La charrette est d’abord un véhicule concret, celui du supplice infamant ; un signe est ce qui renvoie à autre chose que soi et se prête à l’interprétation. Le sujet demande comment un objet devient, dans ce roman, un opérateur de sens et jusqu’à donner son titre au livre.
Comment un simple tombereau devient-il, dans le roman de Chrétien, le signe qui gouverne la lecture de toute l'œuvre ?
Le plan en trois parties
Un objet concret, doté d’une fonction sociale précise
- Le narrateur décrit une institution matérielle : un véhicule, un trajet dans les rues, une perte de droits, c’est-à-dire un dispositif pénal réel.« Qui a forfet estoit repris, / S’estoit sor la charrete mis / Et menez par totes les rues », explication du narrateur sur la coutume de la charrette
- Le nain l’utilise comme un moyen de transport et de marchandage : il en parle comme d’une charrette qu’il mène, dans les termes les plus prosaïques.« Se tu viax monter / Sor la charrete que je main », épisode du nain à la charrette
- Gauvain la refuse en comparant deux montures : sa réaction reste celle d’un homme qui voit un objet, un mauvais échange contre un cheval.« Si le tint a molt grant folie / Et dit qu’il n’i montera mie », épisode de Gauvain devant la charrette
Un objet qui devient signe parce qu’on le lit et le relit
- L’affront du chevalier orgueilleux prouve que la charrette est devenue une marque lisible : on la reconnaît sur un homme comme un stigmate.« Tu ? Tu ? Comant l’osas panser ? », épisode de l’affront du chevalier orgueilleux
- La reine en propose une autre lecture : ce qui compte n’est plus l’objet mais l’intervalle de deux pas, c’est-à-dire un détail devenu signifiant.« Comant ? Don n’eüstes vos honte / De la charrete et si dotastes ? », épisode de l’explication de la reine
- Le don contraignant avait déjà montré comment un mécanisme formel produit du sens : la charrette est à l’honneur ce que le don est au droit.« La reïne que je voi ci », épisode du don contraignant de Keu
Un signe devenu titre, donc emblème de l'œuvre
- Le prologue annonce un livre du chevalier de la charrette : l’objet est promu au rang de nom, au moment même où le héros n’en a pas.« Matière et san li done et livre / La Contesse », épisode du prologue
- Le narrateur qui tait la nuit d’amour use du même procédé : ce qui n’est pas montré, charrette ou nuit, devient le centre du sens.« Mes toz jorz iert par moi teüe », prétérition du narrateur sur la nuit
- L’épilogue écrit le titre en toutes lettres, comme un nom propre : la charrette est devenue l'œuvre elle-même, au-delà de tout objet.« Ci faut li romanz an travers. / Godefroiz de Leigni, li clers, / A parfinee LA CHARRETE », épisode de l’épilogue
Quand un objet d’infamie devient le titre d’une œuvre, est-ce la honte qui s’annule ou la littérature qui la consacre ?