L’idole est un objet de culte, figé, muet, destiné à recevoir l’adoration ; une femme est un sujet qui parle, juge, souffre et change. Le sujet demande si le roman construit un personnage ou une image, et ce que le parcours sur l’invention de l’amour en tire.
Guenièvre est-elle, dans ce roman, l’idole nécessaire au culte que l’amant lui rend, ou un personnage dont la parole excède cette fonction ?
Le plan en trois parties
Une idole construite par les gestes de l’amant
- Les cheveux du peigne sont traités en relique et non en trace d’une personne : la femme y est déjà remplacée par un fragment sacralisé.« Qu’il les comance a aorer, / Et bien .c. m. foiz les toche », épisode des cheveux du peigne
- L’adoration du lit vide fait de la reine une présence sans corps, comparée explicitement à un corps saint : c’est la définition même de l’idole.« Si l’aore et se li ancline, / Car an nul cors saint ne croit tant », épisode de l’entrée dans la chambre
- La génuflexion devant la chambre au moment du départ prolonge le culte en l’absence de la personne : l’idole n’a même pas besoin d’être là.« Au departir a soploié / A la chanbre et fet tot autel / Con s’il fust devant un autel », épisode de la sortie de la chambre
Une femme qui parle, juge et souffre
- Sa première parole est un regret adressé au roi, avec un conditionnel et un reproche : c’est une conscience blessée, non une image.« Ha rois, se vos ce seüssiez, / Ja, ce croi, ne me leissessiez / Sanz chalonge mener un pas ! », épisode du départ de la reine
- À Gorre, elle refuse de voir le vainqueur avec une brutalité qui déconcerte : une idole n’a pas d’humeur, un personnage en a.« Moi ? Sire, moi ne puet il plaire ; / De son veoir n’ai ge que faire », épisode des retrouvailles à Gorre
- L’explication des deux pas la montre capable de motiver son jugement : elle raisonne, se justifie, et par là devient pleinement sujet.« Comant ? Don n’eüstes vos honte / De la charrete et si dotastes ? », épisode de l’explication de la reine
Une souveraine : ni idole ni simple femme, mais instance qui commande
- L’ordre de combattre au pire est un acte de gouvernement : elle légifère sur la conduite d’un chevalier, comme un seigneur sur son vassal.« Que au noauz que je lui mant », épisode du tournoi de Noauz
- La répétition de l’ordre le lendemain révèle une volonté qui éprouve et vérifie : elle exerce une autorité méthodique, non un caprice.« Que ancor au noauz le face, / S’avoir vialt l’amor et la grace / La reïne », épisode du second jour du tournoi
- Le congé accordé à la fenêtre est un acte juridique : la puissance de l’amant dépend d’une permission qu’elle seule peut délivrer.« Se vostre congiez le m’otroie / Tote m’est delivre la voie », épisode de la fenêtre aux barreaux
Faire d’une femme une souveraine plutôt qu’une idole était-il, en 1177, une libération ou une autre manière de la mettre hors d’atteinte ?