La démesure est, dans la culture médiévale, le défaut majeur du guerrier : un excès qui rompt l’équilibre des vertus. La question demande si Chrétien condamne cet excès ou s’il en fait, pour la première fois, la valeur même de son héros.
Le roman de Chrétien fait-il de la démesure une faute à corriger, ou la condition nouvelle d’une grandeur que la mesure ne pouvait plus atteindre ?
Le plan en trois parties
Une démesure du culte : l’amour porté à l’idolâtrie
- Toucher cent mille fois quelques cheveux est un excès chiffré par le texte lui-même : l’hyperbole numérique inscrit la démesure dans le style.« Qu’il les comance a aorer, / Et bien .c. m. foiz les toche », épisode des cheveux du peigne
- Croire au lit d’une reine plus qu’en aucun corps saint est, littéralement, une démesure religieuse, à la frontière du blasphème.« Si l’aore et se li ancline, / Car an nul cors saint ne croit tant », épisode de l’entrée dans la chambre
- S’incliner devant une chambre comme devant un autel étend le culte à l’architecture : rien, dans cet amour, ne reste à sa place ordinaire.« Au departir a soploié / A la chanbre et fet tot autel / Con s’il fust devant un autel », épisode de la sortie de la chambre
Une démesure du corps : la souffrance sans limite
- Se pendre à sa ceinture sur une simple rumeur est l’acte démesuré par excellence : la passion tire des conséquences ultimes d’une information fausse.« Einz met le laz antor sa teste / Tant qu’antor le col li areste », épisode de la tentative de suicide
- Plier des barreaux de fer à mains nues excède la mesure humaine, et le prix en est une mutilation que le héros ne remarque même pas.« As fers se prant et sache et tire », épisode des barreaux de la fenêtre
- Le Lit périlleux confronte le héros à une violence sans proportion, une lance de feu tombée du toit : le monde lui-même est démesuré.« A mie nuit, de vers les lates / Vint une lance come foudre », épisode du Lit périlleux
Une démesure encadrée : le roman garde une mesure du sens
- Au retour à la cour, Raison enferme la folie du cœur : le roman sait remettre une limite là où la passion voudrait tout exposer.« Et se Reison ne li tolsist / Ce fol panser et cele rage », épisode du retour à la cour
- Le narrateur corrige sa propre formule sur Amour, restreint son affirmation, hiérarchise les cœurs : son commentaire est un exercice de mesure.« Amors, qui toz les cuers justise », commentaire du narrateur sur Amour
- La nuit chez la demoiselle est un modèle de retenue : le même héros capable de tout excès sait s’interdire un geste, ce qui montre la règle derrière la folie.« De tochier a li molt se gueite », épisode du lit de la demoiselle
Si la démesure devient une vertu, que reste-t-il de la mesure comme idéal de la chevalerie ?