La prouesse désigne la valeur guerrière reconnue par les pairs, l’amour un attachement qui commande des conduites parfois contraires à l’honneur. Le mot « vraiment » invite à vérifier si l’opposition est structurelle ou seulement apparente.
Prouesse et amour sont-ils, dans le roman de Chrétien, deux exigences rivales, ou deux faces d’une même excellence que le récit finit par réconcilier ?
Le plan en trois parties
Une opposition posée d’emblée par le roman
- Gauvain, modèle de prouesse, refuse la charrette parce qu’elle déshonore : le roman installe une incompatibilité entre valeur guerrière et service d’amour.« Si le tint a molt grant folie / Et dit qu’il n’i montera mie », épisode de Gauvain devant la charrette
- Devant les deux ponts, Gauvain évalue en chevalier et choisit le moins fou : sa prouesse est raisonnable, donc étrangère à la logique amoureuse.« Molt est perilleus et grevains / Li uns et li autres passages », épisode du choix des deux ponts
- L’affront du chevalier orgueilleux formule l’opinion commune : un homme qui a accepté la charrette ne peut plus prétendre à la gloire des armes.« Tu ? Tu ? Comant l’osas panser ? », épisode de l’affront du chevalier orgueilleux
Une opposition démentie par les faits : l’amour produit la prouesse
- Le Pont de l’Épée est franchi par amour et reste l’exploit le plus admiré du roman : le sentiment n’affaiblit pas la valeur, il la porte à son comble.« Bien s’iert sor l’espee tenuz, / Qui plus estoit tranchanz que fauz », épisode du Pont de l’Épée
- Le Lit périlleux montre un courage qui se déploie dans la chambre : le lieu du désir devient le théâtre d’une vaillance qui vaut celle du champ clos.« A mie nuit, de vers les lates / Vint une lance come foudre », épisode du Lit périlleux
- À Noauz, la prouesse est mise au service de l’amour jusqu’à se nier : l’obéissance prouve que la valeur du chevalier a changé de juge, non qu’elle a disparu.« Que au noauz que je lui mant », épisode du tournoi de Noauz
Une réconciliation finale sous l’autorité de la dame
- Le duel final unit les deux exigences : le héros tue pour la reine et pour le royaume, sans avoir à choisir entre honneur et amour.« Lanceloz vient, si li deslace / Le hiaume et la teste li tranche », épisode du duel final
- Le congé demandé à la fenêtre fait de la dame la source d’où la force procède : ce n’est plus un conflit, c’est une hiérarchie.« Se vostre congiez le m’otroie / Tote m’est delivre la voie », épisode de la fenêtre aux barreaux
- L’adoration des cheveux dit cette nouvelle hiérarchie : le chevalier le plus fort du monde met sa puissance à genoux, et le roman appelle cela une grandeur.« Qu’il les comance a aorer, / Et bien .c. m. foiz les toche », épisode des cheveux du peigne
Une prouesse dont la dame est seule juge reste-t-elle une vertu chevaleresque, ou devient-elle un service privé ?