Le lecteur de poésie attend des textes brefs, travaillés, achevés, et une émotion. Le recueil offre des chantiers inachevés, des relevés et des jugements de métier, ce qui déplace radicalement le contrat de lecture.
La déception du lecteur est-elle un effet raté du recueil ou l’un de ses moyens ?
Le plan en trois parties
Une déception programmée
- Un chantier annoncé comme un simple ensemble de notes prévient le lecteur qu’il n’aura pas le poème attendu.« Notes prises pour un oiseau », titre et état final du chantier
- L’arrêt du chantier de la guêpe sur de nouvelles hypothèses prive le lecteur de la satisfaction d’une chute.« La guêpe », dernières entrées (1943)
- Voir le poète juger ses propres pages manquées ruine d’avance le plaisir de l’admiration.« Le carnet du bois de pins », entrées de relecture et de jugement
Mais le livre offre de véritables bonheurs d’écriture
- La recherche d’équivalents pour le jaune poudreux du mimosa produit des formules d’une précision sensuelle qui comblent l’attente poétique.« Le mimosa », notations sur la couleur et la forme des fleurs
- L’entrée inaugurale du carnet, avec son lieu et sa date, a la force d’un incipit et installe un décor qui tient du paysage poétique.« Le carnet du bois de pins », première entrée (août 1940, Coligny)
- Les notations élémentaires sur la guêpe, taille étranglée et rayures, valent par leur netteté : la note atteint une densité que le poème n’aurait pas mieux servie.« La guêpe », premières entrées (1939)
La déception est convertie en une attente d’un autre ordre
- En déclarant le mimosa trop joli, Ponge disqualifie l’attente convenue au profit d’une exigence plus haute : on est déçu au nom de quelque chose.« Le mimosa », premières entrées (1941)
- Le souvenir du Midi offre au lecteur une émotion, mais soumise à l’enquête : le plaisir n’est pas supprimé, il est subordonné.« Le mimosa », passage de souvenir personnel
- Les dernières pages du recueil font de l’insatisfaction une position partagée entre l’auteur et le lecteur : la déception devient lucidité commune.« La mounine », dernières pages du recueil
Une œuvre qui déçoit volontairement son lecteur ne lui demande-t-elle pas, en réalité, de changer de lecture ?