L’héroïsme chevaleresque se définit d’ordinaire par l’initiative et la prouesse ; l’obéissance suppose au contraire la soumission à une volonté extérieure. Le superlatif « la plus haute » oblige à hiérarchiser les formes de grandeur que le roman met en concurrence.
Chrétien fait-il de l’obéissance amoureuse la vertu suprême du chevalier, ou conserve-t-il à la prouesse accomplie une gloire que nulle soumission n’égale ?
Le plan en trois parties
Un monde où obéir est déjà une institution
- Le don contraignant oblige Arthur à tenir une promesse ruineuse : l’obéissance à la parole donnée est la règle même de la cour, avant d’être une vertu d’amant.« La reïne que je voi ci », épisode du don contraignant de Keu
- L’ordre de combattre au pire transpose ce droit féodal dans l’amour : la reine mande, et le chevalier exécute comme un vassal.« Que au noauz que je lui mant », épisode du tournoi de Noauz
- La réitération de l’ordre transforme l’obéissance en épreuve codifiée, avec sa récompense annoncée, l’amour et la grâce de la dame.« Que ancor au noauz le face, / S’avoir vialt l’amor et la grace / La reïne », épisode du second jour du tournoi
Une obéissance qui vaut parce qu’elle est consentie
- À la fenêtre, le héros demande le congé avant d’agir : il fait de l’autorisation le fondement de son acte, ce qui suppose un choix et non une contrainte.« Se vostre congiez le m’otroie / Tote m’est delivre la voie », épisode de la fenêtre aux barreaux
- La proposition du nain n’est pas un ordre mais une offre : monter relève d’une décision, et c’est ce qui donne au geste sa valeur héroïque.« Se tu viax monter / Sor la charrete que je main », épisode du nain à la charrette
- Le débat entre Amour et Raison prouve que l’obéissance est une conquête sur soi : elle exige de faire taire le conseil le plus sensé.« Mes Reisons, qui d’Amors se part, / Li dit que del monter se gart », épisode du débat intérieur devant la charrette
Le roman maintient pourtant une gloire propre de l’exploit
- Le Pont de l’Épée n’obéit à aucun ordre : le héros s’y engage seul, et cette initiative reste la plus admirée par les témoins du roman.« Bien s’iert sor l’espee tenuz, / Qui plus estoit tranchanz que fauz », épisode du Pont de l’Épée
- Le duel final est expédié avec une brutalité souveraine : Lancelot y agit comme un justicier, sans consulter ni attendre aucune permission.« Lanceloz vient, si li deslace / Le hiaume et la teste li tranche », épisode du duel final
- Le reproche des deux pas montre la limite du modèle : une obéissance qui se mesure en pas hésitants devient une comptabilité tatillonne plus qu’une grandeur.« Comant ? Don n’eüstes vos honte / De la charrete et si dotastes ? », épisode de l’explication de la reine
Si obéir peut être la plus haute des vertus, où passe la frontière entre le héros et l’instrument de la volonté d’un autre ?