Un témoin rapporte ce qu’il a vu et s’efface devant les faits ; un maître du sens oriente l’interprétation, commente, retient ou délivre l’information. Le sujet porte donc sur la position d’énonciation que Chrétien construit pour lui-même dans ce roman.
Le narrateur du Chevalier de la charrette se borne-t-il à transmettre une matière reçue, ou revendique-t-il l’autorité de celui qui en règle la signification ?
Le plan en trois parties
Un narrateur qui se présente comme dépositaire d’une matière
- Le prologue attribue à la comtesse la matière et le sens : le clerc se déclare exécutant d’une commande, donc témoin second plutôt qu’inventeur.« Matière et san li done et livre / La Contesse », épisode du prologue
- Sur la nuit d’amour, il invoque une règle qui lui est imposée et se présente comme lié : il joue la posture du transmetteur discipliné.« Mes toz jorz iert par moi teüe », prétérition du narrateur sur la nuit
- L’épilogue le fait remplacer par un autre clerc, avec l’accord du premier : le récit se donne comme un bien transmissible et non comme une création personnelle.« Ci faut li romanz an travers. / Godefroiz de Leigni, li clers, / A parfinee LA CHARRETE », épisode de l’épilogue
Un narrateur qui glose, explique et impose des catégories
- Le commentaire sur Amour est une leçon en forme : il définit, corrige sa propre formule, hiérarchise les cœurs, et donne au lecteur sa grille de lecture.« Amors, qui toz les cuers justise », commentaire du narrateur sur Amour
- Au gué, il décrit une intériorité qu’aucun témoin ne pourrait voir : il s’octroie l’omniscience, ce qui excède de loin la position de témoin.« Ne ne li manbre de son non », épisode du gué
- L’explication de la coutume de la charrette est une intervention didactique : sans elle, le lecteur ne comprendrait pas la gravité du geste.« Qui a forfet estoit repris, / S’estoit sor la charrete mis / Et menez par totes les rues », explication du narrateur sur la coutume de la charrette
Un maître du sens qui ménage pourtant des zones d’ombre
- Il laisse à Raison le soin d’enfermer le cœur du héros, sans dire lui-même ce qu’il faut penser de cette folie : il suspend son jugement.« Et se Reison ne li tolsist / Ce fol panser et cele rage », épisode du retour à la cour
- Le nom du héros est révélé par un personnage et non par le narrateur : il délègue l’information capitale au lieu de la donner lui-même.« Lanceloz del Lac a a non », épisode du nom crié pendant le combat
- Le duel final est raconté avec une sécheresse qui interdit toute morale : le narrateur refuse de conclure là où le lecteur l’attend.« Lanceloz vient, si li deslace / Le hiaume et la teste li tranche », épisode du duel final
Un auteur qui se dit au service d’une commanditaire n’exerce-t-il pas, par cette soumission même, la plus habile des autorités ?