Le jugement enchaîne trois idées : la reprise, l’absence de terme, et la recherche d’un mouvement propre au texte. Il faut se demander si cette « fluidité » est un idéal de style ou, plus profondément, l’ajustement de la phrase au régime de l’objet décrit.
En quoi la reprise indéfinie conduit-elle le texte, non à un achèvement, mais à un mouvement qui lui soit propre ?
Le plan en trois parties
Une œuvre chaque fois recommencée
- Le chantier sur la guêpe s’ouvre par des traits élémentaires qui seront repris et déplacés pendant quatre ans : l’entrée en matière est explicitement un premier essai.« La guêpe », premières entrées (1939)
- Les dernières entrées du même chantier n’apportent pas de synthèse mais de nouvelles hypothèses : le recommencement est la dernière chose que le texte donne à lire.« La guêpe », dernières entrées (1943)
- L’observation du tapis d’aiguilles revient plusieurs fois dans le carnet, chaque passage reprenant le précédent d’un cran : la progression se fait par couches.« Le carnet du bois de pins », notations sur le tapis d’aiguilles
Sans aboutissement possible : le renoncement assumé à la clôture
- L’exclamation du « Mimosa » sur la difficulté d’atteindre le propre des choses énonce en clair qu’aucune formule ne fermera le dossier.« Le mimosa », exclamation sur la difficulté d’atteindre le propre des choses
- L’enquête sur le mot provençal qui donne son titre au dernier chantier multiplie les hypothèses sans trancher : même le nom du lieu reste ouvert.« La mounine », recherches sur l’origine du nom du lieu
- Le rapprochement entre l’odeur de l'œillet et l’épice qui a donné son nom populaire à la fleur reste une piste parmi d’autres, reprise et jamais close.« L'œillet », notations sur l’odeur et sur le nom de la fleur
Chercher sa fluidité : le texte trouve son mouvement dans la forme de l’objet
- Le principe d’une rhétorique par objet donne son sens à l’idée d'« écoulement » : le bon rythme n’est pas un idéal de style, c’est celui que la chose dicte.« Berges de la Loire », fin du texte liminaire
- Rapprocher la guêpe d’un petit mécanisme en marche fait passer dans la phrase la vibration et l’intermittence du vol : la comparaison règle le mouvement du texte.« La guêpe », entrées sur le vol et le bruit
- Les notations sur la chaleur du corps de l’oiseau et la rapidité de son cœur appellent une écriture brève et pressée, accordée à l’intensité de l’animal.« Notes prises pour un oiseau », notations sur le corps et la chaleur de l’animal
Ce que le critique nomme fluidité n’est-il pas, chez Ponge, le nom même de l’exactitude ?