Le secret est l’un des articles du code courtois : l’amour adultère exige la discrétion pour survivre. Demander s’il est « nécessaire » revient à se demander s’il est une contrainte extérieure subie ou une condition interne qui fait exister ce sentiment.
Le secret n’est-il, dans le roman, qu’une précaution imposée par la situation adultère, ou la forme même que doit prendre cet amour pour être ce qu’il est ?
Le plan en trois parties
Un secret d’abord tenu par le texte lui-même
- Le prologue distingue la matière et le sens : en avouant qu’il reçoit une intention, le clerc suggère que tout n’est pas dit de ce qu’il écrit.« Matière et san li done et livre / La Contesse », épisode du prologue
- La prétérition sur la nuit d’amour fait du silence une décision d’auteur : le secret est une opération de récit avant d’être une prudence de personnage.« Mes toz jorz iert par moi teüe », prétérition du narrateur sur la nuit
- L’épilogue signale une rupture et un relais de main : l’origine du texte reste en partie obscure, comme si l'œuvre gardait son propre secret.« Ci faut li romanz an travers. / Godefroiz de Leigni, li clers, / A parfinee LA CHARRETE », épisode de l’épilogue
Un secret qui organise les rites du désir
- La nuit chez la demoiselle met en scène une retenue du corps qui préserve un attachement non déclaré : se garder de toucher, c’est garder un secret.« De tochier a li molt se gueite », épisode du lit de la demoiselle
- L’adoration du lit se fait dans une chambre close, hors de tout regard : le secret crée l’espace sacré sans lequel ce culte serait ridicule.« Si l’aore et se li ancline, / Car an nul cors saint ne croit tant », épisode de l’entrée dans la chambre
- La sortie de la chambre est un office privé : l’amant s’incline devant une pièce vide, et ce geste n’a de sens que parce que nul ne le voit.« Au departir a soploié / A la chanbre et fet tot autel / Con s’il fust devant un autel », épisode de la sortie de la chambre
Un secret coûteux : il livre les amants aux mauvaises lectures
- Parce que l’amour reste caché, tout passe par des signes fragiles : un congé à travers une fenêtre tient lieu de contrat entre les amants.« Se vostre congiez le m’otroie / Tote m’est delivre la voie », épisode de la fenêtre aux barreaux
- L’insulte publique prouve le prix du secret : ce que le monde voit, c’est la charrette, et il en tire un jugement que rien ne vient corriger.« Tu ? Tu ? Comant l’osas panser ? », épisode de l’affront du chevalier orgueilleux
- L’explication des deux pas montre que même entre amants le secret produit du malentendu : il a fallu des milliers de vers pour lever une méprise.« Comant ? Don n’eüstes vos honte / De la charrete et si dotastes ? », épisode de l’explication de la reine
Un amour qui ne peut se dire à personne peut-il encore être compris par celle ou celui à qui il s’adresse ?