens et les moïstes, dont il renvoie dos à dos les disputes sur le vrai et le faux.
Piège — En faire un sceptique qui nie tout : il ne dit pas que rien n’est vrai, mais que chaque affirmation tient à un point de vue, et que la sagesse consiste à ne pas s’y enfermer.
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