« Inachevé » peut désigner un travail interrompu par accident ou un projet qui refuse par principe son terme. Le recueil affiche tous les signes du premier cas alors qu’il relève, en réalité, du second.
L’inachèvement du recueil est-il un défaut de finition ou la forme voulue de l'œuvre ?
Le plan en trois parties
Tout, dans le livre, signale l’inachèvement
- Un chantier intitulé comme un ensemble de notes pour un texte à venir, et qui s’arrête à l’état de notes, avoue qu’il n’a pas atteint son but.« Notes prises pour un oiseau », titre et état final du chantier
- Présenter le dernier chantier comme une note écrite après coup sur un ciel de Provence installe d’emblée un retard irréparable.« La mounine », sous-titre et premières pages (1941-1944)
- Le programme annoncé dans la première entrée du carnet, observer jusqu’à obtenir le texte, n’est jamais déclaré rempli.« Le carnet du bois de pins », première entrée (août 1940, Coligny)
Pourtant une composition existe bel et bien
- Le liminaire donne au livre son ouverture doctrinale : rien n’est plus achevé qu’un texte qui expose le principe de tout ce qui suit.« Berges de la Loire », texte liminaire (juillet 1941)
- Des trouvailles comme l’assimilation de la guêpe à un mécanisme en marche sont des acquis définitifs, que rien ne viendra corriger.« La guêpe », entrées sur le vol et le bruit
- La série d’équivalents pour le jaune du mimosa forme une progression réglée, avec sa logique interne : ce n’est pas un amas de notes.« Le mimosa », notations sur la couleur et la forme des fleurs
L’inachèvement est un achèvement d’un autre ordre
- Intégrer des définitions empruntées, c’est admettre que le savoir sur l’objet est toujours en cours : le texte est fini comme est finie une enquête publiée.« Notes prises pour un oiseau », emprunts au dictionnaire et aux naturalistes
- La description d’un oiseau réduit à peu de matière et à beaucoup de chaleur indique que l’objet lui-même est mouvement : le fixer serait le manquer.« Notes prises pour un oiseau », notations sur le corps et la chaleur de l’animal
- Le rapprochement de l’odeur de l'œillet et de l’épice homonyme est une solution partielle assumée : la justesse s’obtient par approximations conservées.« L'œillet », notations sur l’odeur et sur le nom de la fleur
Une œuvre qui se donnerait pour terminée ne mentirait-elle pas sur la nature de la connaissance ?