Le code courtois place la dame en position de suzeraine et fait du chevalier son homme ; commander suppose pourtant un pouvoir effectif sur les choses et sur les êtres. Le sujet demande si cette souveraineté est réelle ou seulement rituelle, limitée à la sphère du sentiment.
La souveraineté que le roman accorde à la dame est-elle un véritable pouvoir, ou un privilège symbolique à l’intérieur d’un monde qui reste gouverné par les hommes ?
Le plan en trois parties
Une parole féminine qui décide du cours du récit
- Dès son départ, la reine énonce ce qu’il aurait fallu faire : sa plainte devient la consigne implicite que la quête entière va exécuter.« Ha rois, se vos ce seüssiez, / Ja, ce croi, ne me leissessiez / Sanz chalonge mener un pas ! », épisode du départ de la reine
- À Gorre, son refus annule l’effet d’une victoire acquise au prix du sang : une réplique suffit à défaire ce qu’un exploit avait établi.« Moi ? Sire, moi ne puet il plaire ; / De son veoir n’ai ge que faire », épisode des retrouvailles à Gorre
- À la fenêtre, c’est son congé qui ouvre le chemin : le héros formule lui-même que tout dépend de cette autorisation.« Se vostre congiez le m’otroie / Tote m’est delivre la voie », épisode de la fenêtre aux barreaux
Un commandement exercé selon les formes du droit féodal
- L’ordre transmis à Noauz emploie le verbe même du commandement seigneurial : la reine mande, comme un suzerain mande à son vassal.« Que au noauz que je lui mant », épisode du tournoi de Noauz
- Le second ordre est assorti d’une contrepartie explicite, l’amour et la grâce : la relation est contractuelle, donc juridiquement pensée.« Que ancor au noauz le face, / S’avoir vialt l’amor et la grace / La reïne », épisode du second jour du tournoi
- L’explication des deux pas a la forme d’un attendu de jugement : elle motive la peine qu’elle a infligée, comme une cour de justice.« Comant ? Don n’eüstes vos honte / De la charrete et si dotastes ? », épisode de l’explication de la reine
Un pouvoir cantonné : hors de l’amour, les hommes décident encore
- Le don contraignant la livre sans qu’elle soit consultée : dans l’ordre politique, la reine est un objet de transaction entre hommes.« La reïne que je voi ci », épisode du don contraignant de Keu
- Le défi de Méléagant la range parmi ses prisonniers : sa souveraineté amoureuse ne la protège d’aucune violence réelle.« Rois Artus, j’ai en ma prison / De ta terre et de ta meison / Chevaliers, dames et puceles », épisode du défi à la cour d’Arthur
- La coutume de la charrette rappelle qui fixe les normes de l’honneur : un droit social masculin qu’aucune dame n’a le pouvoir d’abroger.« Qui a forfet estoit repris, / S’estoit sor la charrete mis / Et menez par totes les rues », explication du narrateur sur la coutume de la charrette
Accorder à une femme l’empire des cœurs était-il une manière de la grandir, ou de la tenir à l’écart de tout pouvoir réel ?