L’exploit est un acte accompli qui produit une gloire mesurable ; la souffrance est une passivité subie qui ne fonde en principe aucune renommée. Le sujet met en concurrence deux définitions du héros, l’une héritée de l’épopée, l’autre propre au roman qui naît.
Qu’est-ce qui, dans Le Chevalier de la charrette, fait le héros : ce qu’il réussit à faire ou ce qu’il accepte d’endurer ?
Le plan en trois parties
Un héros d’exploits, mesuré comme les héros de l’épopée
- Le Pont de l’Épée est l’exploit par excellence : une prouesse unique, vue de tous, et qui sert d’étalon pour toute la chevalerie du roman.« Bien s’iert sor l’espee tenuz, / Qui plus estoit tranchanz que fauz », épisode du Pont de l’Épée
- La mise à mort de Méléagant conclut le roman sur un acte de force accompli avec une efficacité brutale et sans commentaire.« Lanceloz vient, si li deslace / Le hiaume et la teste li tranche », épisode du duel final
- La lame du cimetière soulevée réalise une prophétie qui exigeait la force d’un seul corps : l’exploit est la preuve publique de l’élection.« Cil qui levera / cele lame seus par son cors / gitera ces et celes fors », épisode de la lame du cimetière
Un héros dont le corps est d’abord un corps souffrant
- Aux barreaux, le texte s’attarde sur les mains entaillées plutôt que sur l’exploit : ce qui est donné à voir, c’est la chair qui cède.« As fers se prant et sache et tire », épisode des barreaux de la fenêtre
- La tentative de suicide pousse cette définition à sa limite : le héros ne fait plus rien, il ne veut plus que cesser, et le roman le raconte pourtant.« Einz met le laz antor sa teste / Tant qu’antor le col li areste », épisode de la tentative de suicide
- Le mot de martyre installe une grandeur de la douleur : souffrir le départ est présenté comme une épreuve aussi haute qu’un combat.« Au lever fu il droiz martirs, / Tant li fu griés li departirs », épisode du lever après la nuit
Le héros se définit en réalité par ce qu’il consent à perdre
- Dans le Lit périlleux, il ne combat ni ne fuit : il tient sa place, et c’est cette immobilité consentie que le roman désigne comme vaillance.« A mie nuit, de vers les lates / Vint une lance come foudre », épisode du Lit périlleux
- Au gué, il perd sa conscience, son nom et jusqu’au souvenir de son armure : le héros est celui qui accepte de n’être plus personne.« Ne ne li manbre de son non », épisode du gué
- Que le nom revienne par la bouche d’un autre montre que la gloire n’est pas prise mais reçue : le héros est fait par ce qu’il a d’abord abandonné.« Lanceloz del Lac a a non », épisode du nom crié pendant le combat
Faut-il voir dans ce héros qui se perd le premier personnage de roman, c’est-à-dire un homme intéressant par ses failles plutôt que par sa gloire ?