Le « recueil de poèmes » suppose des textes choisis, achevés et composés ; le « dossier de travail » suppose des états successifs conservés pour eux-mêmes. Toute la difficulté est que le livre revendique la seconde apparence tout en produisant les effets de la première.
Le livre de Ponge abolit-il la différence entre le poème et le dossier qui y mène ?
Le plan en trois parties
Tout, dans le livre, désigne le dossier de travail
- Le titre même d’un chantier annonce des notes prises en vue d’un texte à venir, et le chantier s’arrête à l’état de notes : le livre affiche son statut préparatoire.« Notes prises pour un oiseau », titre et état final du chantier
- L’abandon provisoire du sujet, puis sa reprise, sont consignés comme des événements de travail : le recueil enregistre ce qu’un livre ordinaire efface.« Le mimosa », entrées d’interruption et de reprise
- Le poète relit ses propres entrées et les juge manquées sans les supprimer : la trace du jugement reste dans le dossier, comme une annotation de marge.« Le carnet du bois de pins », entrées de relecture et de jugement
Pourtant l’écriture y est constamment poétique
- L’analogie entre la guêpe et un moteur est une trouvaille qui tient debout seule : la note atteint la densité d’un vers, indépendamment du texte qu’elle prépare.« La guêpe », entrées sur le vol et le bruit
- L’opposition de la guêpe et de l’abeille construit un système de valeurs, avec sa progression et sa chute : c’est la structure d’un poème bref.« La guêpe », entrées comparant l’insecte à l’abeille
- La remarque sur les cinq voyelles du nom de l’oiseau est un jeu de langue pleinement poétique, qui fait du mot une forme et non un simple outil.« Notes prises pour un oiseau », remarque sur le nom français de l’animal (1938)
Le livre déplace la frontière : le dossier devient la forme du poème
- Que le chantier de la guêpe s’ouvre par des notations élémentaires et publie cet état premier prouve que le commencement est tenu pour digne d’être lu.« La guêpe », premières entrées (1939)
- Les remarques où le poète se reproche ses facilités appartiennent d’ordinaire au carnet privé ; publiées, elles deviennent un élément de la composition.« L'œillet », remarques du poète sur ses propres habitudes d’écriture
- Les dernières pages du recueil élargissent l’échec particulier en réflexion générale : la fin du dossier tient lieu d’art poétique, donc de texte achevé.« La mounine », dernières pages du recueil
Depuis Ponge, peut-on encore lire un recueil sans se demander ce qu’il a fallu jeter pour l’obtenir ?