Une preuve est ce qui établit avec certitude ; la souffrance, dans le roman courtois, tend à devenir le signe attendu d’un sentiment sincère. Le sujet interroge la logique qui fait de la douleur un argument, et son éventuelle fragilité.
La douleur physique et morale suffit-elle, dans le roman de Chrétien, à prouver l’amour, ou le texte met-il en doute cette équivalence ?
Le plan en trois parties
Une douleur exhibée comme démonstration
- Les mains ouvertes sur les barreaux laissent une trace sanglante dans les draps : le corps blessé fournit la preuve matérielle de la nuit et du désir.« As fers se prant et sache et tire », épisode des barreaux de la fenêtre
- La tentative de suicide, sur la seule rumeur de la mort de la reine, prétend démontrer un amour qui ne peut pas survivre à son objet.« Einz met le laz antor sa teste / Tant qu’antor le col li areste », épisode de la tentative de suicide
- Le mot de martyre requalifie la douleur du départ : elle n’est plus un accident, elle est le titre qui atteste la sincérité de l’amant.« Au lever fu il droiz martirs, / Tant li fu griés li departirs », épisode du lever après la nuit
Une douleur érigée en épreuve initiatique
- Le Pont de l’Épée est un supplice choisi : le héros se désarme volontairement, ce qui transforme la blessure en acte et l’acte en serment.« Bien s’iert sor l’espee tenuz, / Qui plus estoit tranchanz que fauz », épisode du Pont de l’Épée
- Le Lit périlleux inaugure la série : subir la lance de feu sans céder revient à passer un examen dont l’amour est le véritable objet.« A mie nuit, de vers les lates / Vint une lance come foudre », épisode du Lit périlleux
- La privation volontaire chez la demoiselle est une souffrance sans blessure : l’amour se prouve aussi par ce que le corps refuse de prendre.« De tochier a li molt se gueite », épisode du lit de la demoiselle
La preuve véritable est ailleurs : dans l’adoration et la soumission du cœur
- L’adoration des cheveux prouve l’amour sans aucune douleur : la ferveur suffit, et elle est même plus démonstrative que le sang versé.« Qu’il les comance a aorer, / Et bien .c. m. foiz les toche », épisode des cheveux du peigne
- L’inclinaison devant le lit relève d’une foi, non d’un supplice : le roman fait de la croyance, et non de la blessure, le sommet du sentiment.« Si l’aore et se li ancline, / Car an nul cors saint ne croit tant », épisode de l’entrée dans la chambre
- Le narrateur explique que seul compte le cœur qu’Amour daigne estimer : la preuve n’est pas dans ce que l’on subit, mais dans ce que l’on est jugé valoir.« Amors, qui toz les cuers justise », commentaire du narrateur sur Amour
Si l’amour a besoin de se prouver par la souffrance, n’est-ce pas qu’il doute encore de lui-même, ou de celle à qui il s’adresse ?