La honte est ici une catégorie sociale et juridique, celle de l’infamie publique, avant d’être un sentiment ; « moteur » suppose qu’elle produise les actions et relance l’intrigue. Il faut donc distinguer ce que la honte déclenche de ce qu’elle ne fait qu’accompagner.
La honte est-elle, dans le roman de Chrétien, la force qui fait avancer le récit, ou seulement l’épreuve que le héros doit traverser pour accomplir une autre tâche ?
Le plan en trois parties
Une honte instituée par le récit lui-même
- Le narrateur explique la coutume avant de la faire jouer : la charrette est une peine infamante qui prive de tout droit, et cette glose donne à la honte son poids juridique.« Qui a forfet estoit repris, / S’estoit sor la charrete mis / Et menez par totes les rues », explication du narrateur sur la coutume de la charrette
- Le nain formule l’échange sous forme de marché : un renseignement contre l’honneur, ce qui transforme la honte en prix à payer et donc en ressort narratif.« Se tu viax monter / Sor la charrete que je main », épisode du nain à la charrette
- Le refus de Gauvain construit la norme par contraste : en jugeant le geste insensé, il montre ce que la honte coûte à un chevalier ordinaire.« Si le tint a molt grant folie / Et dit qu’il n’i montera mie », épisode de Gauvain devant la charrette
Une honte qui poursuit et relance le héros
- L’affront du chevalier orgueilleux rappelle la charrette des centaines de vers plus loin : la honte fonctionne comme une marque qui provoque de nouveaux combats.« Tu ? Tu ? Comant l’osas panser ? », épisode de l’affront du chevalier orgueilleux
- La reine retourne le reproche : ce n’est pas d’être monté qu’on accuse le héros, mais d’avoir hésité, si bien que la honte change de camp et relance l’intrigue.« Comant ? Don n’eüstes vos honte / De la charrete et si dotastes ? », épisode de l’explication de la reine
- L’accueil glacial de Gorre fait de la honte le nœud dramatique central : la victoire ne vaut rien tant que la faute d’honneur n’est pas expliquée.« Moi ? Sire, moi ne puet il plaire ; / De son veoir n’ai ge que faire », épisode des retrouvailles à Gorre
Mais le moteur profond est la délivrance, et la honte n’en est que le seuil
- Le Pont de l’Épée n’est pas une réparation d’honneur mais un passage vers un royaume : l’action vise la libération, non la restauration du prestige.« Bien s’iert sor l’espee tenuz, / Qui plus estoit tranchanz que fauz », épisode du Pont de l’Épée
- La prophétie du cimetière définit le héros par sa fonction libératrice : c’est elle, et non l’infamie, qui donne au récit sa direction.« Cil qui levera / cele lame seus par son cors / gitera ces et celes fors », épisode de la lame du cimetière
- La révélation du nom transforme le chevalier honni en Lancelot du Lac : le récit se clôt sur une identité reconquise, preuve que la honte n’était qu’un détour.« Lanceloz del Lac a a non », épisode du nom crié pendant le combat
Un récit peut-il faire du déshonneur un chemin sans finir par rendre l’honneur lui-même dérisoire ?