Le héros moderne se reconnaît à son intériorité, à ses contradictions et à la place que le récit fait à son point de vue, par opposition au héros épique défini par sa fonction. Le verbe « inventer » engage une question d’histoire littéraire autant que d’analyse.
Le personnage de Chrétien annonce-t-il le héros de roman, défini par sa vie intérieure, ou reste-t-il une figure fonctionnelle de la littérature médiévale ?
Le plan en trois parties
Un personnage doté d’une intériorité que le récit explore
- Au gué, le roman décrit un état de conscience et non une action : on entre dans une tête, ce qui est le geste fondateur du roman moderne.« Ne ne li manbre de son non », épisode du gué
- La nuit chez la demoiselle se raconte en gestes minuscules et en scrupules : le récit s’attache à une conduite privée sans portée héroïque.« De tochier a li molt se gueite », épisode du lit de la demoiselle
- Le retour à la cour montre un personnage qui dissimule ce qu’il éprouve : il y a désormais un écart entre l’être et le paraître.« Et se Reison ne li tolsist / Ce fol panser et cele rage », épisode du retour à la cour
Un personnage divisé, faillible, exposé au jugement
- Le débat entre Amour et Raison fait du héros un sujet partagé : il n’est plus l’incarnation d’une vertu, il est un conflit.« Mes Reisons, qui d’Amors se part, / Li dit que del monter se gart », épisode du débat intérieur devant la charrette
- Accepter le marché du nain est un choix ambigu, ni beau ni laid : le roman lui donne le statut d’un problème moral, non d’un exploit.« Se tu viax monter / Sor la charrete que je main », épisode du nain à la charrette
- L’affront public le met en position de honte durable : le héros vit sous le regard d’une société qui le juge, comme un personnage de roman.« Tu ? Tu ? Comant l’osas panser ? », épisode de l’affront du chevalier orgueilleux
Un personnage qui reste pourtant lié à sa fonction médiévale
- Son nom lui vient d’un lignage et d’une légende, non d’une histoire personnelle : il est Lancelot du Lac avant d’être un individu.« Lanceloz del Lac a a non », épisode du nom crié pendant le combat
- L’épilogue rappelle que ce personnage appartient à une matière transmissible entre clercs : il n’est pas la propriété d’un auteur unique.« Ci faut li romanz an travers. / Godefroiz de Leigni, li clers, / A parfinee LA CHARRETE », épisode de l’épilogue
- Son geste le plus intime, adorer un lit comme une châsse, reste inscrit dans une culture du sacré qui n’a rien de moderne.« Si l’aore et se li ancline, / Car an nul cors saint ne croit tant », épisode de l’entrée dans la chambre
Ce que nous appelons modernité n’est-il pas simplement ce que nous reconnaissons de nous-mêmes dans un texte qui ne nous visait pas ?