L’inachèvement peut être matériel, l’épilogue indiquant qu’un autre clerc a terminé l’ouvrage, ou esthétique, si le roman laisse ses questions ouvertes. Le sujet demande si cette rupture est un accident à déplorer ou un fait signifiant.
L’inachèvement du Chevalier de la charrette est-il un accident de transmission, ou la forme que le roman devait prendre pour dire ce qu’il dit ?
Le plan en trois parties
Un roman qui porte les marques visibles de son inachèvement
- Le prologue attribue à une commanditaire la matière et le sens : l'œuvre se présente d’emblée comme un travail dont l’auteur n’est pas seul maître.« Matière et san li done et livre / La Contesse », épisode du prologue
- L’épilogue dit explicitement que le roman s’interrompt et qu’un autre clerc l’a terminé : la rupture est inscrite dans le texte lui-même.« Ci faut li romanz an travers. / Godefroiz de Leigni, li clers, / A parfinee LA CHARRETE », épisode de l’épilogue
- La prétérition sur la nuit d’amour laisse un trou volontaire au centre du livre : l'œuvre s’habitue à ne pas dire tout ce qu’elle raconte.« Mes toz jorz iert par moi teüe », prétérition du narrateur sur la nuit
Un roman qui pourtant accomplit son programme
- Le nom du héros est révélé, ce qui résout la principale attente créée par le récit : l’énigme centrale est bien dénouée.« Lanceloz del Lac a a non », épisode du nom crié pendant le combat
- Le duel final élimine l’adversaire de manière définitive : le roman offre une clôture nette, sans reste ni ambiguïté sur ce point.« Lanceloz vient, si li deslace / Le hiaume et la teste li tranche », épisode du duel final
- La prophétie du cimetière est vérifiée dans les faits : ce que le roman avait annoncé, il l’a tenu jusqu’au bout.« Cil qui levera / cele lame seus par son cors / gitera ces et celes fors », épisode de la lame du cimetière
Un inachèvement qui fait sens : le roman est la forme de l’inachevable
- Le Pont de l’Épée montre que ce roman avance par franchissements et non par conclusions : sa logique est celle du passage, toujours relancé.« Bien s’iert sor l’espee tenuz, / Qui plus estoit tranchanz que fauz », épisode du Pont de l’Épée
- La coutume de la charrette, expliquée mais jamais abolie, reste en vigueur à la fin : le monde du roman n’est pas réparé.« Qui a forfet estoit repris, / S’estoit sor la charrete mis / Et menez par totes les rues », explication du narrateur sur la coutume de la charrette
- Le conflit entre Amour et Raison n’est tranché nulle part : le roman se clôt sans avoir jugé la question qu’il a lui-même posée.« Mes Reisons, qui d’Amors se part, / Li dit que del monter se gart », épisode du débat intérieur devant la charrette
Un roman qui ne conclut pas sur l’amour qu’il a inventé ne laisse-t-il pas à ses lecteurs la charge de continuer à l’écrire ?