Émouvoir relève du pathétique et de l’identification ; faire penser suppose la distance, la glose, l’ironie et le problème posé au lecteur. Le mot « d’abord » demande une hiérarchie, non une exclusion, et engage une réflexion sur le métier de clerc.
Le roman de Chrétien vise-t-il d’abord l’émotion du lecteur, ou se sert-il de l’émotion pour l’amener à réfléchir sur l’amour et sur le récit ?
Le plan en trois parties
Une écriture de clerc, qui affiche son travail de pensée
- Le prologue distingue la matière du sens : la première phrase du roman est déjà une réflexion sur la manière de faire signifier une histoire.« Matière et san li done et livre / La Contesse », épisode du prologue
- La prétérition sur la nuit d’amour est un geste rhétorique visible : il contrarie l’émotion attendue pour faire réfléchir sur ce qui peut se dire.« Mes toz jorz iert par moi teüe », prétérition du narrateur sur la nuit
- L’épilogue expose les conditions matérielles de l’écriture : nommer un second clerc oblige le lecteur à penser le livre comme un objet fabriqué.« Ci faut li romanz an travers. / Godefroiz de Leigni, li clers, / A parfinee LA CHARRETE », épisode de l’épilogue
Une écriture qui sait pourtant frapper les sens et le cœur
- La lance qui tombe comme la foudre à minuit produit un effet de terreur immédiat : le style cherche ici la sensation avant la réflexion.« A mie nuit, de vers les lates / Vint une lance come foudre », épisode du Lit périlleux
- Le détail des mains ouvertes sur le fer est un procédé pathétique : le lecteur voit le sang avant de comprendre ce qu’il signifie.« As fers se prant et sache et tire », épisode des barreaux de la fenêtre
- L’hyperbole des cent mille baisers sur des cheveux force l’émotion par l’excès du nombre, avant toute explication du narrateur.« Qu’il les comance a aorer, / Et bien .c. m. foiz les toche », épisode des cheveux du peigne
Une émotion mise au service d’un problème posé au lecteur
- L’allégorie du débat entre Amour et Raison transforme une émotion en question argumentée : le lecteur assiste à un procès, non à une crise de larmes.« Mes Reisons, qui d’Amors se part, / Li dit que del monter se gart », épisode du débat intérieur devant la charrette
- Le commentaire sur Amour se corrige en cours de route : ce geste d’écriture apprend au lecteur à nuancer, donc à penser avec le texte.« Amors, qui toz les cuers justise », commentaire du narrateur sur Amour
- Le retour à la cour laisse la folie du héros invisible : l’émotion est retenue pour que le lecteur s’interroge sur ce qui reste caché.« Et se Reison ne li tolsist / Ce fol panser et cele rage », épisode du retour à la cour
Un roman qui apprend à penser ses propres émotions n’est-il pas, dès 1177, en train d’inventer un lecteur plutôt qu’un public ?