La perte de soi désigne l’effacement de la conscience, de la mémoire et de l’identité sous l’effet d’une passion. La formule « dans quelle mesure » invite à en reconnaître la réalité tout en cherchant ce que le sujet retrouve ou gagne dans cette dissolution.
Aimer, dans ce roman, revient-il à cesser d’être soi, ou la perte de soi est-elle la voie par laquelle le héros accède à une identité nouvelle ?
Le plan en trois parties
Une dissolution du sujet minutieusement décrite
- Au gué, l’énumération des oublis est une véritable phénoménologie de l’absence : le héros ne sait plus s’il est, ni son nom, ni s’il porte des armes.« Ne ne li manbre de son non », épisode du gué
- Le débat devant la charrette dédouble le sujet en deux voix : celui qui délibère n’est déjà plus un individu unifié mais un théâtre intérieur.« Mes Reisons, qui d’Amors se part, / Li dit que del monter se gart », épisode du débat intérieur devant la charrette
- Le narrateur présente Amour comme un pouvoir qui juge les cœurs : le sujet amoureux n’est plus propriétaire de lui-même, il est justiciable.« Amors, qui toz les cuers justise », commentaire du narrateur sur Amour
Une perte qui passe par le corps et ses privations
- Dans le lit de la demoiselle, le héros se retire de son propre corps : il l’habite en s’en gardant, ce qui est une forme douce de dépossession.« De tochier a li molt se gueite », épisode du lit de la demoiselle
- Le mot de martyre désigne un être dont la volonté est ailleurs que dans son corps : le cœur tire d’un côté, le corps s’éloigne de l’autre.« Au lever fu il droiz martirs, / Tant li fu griés li departirs », épisode du lever après la nuit
- L’adoration des cheveux montre un sujet qui s’oublie dans un objet minuscule : la conscience se transporte tout entière hors d’elle-même.« Qu’il les comance a aorer, / Et bien .c. m. foiz les toche », épisode des cheveux du peigne
Une perte de soi qui fonde une identité nouvelle
- Le nom revient exactement là où le héros s’est le plus oublié : la perte de soi était la condition de la reconnaissance publique.« Lanceloz del Lac a a non », épisode du nom crié pendant le combat
- Au retour à la cour, Raison recompose un sujet capable de se contenir : le roman ne laisse pas son héros dissous, il le rend à lui-même.« Et se Reison ne li tolsist / Ce fol panser et cele rage », épisode du retour à la cour
- Demander un congé suppose encore un je qui parle et qui veut : la dépossession n’abolit jamais complètement la personne qui consent.« Se vostre congiez le m’otroie / Tote m’est delivre la voie », épisode de la fenêtre aux barreaux
Faut-il se perdre pour devenir quelqu’un, ou le roman nous dit-il seulement qu’on ne se connaît qu’après s’être risqué ?