« Se dire » désigne ici les moyens par lesquels le sentiment devient lisible, pour les personnages comme pour le lecteur. Le sujet oppose deux régimes d’expression, la parole articulée et le geste corporel, et invite à voir lequel porte véritablement le sens dans ce roman.
Dans un roman où les amants se parlent très peu, par quoi l’amour se fait-il connaître, et pourquoi Chrétien confie-t-il si peu au langage ?
Le plan en trois parties
Des paroles rares, codées, mais décisives
- La plainte de la reine au départ est une parole minimale qui suffit à nouer le récit : quelques vers murmurés désignent l’absent et créent l’attente.« Ha rois, se vos ce seüssiez, / Ja, ce croi, ne me leissessiez / Sanz chalonge mener un pas ! », épisode du départ de la reine
- À Gorre, une seule réplique suffit à défaire une quête entière : la parole de la dame a une efficacité performative qu’aucun exploit ne possède.« Moi ? Sire, moi ne puet il plaire ; / De son veoir n’ai ge que faire », épisode des retrouvailles à Gorre
- À la fenêtre, le mot de congé libère à lui seul le chemin : c’est la parole accordée, et non la force, qui rend l’action possible.« Se vostre congiez le m’otroie / Tote m’est delivre la voie », épisode de la fenêtre aux barreaux
Un amour qui se donne en gestes et en rites du corps
- La nuit chez la demoiselle se raconte en postures et en distances : ne pas ôter sa chemise, s’écarter, se garder de toucher, autant d’énoncés muets.« De tochier a li molt se gueite », épisode du lit de la demoiselle
- Le contact répété avec les cheveux du peigne dit la passion par le toucher et le nombre, là où aucun discours amoureux n’est prononcé.« Qu’il les comance a aorer, / Et bien .c. m. foiz les toche », épisode des cheveux du peigne
- Devant le lit de la reine, l’inclinaison du corps tient lieu de déclaration : le geste de dévotion remplace l’aveu et le dépasse en intensité.« Si l’aore et se li ancline, / Car an nul cors saint ne croit tant », épisode de l’entrée dans la chambre
Le langage véritable est celui du silence et de l’absence de soi
- Au gué, l’oubli du nom et de soi est un discours amoureux involontaire : le corps absent au monde dit mieux la passion que n’importe quel aveu.« Ne ne li manbre de son non », épisode du gué
- La sortie de la chambre se fait sans une parole, par la seule gestuelle de l’office : l’amour parle la langue muette de la liturgie.« Au departir a soploié / A la chanbre et fet tot autel / Con s’il fust devant un autel », épisode de la sortie de la chambre
- Le mot de martyre n’est pas prononcé par l’amant mais par le narrateur : c’est la douleur du corps qui contraint le texte à trouver les mots.« Au lever fu il droiz martirs, / Tant li fu griés li departirs », épisode du lever après la nuit
Faut-il en conclure qu’un amour parfaitement dit cesserait d’être un amour, ou que Chrétien réserve simplement la parole au lecteur ?