Le merveilleux désigne les éléments qui échappent aux lois du monde connu sans être rapportés à Dieu : lance enflammée, lame surhumaine, prophéties, royaume dont on ne revient pas. « Simple décor » suppose qu’il serait ornemental et détachable, ce que le sujet invite à vérifier.
Le merveilleux arthurien n’est-il, chez Chrétien, qu’un ornement de genre, ou remplit-il une fonction sans laquelle le roman ne pourrait pas dire ce qu’il dit ?
Le plan en trois parties
Un merveilleux qui fonctionne d’abord comme signal de genre
- La lance de feu qui tombe à minuit sur le lit relève du répertoire arthurien attendu : elle signale au lecteur qu’il entre dans le monde de l’aventure.« A mie nuit, de vers les lates / Vint une lance come foudre », épisode du Lit périlleux
- L’inscription prophétique du cimetière est un topos : une épreuve réservée à l’élu, annoncée d’avance, qui organise l’attente du lecteur.« Cil qui levera / cele lame seus par son cors / gitera ces et celes fors », épisode de la lame du cimetière
- Le nom retardé participe du même dispositif : l’anonymat merveilleux du chevalier inconnu est une convention que le roman exploite jusqu’à son terme.« Lanceloz del Lac a a non », épisode du nom crié pendant le combat
Un merveilleux qui se convertit en épreuve du corps réel
- Le pont fabuleux devient une lame que l’on traverse en se coupant : le merveilleux se paie en sang, ce qui lui ôte toute gratuité décorative.« Bien s’iert sor l’espee tenuz, / Qui plus estoit tranchanz que fauz », épisode du Pont de l’Épée
- Les barreaux pliés à mains nues relèvent d’une force surhumaine, mais le texte insiste sur la chair entaillée plutôt que sur le prodige.« As fers se prant et sache et tire », épisode des barreaux de la fenêtre
- Le duel final liquide le merveilleux en deux gestes techniques, lacer et trancher : le roman refuse le prodige là où on l’attendrait le plus.« Lanceloz vient, si li deslace / Le hiaume et la teste li tranche », épisode du duel final
Le merveilleux est en réalité un effet d’écriture, donc une affaire de clerc
- Le prologue rappelle que la matière vient d’ailleurs et que le sens est donné : le merveilleux est un matériau travaillé, non un monde reçu tel quel.« Matière et san li done et livre / La Contesse », épisode du prologue
- La merveille la plus grande du roman est précisément celle qu’on ne raconte pas : le narrateur fabrique du prodige en refusant de le dire.« Mes toz jorz iert par moi teüe », prétérition du narrateur sur la nuit
- L’épilogue, en nommant un second clerc, rappelle que tout ce merveilleux est une fabrication scripturaire transmissible d’une main à l’autre.« Ci faut li romanz an travers. / Godefroiz de Leigni, li clers, / A parfinee LA CHARRETE », épisode de l’épilogue
Si la plus grande merveille d’un roman est ce qu’il tait, le merveilleux n’est-il pas d’abord le nom que l’on donne au pouvoir du récit ?