Le titre nomme un chevalier, mais le prologue attribue à une dame la matière et le sens du livre, et l’intrigue tout entière dépend des volontés de la reine. Il faut distinguer qui agit, qui décide et qui donne au récit sa signification.
Le roman de Chrétien fait-il de Guenièvre l’enjeu passif d’une quête masculine, ou la véritable instance qui commande le récit et son sens ?
Le plan en trois parties
Une dame d’abord traitée comme un enjeu
- Méléagant énumère la reine parmi les prises qu’il détient : elle apparaît dans un inventaire de captifs, comme un bien pris à un roi.« Rois Artus, j’ai en ma prison / De ta terre et de ta meison / Chevaliers, dames et puceles », épisode du défi à la cour d’Arthur
- Le don contraignant de Keu la livre sans qu’elle soit consultée : elle passe d’une main à l’autre par un mécanisme de droit féodal qui l’ignore.« La reïne que je voi ci », épisode du don contraignant de Keu
- Sa première parole est un murmure que le récit qualifie de bas : la dame n’a, au départ, qu’une voix étouffée sous la parole des hommes.« Ha rois, se vos ce seüssiez, / Ja, ce croi, ne me leissessiez / Sanz chalonge mener un pas ! », épisode du départ de la reine
Une dame qui gouverne le récit qu’elle semble subir
- Aux retrouvailles, c’est elle qui juge et refuse : le vainqueur du Pont de l’Épée est arrêté net par une phrase, et le récit repart de cette sentence.« Moi ? Sire, moi ne puet il plaire ; / De son veoir n’ai ge que faire », épisode des retrouvailles à Gorre
- Au tournoi de Noauz, elle fait du héros son instrument narratif : son ordre transforme un tournoi banal en épreuve d’amour et relance l’intrigue.« Que au noauz que je lui mant », épisode du tournoi de Noauz
- En réitérant l’ordre au second jour, elle vérifie non la vaillance mais la soumission, c’est-à-dire qu’elle écrit elle-même le scénario de l’épreuve.« Que ancor au noauz le face, / S’avoir vialt l’amor et la grace / La reïne », épisode du second jour du tournoi
Le roman d’un rapport plutôt que d’un personnage
- À la fenêtre, tout se joue dans un échange où l’un demande et l’autre accorde : le sujet du roman est ce lien, non l’un de ses deux termes.« Se vostre congiez le m’otroie / Tote m’est delivre la voie », épisode de la fenêtre aux barreaux
- L’explication des deux pas montre que la reine a lu le héros comme un texte : le roman est l’histoire d’une interprétation partagée entre eux.« Comant ? Don n’eüstes vos honte / De la charrete et si dotastes ? », épisode de l’explication de la reine
- La nuit est soustraite au lecteur parce qu’elle n’appartient ni au héros ni à la dame seuls, mais à leur seul accord : le secret protège le couple.« Mes toz jorz iert par moi teüe », prétérition du narrateur sur la nuit
Si le sujet d’un roman est un rapport et non un personnage, que devient l’idée même de héros que le titre semblait garantir ?