Le héros reste anonyme pendant près de la moitié du roman, désigné par des périphrases, puis nommé en pleine action par un tiers. La question demande la fonction de ce retard : effet de suspense, exigence morale, ou choix de composition.
L’anonymat prolongé du chevalier est-il un simple ressort de curiosité, ou la condition même de ce que le roman veut faire éprouver ?
Le plan en trois parties
Un choix de clerc, inscrit dans le projet du livre
- Le prologue annonce que le sens est donné par une commanditaire : le retard du nom relève d’une intention de composition, non du hasard de la matière.« Matière et san li done et livre / La Contesse », épisode du prologue
- La révélation, quand elle vient, est placée au point le plus tendu du récit : le nom devient un événement narratif, presque un coup de théâtre.« Lanceloz del Lac a a non », épisode du nom crié pendant le combat
- Le même narrateur qui retient le nom retient plus tard la nuit d’amour : la rétention d’information est un procédé systématique de ce roman.« Mes toz jorz iert par moi teüe », prétérition du narrateur sur la nuit
Un anonymat qui rend la honte possible
- Le marché du nain ne peut être accepté que par un homme sans nom : un chevalier nommé engagerait un lignage entier dans son infamie.« Se tu viax monter / Sor la charrete que je main », épisode du nain à la charrette
- La coutume de la charrette prive de tout droit celui qui y monte : l’anonymat est la condition matérielle qui rend cette perte supportable au récit.« Qui a forfet estoit repris, / S’estoit sor la charrete mis / Et menez par totes les rues », explication du narrateur sur la coutume de la charrette
- Au gué, l’oubli du nom par le héros lui-même redouble l’anonymat du récit : le personnage est devenu ce que le texte disait déjà de lui.« Ne ne li manbre de son non », épisode du gué
Le nom revient quand l'œuvre s’accomplit
- La prophétie du cimetière désignait un libérateur sans le nommer : le nom ne peut venir qu’après la preuve, jamais avant elle.« Cil qui levera / cele lame seus par son cors / gitera ces et celes fors », épisode de la lame du cimetière
- Le duel final n’a plus besoin de mystère : le nom est acquis, l’action peut être expédiée en quelques vers d’une sécheresse remarquable.« Lanceloz vient, si li deslace / Le hiaume et la teste li tranche », épisode du duel final
- L’épilogue nomme un second auteur : le roman finit par révéler ses noms cachés, celui du héros puis celui de la main qui l’achève.« Ci faut li romanz an travers. / Godefroiz de Leigni, li clers, / A parfinee LA CHARRETE », épisode de l’épilogue
Le nom d’un personnage est-il ce qui le précède ou ce que le récit lui accorde en récompense de ce qu’il a traversé ?