L’épreuve est une structure narrative : une série d’obstacles qui qualifient un héros. Le désir est une force qui oriente le récit de l’intérieur et déborde ce que les épreuves peuvent mesurer. Le sujet oppose une logique de composition à une logique d’énergie.
La série des épreuves constitue-t-elle l’ossature véritable du roman, ou n’est-elle que la forme visible d’un désir qui l’excède ?
Le plan en trois parties
Une architecture d’épreuves clairement ordonnée
- Le Lit périlleux ouvre la série comme un premier test d’aptitude, situé très tôt et sans conséquence sur l’intrigue autre que la qualification du héros.« A mie nuit, de vers les lates / Vint une lance come foudre », épisode du Lit périlleux
- Le Pont de l’Épée est l’épreuve centrale, placée au seuil du royaume : elle sépare le monde ordinaire du monde de l’aventure.« Bien s’iert sor l’espee tenuz, / Qui plus estoit tranchanz que fauz », épisode du Pont de l’Épée
- Les barreaux forment une dernière épreuve de force, miniature et nocturne, qui redouble le motif du passage par la blessure.« As fers se prant et sache et tire », épisode des barreaux de la fenêtre
Un désir qui traverse et déforme cette architecture
- La nuit chez la demoiselle n’est pas une épreuve imposée mais une tension interne : le désir y travaille en creux, par le refus.« De tochier a li molt se gueite », épisode du lit de la demoiselle
- Le martyre du départ n’a aucune fonction narrative : c’est une pure intensité, que le roman prend le temps de dire pour elle-même.« Au lever fu il droiz martirs, / Tant li fu griés li departirs », épisode du lever après la nuit
- S’incliner devant une chambre vide ne qualifie le héros aux yeux de personne : le geste n’existe que pour le désir qui l’accomplit.« Au departir a soploié / A la chanbre et fet tot autel / Con s’il fust devant un autel », épisode de la sortie de la chambre
Un roman qui invente l’épreuve du désir lui-même
- Le débat devant la charrette est la première épreuve véritablement intérieure : ce qui est mis à l’épreuve est la force du désir contre la prudence.« Mes Reisons, qui d’Amors se part, / Li dit que del monter se gart », épisode du débat intérieur devant la charrette
- La tentative de suicide est l’épreuve limite du désir : le héros y risque sa vie sans adversaire, contre lui-même.« Einz met le laz antor sa teste / Tant qu’antor le col li areste », épisode de la tentative de suicide
- En taisant la nuit d’amour, le narrateur fait de la lecture elle-même une épreuve de désir : le lecteur est mis en état de manque.« Mes toz jorz iert par moi teüe », prétérition du narrateur sur la nuit
Si la dernière épreuve du roman est celle du lecteur privé de la scène qu’il attend, le désir n’est-il pas le véritable sujet du livre ?