Le sujet énonce une lecture très répandue : le héros de Chrétien serait un exécutant, mû par le nain, la reine, les demoiselles, les coutumes. L’adverbe « jamais » rend l’affirmation totale, donc vérifiable et discutable point par point.
Le héros de Chrétien est-il réductible à un exécutant des volontés d’autrui, ou le roman lui ménage-t-il une initiative propre ?
Le plan en trois parties
Un héros continuellement commandé
- Le roman s’ouvre sur un mécanisme où les autres décident de tout : le don contraignant règle le sort de la reine sans consulter personne.« La reïne que je voi ci », épisode du don contraignant de Keu
- Sa première épreuve lui est proposée par un nain qui pose ses conditions : l’aventure commence par une injonction venue d’un inférieur.« Se tu viax monter / Sor la charrete que je main », épisode du nain à la charrette
- À Noauz, il combat mal parce qu’on le lui mande : son comportement le plus spectaculaire est entièrement dicté.« Que au noauz que je lui mant », épisode du tournoi de Noauz
Mais obéir suppose ici un acte de volonté
- La répétition de l’ordre le lendemain souligne qu’il pourrait cesser : persévérer dans l’obéissance est une décision renouvelée.« Que ancor au noauz le face, / S’avoir vialt l’amor et la grace / La reïne », épisode du second jour du tournoi
- À la fenêtre, c’est lui qui sollicite le congé : il provoque l’ordre auquel il va se soumettre, ce qui inverse la logique de l’obéissance.« Se vostre congiez le m’otroie / Tote m’est delivre la voie », épisode de la fenêtre aux barreaux
- Le débat entre Amour et Raison montre une délibération intérieure : il n’y aurait pas de scène si le héros n’avait pas à choisir.« Mes Reisons, qui d’Amors se part, / Li dit que del monter se gart », épisode du débat intérieur devant la charrette
Des actes que nul ne lui a commandés
- Soulever la lame du cimetière ne lui est demandé par personne : il éprouve la prophétie de sa propre initiative, et par son seul corps.« Cil qui levera / cele lame seus par son cors / gitera ces et celes fors », épisode de la lame du cimetière
- La mise à mort de Méléagant est expédiée sans consultation : le héros tranche, au sens propre, là où la cour délibérerait.« Lanceloz vient, si li deslace / Le hiaume et la teste li tranche », épisode du duel final
- Au retour à la cour, il retient de lui-même sa folie : gouverner l’expression de sa passion est un acte que nul ordre n’explique.« Et se Reison ne li tolsist / Ce fol panser et cele rage », épisode du retour à la cour
Entre l’homme qui obéit et celui qui décide, le roman n’invente-t-il pas une troisième figure, celle de l’homme qui se donne des maîtres ?