Transformer le monde suppose des effets politiques et collectifs : coutumes abolies, captifs délivrés, ordre rétabli. Transformer celui qui aime désigne une métamorphose intérieure et privée. Le sujet oppose donc la portée publique de l’amour à sa portée individuelle.
L’amour de Lancelot produit-il, dans le roman, des effets sur l’ordre du monde, ou son pouvoir se limite-t-il à la transformation de l’amant lui-même ?
Le plan en trois parties
Un amour qui produit des effets collectifs considérables
- La prophétie du cimetière lie explicitement l’élection amoureuse du héros à la délivrance de tout un peuple de prisonniers.« Cil qui levera / cele lame seus par son cors / gitera ces et celes fors », épisode de la lame du cimetière
- La mort de Méléagant élimine une puissance politique : l’amour d’un homme a fait tomber le maître d’un royaume entier.« Lanceloz vient, si li deslace / Le hiaume et la teste li tranche », épisode du duel final
- Le défi initial faisait de la captivité une affaire d’État : y répondre par amour revient à traiter une question politique par un sentiment privé.« Rois Artus, j’ai en ma prison / De ta terre et de ta meison / Chevaliers, dames et puceles », épisode du défi à la cour d’Arthur
Un amour dont les effets les plus visibles restent intimes
- L’adoration des cheveux ne change rien au monde : elle change entièrement le rapport d’un homme à un objet minuscule.« Qu’il les comance a aorer, / Et bien .c. m. foiz les toche », épisode des cheveux du peigne
- Adorer un lit comme une châsse est une conversion privée du sacré : le monde reste inchangé, mais la hiérarchie des valeurs de l’amant est bouleversée.« Si l’aore et se li ancline, / Car an nul cors saint ne croit tant », épisode de l’entrée dans la chambre
- Le narrateur présente Amour comme une juridiction des cœurs, non des royaumes : son empire est intérieur par définition.« Amors, qui toz les cuers justise », commentaire du narrateur sur Amour
Un amour qui transforme surtout la manière de raconter le monde
- Que Raison doive enfermer la folie du cœur à la cour montre que le monde social n’a pas changé : c’est l’amant qui doit s’y cacher.« Et se Reison ne li tolsist / Ce fol panser et cele rage », épisode du retour à la cour
- La scène du gué invente une manière de regarder un homme de l’intérieur : la transformation la plus durable est celle du récit lui-même.« Ne ne li manbre de son non », épisode du gué
- L’épilogue signale que ce récit est devenu un bien transmissible : ce que l’amour a transformé, c’est la matière que les clercs se passent.« Ci faut li romanz an travers. / Godefroiz de Leigni, li clers, / A parfinee LA CHARRETE », épisode de l’épilogue
Quand un sentiment privé devient une matière de littérature, n’est-ce pas ainsi qu’il finit par changer le monde de ses lecteurs ?