La libération suppose des captifs, un libérateur et un affranchissement effectif ; le mot vaut aussi, au figuré, pour l’émancipation d’un sujet à l’égard des normes. Le sujet demande si le roman tient la promesse de délivrance qu’il formule dès son ouverture.
Le roman de Chrétien accomplit-il la libération qu’il annonce, ou substitue-t-il à la captivité de Gorre d’autres servitudes plus intimes ?
Le plan en trois parties
Un programme de délivrance explicitement posé
- Le défi de Méléagant énonce la situation initiale en termes de captivité collective : des hommes, des dames et des jeunes filles sont en prison.« Rois Artus, j’ai en ma prison / De ta terre et de ta meison / Chevaliers, dames et puceles », épisode du défi à la cour d’Arthur
- La prophétie du cimetière transforme cette situation en mission assignée à un seul : celui qui lèvera la lame fera sortir tous les prisonniers.« Cil qui levera / cele lame seus par son cors / gitera ces et celes fors », épisode de la lame du cimetière
- La mort de Méléagant supprime l’obstacle et clôt le programme : le geôlier abattu, la coutume qui retenait les captifs perd son garant.« Lanceloz vient, si li deslace / Le hiaume et la teste li tranche », épisode du duel final
Une libération payée au prix du corps du libérateur
- Le Pont de l’Épée montre que l’affranchissement d’un royaume passe par l’automutilation d’un homme : la liberté des autres coûte sa chair au héros.« Bien s’iert sor l’espee tenuz, / Qui plus estoit tranchanz que fauz », épisode du Pont de l’Épée
- Les barreaux arrachés inversent le motif : cette fois le héros force une prison pour y entrer, non pour en sortir.« As fers se prant et sache et tire », épisode des barreaux de la fenêtre
- Le Lit périlleux rappelle que le libérateur n’est jamais en sûreté : même couché, il est assailli, comme s’il n’échappait à aucune contrainte.« A mie nuit, de vers les lates / Vint une lance come foudre », épisode du Lit périlleux
Une libération inachevée : les servitudes que le roman laisse intactes
- Le don contraignant, au début, n’est jamais abrogé : la coutume qui a livré la reine reste en vigueur, et rien n’en délivre la cour.« La reïne que je voi ci », épisode du don contraignant de Keu
- La plainte de la reine au départ dit une dépendance que la fin du roman ne lève pas : elle reste reine, épouse et objet de convoitise.« Ha rois, se vos ce seüssiez, / Ja, ce croi, ne me leissessiez / Sanz chalonge mener un pas ! », épisode du départ de la reine
- Le roman lui-même n’est pas libre de s’achever seul : il passe en d’autres mains, ce qui fait de son achèvement une dépendance supplémentaire.« Ci faut li romanz an travers. / Godefroiz de Leigni, li clers, / A parfinee LA CHARRETE », épisode de l’épilogue
Un roman peut-il libérer ses personnages des chaînes politiques sans toucher à celles, plus tenaces, que la société tient pour naturelles ?